gilets-jaunes

Ce volet de la série « école et société » est pour moi très important parce que la communication, dans un sens beaucoup plus large que celui qui lui est communément attribué, est le fondement de l’école du 3ème type.

Je répète pour ceux qui n’ont pas lu le premier billet de la série que ce que j’ai mis en parallèle c’est l’école très traditionnelle, celle dans laquelle beaucoup d’entre nous se sont construits. C’est donc volontairement qu’elle apparait caricaturale mais toutes les nuances que beaucoup d’enseignants apportent ne changent pas fondamentalement sa conception, conception qui empêche les pédagogies actives et coopératives de se développer.

Comme on m'a signalé que la longueur du développement rendait pénible sa lecture sous forme de deux colonnes, je joins le même doc en une seule colonne : communication_information 

Précédents billets : (1) intro et valeur du travail(2) La domination institutionnelle (espèces sociales ou grégaires) et Le formatage à la soumission - (3) La taille des structures - (4) Les espacs vitaux - (5) Le temps découpé - (6) Evaluation, contrôles. - (7) Concurrence et compétition

Société

 

École, Éducation

Le pouvoir de la communication

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La communication est ce qui caractérise tous les êtres vivants

     I – La communication verticale

Tous les pouvoirs le savent, la communication est leur arme la plus puissante. Les moyens qu’ils y consacrent croissent sans arrêt ainsi que leur emprise sur les outils de la communication, les médias. Dans le jargon professionnel, il s'agit en général de communication de masse, c'est-à-dire de l'ensemble des moyens et techniques permettant la diffusion du message d'une organisation sociale auprès d'une certaine audience. Lorsque cette masse n’accepte pas une injonction, on ne dit jamais que l’injonction était mauvaise mais que la communication était mauvaise, on dit même qu’il a été manqué de pédagogie, ce qui interpelle d’ailleurs sur ce dernier terme !

  C’est aussi le principal levier de cette société de consommation dont on sait qu’elle conduit à la destruction de la planète ; elle s’appelle alors la publicité, consommatrice elle-même de beaucoup de moyens pour faire consommer surtout ce qui est accessoire ou inutile.

  Dans ce sens la communication est l’art de gruger. Pour être efficace, il faut qu’elle soit massive, continue et que ses moyens ne soient pas accessibles à tous.

  L’habilité est de ne pas donner l’impression que la communication est propagande. D’où la nécessité que toute information ait le label de la vérité et soit produite par des organes ou personnes dont ce serait le métier de dire la vérité (ce qui est factuel et ne peut être contredit). Ce n’est que très récemment avec la multiplication des nouveaux et puissants outils de communication non contrôlables et surtout actuellement avec les Gilets jaunes qu’est contesté ce qui est transmis par les pouvoirs (politiques, économiques) et leurs relais.

  Le moyen utilisé par tous les pouvoirs et de tout temps dans la manipulation par la communication, c’est la sélection des seules informations qui vont être diffusées massivement. L’autre moyen c’est d’introduire dans une information qui n’est pas fausse ce qui laisse à entendre. Exemple : les manifestations des Gilets jaunes deviennent de plus en plus violentes, ce n’est pas faux mais cela laisse à entendre que c’est un mouvement qui est violent puisqu’on ne dit rien sur ce qui a provoqué quelques violences et cela permet de faire condamner d’avance toutes les prochaines manifestations dont on laisse à entendre qu’elles seront nécessairement violentes (dans toute l’histoire des révoltes les violences ont été volontairement provoquées par les pouvoirs en place).

  Pour mettre hors jeu toute information ne provenant pas des pouvoirs sont évoquées les fake news propagées par des « amateurs » mal intentionnés qui se seraient emparé des nouvelles technologies. C’est vrai, il y a des fake news, mais les pouvoirs et leurs relais les ont plus que largement utilisées pour provoquer tous leurs massacres (exemple le plus connu pour la guerre d’Irak).

