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Stages, conférences, livres, vidéos, émissions sur « comment être parent » foisonnent.  Education bienveillante, papa positifs, éducation positive, comment porter un bébé, l’allaitement, redonner confiance aux enfants, parents mode d’emploi, l’école des parents… la liste est infinie. Je ne dénigre pas l’utilité d’un certain nombre dans la mesure où elles contrecarrent des croyances et des idées toutes faites ou plutôt faites par une société établie et désirant le rester ainsi, tout comme je suis stupéfait et horrifié de certaines émissions comme la célèbre super nanny. Cette floraison, qui parfois est aussi un bizness, date de quelques années à peine.

Et oui, être parent n’est plus naturel, on ne sait plus comment faire, comment faire bien. Nous sommes la seule espèce animale  qui ne sait pas comment élever sa progéniture. Par exemple dans aucune espèce les parents frappent leurs petits ! Naturellement le rôle de parents est d’assurer la survie de leurs petits et de les aider à acquérir leur autonomie (à se séparer d’eux), soit isolément (exemple les chats), soit dans le groupe dont ils feront partie pour les espèces grégaires (exemple les ruminants) et sociales (exemple les castors). Mais, pour ces deux dernières, le groupe (les sociétés animales) qui assure la survie des individus et de l’espèce est depuis des milliers ou des millions d’années parfaitement équilibré et efficient, n’a pas besoin de remises en question. C’est bien me semble-t-il notre problème à nous les humains : notre intelligence ou notre évolution nous a permis d’aller sur la lune, nous a fait inventer un nombre infini de prothèses (une voiture, un smartphone… peuvent être considérés comme des prothèses[1]), mais elle n’a pas encore trouvé une forme d’organisation sociétale qui assure la survie et le bien être de chaque individu.

À ma connaissance les anthropologues qui ont étudié les dernières microsociétés isolées des forêts vierges n’ont jamais évoqué le moindre problème d’éducation des enfants, celle-ci se faisant naturellement de par leur vie dans l’organisation sociale qui a assuré la pérennité des groupes de vie et de survie, probablement aussi depuis des centaines ou des milliers d’années… avant que nous ne venions les perturber, leur donner des leçons et contribuer à leur malheur d’abord, à leur disparition ensuite.

Le problème de la parentalité, puisque c’est un problème, reflète bien une société qui n’a encore jamais trouvé des équilibres satisfaisants pour tous, en particulier depuis la disparition des petites structures sociales autonomes ou leur absorption dans des macrostructures sur lesquelles chacun n’a aucune prise. Cette société n’assure plus rien à personne sauf à une minorité, comment alors aider les enfants à y devenir autonomes, à y survivre et à y vivre[2] ? Même la minorité pour laquelle la survie n’est pas un problème commence à se poser le problème d’y bien vivre, les biens et l’abondance des biens n’empêchant pas le mal être d’un nombre grandissant. Le temps passant, ce sont les pouvoirs individuels et collectifs sur la vie d’une espèce qui s’amenuisent, l’espèce elle-même qui commence à avoir le sentiment de sa propre perte. S’il y a quelque chose de naturel alors, c’est bien l’angoisse des parents quant à ce qu’il faut qu’ils fassent, comment il faut qu’ils se comportent pour le devenir de leurs enfants.

Nos macro-sociétés créées artificiellement par des minorités (les royaumes, les Nations, les Etats) pour assurer la pérennité des organisations qui leur convenaient se sont substituées aux parents et aux lieux de vie, essentiellement par l’école depuis un ou deux siècles, brisant ainsi en grande partie le lien et la responsabilité naturelle qui incombait à ses derniers. D’autre part, contrairement à ce qui se passe chez les espèces sociales animales, il n’existe plus de petites structures sociales autonomes dans lesquelles les enfants pourraient vivre et se construire le temps d’arriver à l’âge adulte[3]. D’autre part, pour accepter le rôle de l’école il fallait aussi accepter les positions inégales de survie et de vie assignées à chacun dans l’organisation sociale, l’accepter mais surtout les croire comme normales et inéluctables.

Mais, sauf à capturer les enfants dès la naissance (ce que l’on n’est pas loin de faire : maternelle obligatoire à 3 ans sans que cela ne soulève beaucoup d’opposition), non seulement il reste quand même une petite part aux parents mais les écoles des États ont besoin de leur complicité.

L’Institution elle-même déverse les notices, les conseils, les injonctions pour que les parents aident l’école à « tenir » les enfants, à conserver le pouvoir qu’elle a sur eux. Pour lutter contre l’absentéisme il a même été envisagé de condamner les parents (encore responsables légaux) à un « stage de parentalité » si non, suppression des allocations familiales !