  L’information diffusée massivement est toujours une information prédigérée, c'est-à-dire traitée par les médias et ses spécialistes et devant être acceptée comme telle par la masse réceptrice qui n’aurait pas la capacité de « traiter » elle-même une information ou des informations tout aussi factuelles mais contradictoires. Par exemple à propos des vaccinations on peut faire dire aux  données épidémiologiques qu’elles sont nécessaires ou au contraire qu’elles sont inutiles ou néfastes, ceci en ne tenant pas compte des données contradictoires. De même que toutes les informations qui doivent conduire la masse à se conduire de telle ou telle façon, à accepter telle ou telle injonction, sont cautionnées par des experts, scientifiques, économistes, en éliminant les expertises contradictoires. Autrement dit il faut que la population réceptrice ne puisse émettre aucun doute sur ce qui lui est transmis. Aucune société totalitaire ne peut accepter le doute.

  Aucune information diffusée n’est neutre même si elle est vraie. Mais elle est reçue différemment si l’émetteur affiche ses intentions. D’autre part bon nombre d’informations qui pourraient éclairer la réflexion du public sont dissimulées, le rôle des professionnels de l’information serait donc l’investigation dans une société qui n’est justement pas transparente mais ceci demande l’indépendance aux pouvoirs politiques et économiques (le 4ème pouvoir) ce qui est devenu rare.   

  Je ne m’étendrai pas plus sur ce qui est aujourd’hui largement connu.

II - La communication interactive

  Mais la communication est aussi cela : elle est l'ensemble des interactions avec autrui qui transmettent une quelconque information. Il n’y a pas de communication s’il n’y a pas interaction. « L’interaction n’implique pas seulement l’idée pure et simple de collision et de rebondissement mais quelque chose de bien plus profond, à savoir la modificabilité interne des agents de la collision », (ORMOND, cité par PARK et BURGESS dans Introduction à la science de la sociologie), concept repris par Edgar Morin « Les interactions sont des actions réciproques modifiant le comportement ou la nature des éléments, corps, objets, phénomènes en présence ou en influence. »

  Nous y voilà : la vraie communication est celle qui s’effectue dans la réciprocité, où l’émetteur est à son tour récepteur, où l’un et l’autre vont évoluer dans l’échange (je te parle du point où je suis - point de vue - et j’essaie de me faire comprendre, tu me parles et j’essaie de te comprendre du point où tu es, qu’est-ce qui explique nos différences ?...). Elle est toujours horizontale. Elle est conviviale ou incite à la convivialité. Elle est d’abord informelle, c'est-à-dire dans la multitude des interrelations possibles, pour ensuite et éventuellement concerner des problèmes communs et devenir plus formelle ou organisée pour donner une forme à ce qui en résulte.   

  C’est cette communication qui crée le lien social. C’est cette communication qui permet la re-connaissance des uns et des autres. C’est elle qui permet l’obtention de consensus (évolution  des uns et des autres). C’est cette communication qui permet que se constituent, perdurent et évoluent les entités des espèces sociales.

  Elle a besoin qu’existent des espaces de communication, physiques ou virtuels (réseaux sociaux, voir plus loin).

  Or notre société dite de communication est devenue de plus en plus anti-communicante.

  Tout d’abord en privilégiant dans tous les domaines la communication verticale et descendante dans les diverses hiérarchies. On se doit d’écouter ceux qui sont dans un au-dessus qui leur est attribué, qu’ils s’attribuent ou qu’on leur attribue. Il y a peu de lieux où la parole non hiérarchisée peut être prise sans risques (réels ou supposés).   C’est ainsi que s’intègre l’habitus du silence de la soumission.

  Et puis il y a le pouvoir des outils simples de communication, la parole et l’écrit, mais dans la forme qui a été imposée par la culture dominante. Certains ont acquis plus que d’autres ce pouvoir, en général par leur milieu socioculturel beaucoup plus que par l’école (voir ci-contre). On aura donc tendance à les déléguer pour qu’ils communiquent à notre place, de ce fait on n’ose plus communiquer nous-mêmes, nous n’intervenons plus dans la communication et de ce qui en résulte. On n’ose plus questionner, on n’ose plus dire nos désaccords, exprimer nos idées parce qu’on pense ne pas savoir les dire. Nous nous excluons nous-mêmes de la communication en la laissant à d’autres, perdant de ce fait nos capacités de communiquer. Les espaces où une communication publique devrait faire avancer des problèmes et où on veut faire croire qu’il s’agit de confrontations d’idées sont des espaces du bien-parler, maitrisés et dominés par les bien-parlants. Par exemple il a fallu beaucoup de courage à quelques Gilets jaunes du peuple pour s’aventurer dans les émissions dont ils étaient la cible et troubler la quiétude d’échanges bon chic bon genre et bien cadrés.

  Notre société a également fait disparaître tous les espaces de communication, là où justement on peut se rencontrer quotidiennement, vivre normalement la communication qui permet la re-connaissance, fondement de la confiance, crée le lien. Places de village transformées en parking, commerces de proximité, postes, écoles… jusqu’aux bistrots disparus. L’espace public n’est plus qu’un espace où l’on circule. Même dans l’espace de la famille, premier lieu de la communication, le temps de communiquer est de plus en plus réduit (voir le temps découpé)

  Les Gilets jaunes ont instinctivement transformé les ronds-points en les seuls espaces de communication vraie (discussions) à leur disposition, beaucoup plus qu’en lieux de manifestation. Il est significatif que beaucoup ont été aménagés pour y être en permanence et vivre cette découverte de la communication. L’acharnement pour les faire disparaître alors qu’ils ne troublaient aucun ordre public est également significatif de la crainte du pouvoir de laisser se développer ces espaces de construction sociale.

  Ce mouvement des Gilets jaunes a en quelque sorte fait émerger ce que pouvait être la vraie communication interactive non hiérarchisée puisque lorsqu’elle se développait elle n’aboutissait pas à des luttes internes mais à l’élaboration d’une pensée commune, à l’auto-organisation de la vie collective. Ceci devenait dangereux pour le pouvoir en place, d’où l’organisation officielle de débats mais fortement délimités, normés, organisés. Il s’agit de contrôler, de canaliser ce que risque de produire la communication entre citoyens pour la vider de son côté interactif qui ne prédétermine pas de ce qui en résultera. C’est la communication encadrée. Les cahiers de doléances tels ils sont faits ne sont qu’une adjonction de paroles individuelles dont on est certain qu’elles ne produiront pas une parole collective alors que ce qui commençait à se construire sur les ronds-points était bien une parole collective. C’est l’interaction qui produit une pensée collective. Or celle-ci demande du temps (le temps du tâtonnement expérimental), s’effectue dans un déroulement non prévu, ne peut pas être conduite, dirigée, ne peut pas anticiper sur ce qu’elle va produire et surtout pas sur ce qu’on veut qu’elle produise, ne peut pas se réduire à des questions qui lui sont fournies et dont la formulation elle-même réduit ce qui pourrait en émerger. Elle ne peut se contenter d’une adjonction de propositions dont beaucoup seront nécessairement contradictoires (ce qui est manifestement attendu) et les traiter ensuite statistiquement (ce qui n’est même pas prévu).

  La communication c’est ce qui peut produire du consensus. Or tout dans notre société empêche la communication interactive, maintient chacun dans des cases qui soigneusement les opposent. Dans les semblants de débats instaurés on veut rassembler des personnes qui n’ont jamais été habituées à communiquer en même temps qu’on leur dit que ce qui pourrait en ressortir sera impossible à appliquer dans ce qui est déjà institué. Étymologie de débat : du verbe débattre, composé du préfixe dé-, exprimant l'intensité, et de battre, issu du latin battuere, battre, frapper, rosser. ... Par extension, un débat est une contestation, une altercation. (Wiki)

  La vraie communication qui a commencé à exister, c’est sur les ronds-points qu’elle a eu lieu. Les GJ qui s’y sont retrouvés n’avaient pas comme objectif de transformer la société, ils ne s’y étaient pas retrouvés pour cela !  Mais c’est dans les temps intenses de communication vécue qu’a émergé une étonnante pensée collective. Dans la construction de cette pensée, des personnes qui n’étaient habituées qu’à recevoir l’information prédigérée transmise par les moyens des pouvoirs en place ont eu la capacité d’aller chercher elles-mêmes d’autres informations et de concevoir par exemple le RIC, ce qu’on pensait que des personnes lambdas étaient incapables d’élaborer. Oui, la communication est dangereuse pour tous les pouvoirs en place.