L’école ayant de plus en plus de mal à avoir des enfants transformés en élèves conformes à ce dont son fonctionnement a besoin, elle prolonge le temps où elle ne les a plus dans ses grilles par les devoirs que les parents devraient faire faire et par ce que l’on appelle le périscolaire. Il est vrai que la majorité des parents n’a plus le temps d’être parent, qu’ils ne sont plus considérés comme des parents mais comme des parents d’élèves, ces derniers n’étant évidemment pas les leurs. Il est vrai que les espaces urbains sont de moins en moins des espaces de vie. Le monde associatif doit donc y pourvoir… dans l’intérêt de l’école. Associations d’aide aux devoirs,  comment aider les enfants à maintenir attention et concentration… à l’école, aider et motiver son enfant à réussir… à l’école (c'est-à-dire à réussir ce que demande l’école), etc. Même des pratiques comme le yoga, la sophrologie… sont conseillées  pour aider à supporter… l’école ! Le reste du temps où l’enfant n’est plus dans l’école s’appelle le temps périscolaire, l’école restant bien le centre de tout, ce reste devant être fortement orienté et encadré par des experts formés par des organisations reconnues par l’État. Il est d’ailleurs plus ou moins avoué que ce temps périscolaire doit contribuer à la « réussite » dans l’école (ou de l’école !), en décompressant un peu la pression pour être plus disponibles ensuite de retour… à l’école (c’est aussi le rôle des vacances des adultes : récupérer quelques forces pour redevenir utilisables de retour dans le travail salarié).

 Ce qui a donc été réduit à une peau de chagrin c’est bien la fonction que j’appellerais biologique de la parentalité. Cette recherche d’un nombre grandissant de parents pour retrouver cette fonction, est une lutte,  est consciemment, inconsciemment ou de facto politique puisqu’elle va à l’encontre de ce que demande la première institution du pouvoir étatique, l’école. Par exemple ne pas exiger que ses enfants fassent leurs devoirs scolaires et ce sont eux qui sont sanctionnés, ne pas justifier une absence par un des deux ou trois seuls motifs admis vous fait encourir des risques (il a fallu que les médecins s’élèvent contre l’exigence d’un certificat médical pour le moindre rhume), etc. L’école n’était pas obligatoire (elle va le devenir avec le projet d’école maternelle obligatoire à 3 ans), c’était l’instruction qui l’était, mais face à un mouvement qui s’étend de déscolarisation (instruction en famille - homeschooling - ou unschooling – apprentissages naturels) ou d’écoles alternatives, l’État aligne décrets sur décrets, contrôles sur contrôles pour ne pas perdre la main sur les enfants.

Il ne faut pas compter sur aucun parti politique, de l’extrême gauche à l’extrême droite, pour prendre conscience des conséquences sociétales de cette destruction programmée des liens naturels de la parentalité. Ils se préoccupent ou font semblant de se préoccuper de la disparition des oiseaux, de la biodiversité, de la nature, de l’écologie, mais refusent de voir que l’espèce humaine transformée en espèce robotisée par une institution s’autodétruit elle-même, elle sera détruite par la nature même à laquelle elle refuse de se plier.

 Parents qui voulez être parents ou redevenir parents, bienveillants, empathiques, confiants en vos enfants, libérés ou libérateurs, naturellement responsables, soucieux de leur épanouissement plus que de leur réussite dans une place sociale à conquérir,  sachez que vous luttez ainsi contre un État et son premier levier de pouvoir l’école, pour que les futurs adultes et citoyens que vos enfants seront fassent autre chose de la  société suicidaire que l’on commence à entrevoir. Être de « bons parents » c’est être instinctivement ceux dont ont besoin les enfants et l’espèce humaine pas ceux dont a besoin une institution qui ne s’intéresse ni aux uns, ni à l’autre, pas ceux qui ne font que les préparer à l’inhumanité et ne plus en être que des complices. Vous commencez à être nombreux, au moins à vous questionner. Il y a encore de l’espoir pour eux qui ne viendra que de vous !    


[1] J’aime à considérer tout ce qu’on appelle progrès comme l’invention d’une infinité de prothèses. Le problème de toute prothèse qui ne vient pas remplacer ce qui a été accidentellement perdu, c’est que si elle donne une impression de puissance elle affaiblit à l’inverse nos pouvoirs naturels. Par exemple et paradoxalement, tous nos outils de communications réduisent l’interrelation directe et croisée de proximité qui seule permet la construction de groupes sociaux dans les frontières de leurs territoires de vie. Ce sont ces prothèses qui ont amené à la mondialisation dans laquelle chacun n’est plus rien, sans aucun pouvoir ou presque sur lui-même.

[2] Je distingue évidemment survie (ne pas mourir de faim ou de froid) de vie (qu’on peut résumer par le bien être avec et parmi les autres)

[3] Je reviendrai, dans un bouquin, sur les petites structures, une des leçons de l’école du 3ème type.