  Reste l’espace virtuel des réseaux sociaux dont se sont emparés tous ceux qui n’avaient plus d’espaces de communication où retrouver d’autres, se faire reconnaitre et reconnaitre, exister parmi et avec les autres. Au lieu de rester enfermés dans l’écrit pas forcément maîtrisés par tous, ils utilisent tous les moyens jusqu’alors réservés aux pouvoirs, en particulier le micro et l’image. D’une part ils donnent ainsi une force à ce qui est bien un message dont les moyens n’appartiennent plus à une frange dominante, d’autre part ils opposent des informations indubitablement factuelles (vidéos en direct !) à celles propagées. Il n’y a pas d’intelligence collective sans communication, c'est-à-dire aussi sans le partage des informations qui l’alimentent et leurs confrontations.

  Certes, ces réseaux sociaux, éminemment dangereux pour l’ordre établi, n’en sont qu’à leurs balbutiements ce qui n’a rien d’étonnant puisque c’est la découverte ou la redécouverte de la communication et de son appropriation. Pour les contrecarrer ils sont accusés de la propagation des fake news comme si le pouvoir ne les avait jamais utilisées et comme si ce « peuple » n’avait aucune faculté de réflexion. On dit aussi qu’une overdose d’informations tue l’information dûment formatée par les soins de quelques-uns. Or le cerveau est bombardé en permanence d’une infinité d’informations formelles ou informelles sans qu’il explose (voir ci-contre). Un gestionnaire de télé a bien expliqué, lui, comment il fallait « l’occuper » ce cerveau pour qu’il n’ait pas la possibilité de réfléchir à autre chose que ce qu’on lui met en pâture. Il n’empêche que le contrôle, la limitation des réseaux sociaux espaces encore incontrôlés, voire leur fermeture, est à l’ordre du jour de tous les États sous divers prétextes. La communication doit toujours être contrôlée par tous les pouvoirs en place, voire leur être réservée.

  Au moment où une partie de notre société retrouve le besoin de communiquer et aspire à communiquer, ce qui pour une espèce sociale est aussi naturel que de respirer, sa partie dominante essaie par tous les moyens de le contrecarrer.

  D’un côté on reproche l’individualisme, de l’autre on empêche que se construise l’individu social.

  Notre société ne pourra changer que lorsqu’elle sera devenue communicante. Le premier pouvoir à s’emparer est bien celui de la communication dans toutes ses dimensions.

 NB : le milieu associatif, celui de l’éducation populaire, restent des espaces d’interrelations et d’expérimentations sociales, mais leur espace-temps dans le temps global est malheureusement réduit.

  Les conditions de la communication sont aussi dans les billets précédents, (3) taille des structures sociales, (5) temps découpé, (4) espaces vitaux. On la retrouvera également dans de prochains billets comme celui qui suivra : (9) Systèmes fermés, systèmes ouverts, systèmes vivants.

 

   I – La construction des personnes

  La communication n’est pas que l’interrelation, l’information n’est pas que celles des livres, des journaux ou de la télé. Tout notre environnement n’est qu’une infinité d’informations perçues en continu par tous nos sens. Autrement dit, tout est information, une salade, la brise sur la peau, l’odeur d’une fleur, un amas de signes sur une feuille, le bruit du flot de paroles déversée par la télé,…

  Ces informations ne sont rien si elles ne sont pas interprétées, transformées en représentations pour pouvoir être utilisées, être et agir dans cet environnement. Absolument tous les êtres vivants, qu’ils soient du monde animal ou végétal, ne se construisent, n’évoluent, ne vivent que par la communication, que par les interactions avec tout ce qu’ils perçoivent de leur environnement. On peut dire qu’ils n’apprennent et ne vivent que par cette communication : on n’apprend (on évolue, on se transforme) que pour comprendre, vivre et agir dans l’environnement où l’on se trouve. Ce n’est que très récemment que l’on a découvert scientifiquement qu’il en était de même pour le monde végétal, qu’il y avait même aussi dans ce monde l’interrelation, communication entre êtres vivants en interdépendance.

  Pour les espèces animales (dont la nôtre) on sait que ce qui est perçu par les cinq sens connus (vision, ouïe, odorat, toucher, goût) est transformé en représentations par les réseaux neuronaux (appareil cognitif). Mais ces réseaux ne sont pas pré-câblés, c’est dans l’infinité des interactions avec les informations perçues de l’environnement qu’ils se construisent, un biologiste, Varela, disait même que ce qui caractérise un être vivant c’est qu’il s’auto-crée (autopoïese).  

 Je peux résumer ce que j’ai longuement explicité dans mes ouvrages par deux exemples : l’un que j’ai déjà cité : comment tous les enfants apprennent à parler. Autre exemple : on n’apprend à nager que si on est en communication avec l’environnement aquatique où l’on n’a pas pied. Nager nécessite la construction d’un  langage (réseau de neurones) et pas l’apprentissage de mouvements standardisés à plat ventre sur un tabouret. Apprendre (ou se construire, ou grandir…) nécessite l’alchimie propre à chacun dans les interactions avec une multitude d’informations qu’il faut interpréter et mettre en relation pour agir au moment où on a besoin d’agir. Ceci s’effectue dans le tâtonnement expérimental qui est le fonctionnement permanent du cerveau mais qui est différent pour chacun et que l’on ne connait pas.  (J’ai explicité ceci dans plusieurs chapitres de « L’école de la simplexité »)

  La conséquence, c’est que si l’école a pour finalité d’aider les enfants à se construire en adultes aptes à vivre et agir dans l’environnement où ils sont (société), il faut qu’elle leur permette de vivre et d’évoluer dans un environnement provocateur de curiosités, d’assouvissement de ces curiosités, provocateur d’envies et de besoins de faire, de possibilités de faire. Cet environnement beaucoup d’enfants ne l’ont pas chez eux, c’est là qu’est la source des inégalités si l’école ne leur offre pas les conditions qu’ils n’ont pas par ailleurs. Il a été prouvé, nous avons prouvé dans une école du 3ème type, des écoles alternatives le prouvent, que lorsque des enfants peuvent vivre librement dans un environnement provocateur et aménagé pour pouvoir y réaliser une multitude de projets, tous construisent les langages dont ils ont et auront besoin.

  Or l’école traditionnelle fait vivre les enfants dans un environnement aseptisé et pratiquement vide où les seules informations sont celles prédigérées, découpées, déversées par des enseignants et leurs outils (manuels). On les appelle connaissances ou savoirs. Elles ne sont même pas à disposition, elles sont transmises uniformément à tous, hors de tout contexte, à des moments précis et successifs qui ne correspondent à aucun besoin.   Elles doivent être reçues passivement, il y a très peu d’interactions entre celui qui transmet une information et celui qui la reçoit… si ce dernier a suffisamment de disponibilité pour la recevoir au bon moment. Seuls les enfants qui ont construit par ailleurs les langages correspondant pour les comprendre peuvent éventuellement les rajouter à leur bagage cognitif, encore que rien dans ce même environnement ne sollicitera leur utilisation, donc leur consolidation. On y apprend à lire, écrire, calculer exactement comme on apprenait à nager à plat ventre sur un tabouret sans qu’il y ait la moindre rivière, piscine ou mer à proximité et avec d’autres qui s’y ébattent avec plaisir.

  On apprend à marcher en marchant est admis par tout le monde. On apprend à écrire-lire en écrivant, à mathématiser en mathématisant, etc. en particulier quand d’autres autour de vous écrivent, lisent, mathématisent pour mille raisons. Par exemple, à l’école on n’écrit que lorsqu’on sait écrire et même lorsqu’on sait écrire il n’y a aucune raison d’écrire en dehors de ce qu’on vous oblige à écrire. L’école a complètement zappé qu’écrire c’est communiquer, se communiquer, que mathématiser c’est créer  un monde qui n’existe que par l’esprit, que scientifiser c’est pouvoir expérimenter et imaginer les causes d’un phénomène puis de le vérifier… Apprendre n’est pas emmagasiner des informations prédigérées c’est agir sur des informations pour en faire émerger un savoir qu’on utilise, c’est le principe des pédagogies actives qui n’arrivent pas à se généraliser.  

  L’initiative et la liberté d’entreprendre hors de ce qui est à exécuter étant réduites à rien, il n’y a pas d’occasions où c’est le l’envie de faire qui provoque la nécessité d’apprendre pour la réalisation de ce que l’on veut faire. Les deux moteurs induisant naturellement les apprentissages sont la curiosité et les projets de faire. Rien dans l’environnement interne de l’école ne provoque la curiosité, et il n’y a aucune place pour les projets qui ne naissent pas de l’institution ou qui risqueraient de troubler son fonctionnement, tout devant être « pédagogiquement correct ».

  On peut dire, alors qu’apprendre est la capacité innée de tout être vivant, l’école empêche d’apprendre.  

  L’école traditionnelle  empêche de par sa conception erronée des apprentissages que tous les enfants puissent développer toutes leurs potentialités,  elle favorise ceux qui ont un environnement socioculturel favorable, elle détermine ainsi la plupart des « élites » qui se construisent dans les mêmes milieux favorables que ceux qui profitent de la société existante et la font perdurer.  

 II -  La construction des entités sociales

  Le monde social est celui de la communication verbale, orale ou écrite. C’est l’interrelation qui fait que peut se constituer un ensemble d’humains qui a besoin de vivre ensemble dans des interdépendances. C’est l’interrelation qui permet les re-connaissances mutuelles sans lesquelles les complémentarités ne peuvent se percevoir, les interagir sont impossibles. Percevoir qui est l’autre pour le comprendre, pour faire avec lui ou à côté de lui. L’interrelation permet que des vies s’entrecroisent, s’admettent, s’enrichissent.

  Simplifiée, l’interrelation c’est se parler, il ne viendrait à personne de penser que ce n’est pas naturel. L’école traditionnelle réussit l’incroyable : elle empêche les enfants de se parler pendant le temps de son emprise. Elle maintient des enfants côte à côte, serrés côte à côte, en les empêchant de communiquer. Cela se comprend puisqu’ils doivent rester récepteurs de la seule parole du « maître » et ne pas détourner leur attention. C’est le rôle de l’autorité d’obtenir cela. Des enfants sont donc maintenus ensemble de longues heures et de facto doivent s’ignorer. Le vivre ensemble n’y a plus de sens.

  Dans l’école traditionnelle il n’y a aucune interdépendance entre les enfants : tous les agir de chacun dépendent du maître et de l’institution. La seule relation possible est celle verticale et descendante d’une personne vers ceux qui ne sont plus des personnes mais des élèves. L’interrelation maître/élève n’existe pas, le second n’ayant qu’à répondre convenablement aux questions du premier. Le questionnement en  retour est plus ou moins risqué ou supposé risqué puisqu’il pourrait, soit signifier le manque d’attention (culpabilité), soit  sembler mettre en doute la compétence du transmetteur (sa pédagogie). Pas facile de dire simplement « je n’ai pas compris », encore moins de dire « je ne suis pas d’accord ». Jamais dans l’école traditionnelle il n’est demandé l’accord aux élèves, jamais il n’est permis de contester le bien fondé de ce qui est demandé. C’est l’école de l’acceptation et de son silence.

  Dans cette dépendance sont favorisés ceux qui comprennent mieux les codes socioculturels dans lesquels s’exprime l’institution (autrement dit la langue) c’est-à dire les codes de la frange sociale qui a instauré l’école. Ce n’est pas l’expression qui compte, c’est la « bonne expression ».

Les enseignants des pédagogies différentes passent eux beaucoup de temps à aider les enfants à oser s’exprimer quel que soit ce qu’ils veulent exprimer, quelle que soit la façon dont ils s’expriment. Comme c’est en marchant qu’on apprend à marcher c’est en s’exprimant qu’on apprend à s’exprimer et dans l’interrelation qu’on ajuste la forme de son expression à celle du milieu où l’on  se trouve. Je comprends l’autre quand l’autre essaie de me comprendre (interaction). C’est ce qui est reproché à ces enseignants !

Pour qu’il y ait des interdépendances et un vivre ensemble nécessitant l’interrelation il faut que puissent naître des projets communs, des projets personnels qui s’insèrent parmi les projets des autres, qui nécessitent l’entraide, la coopération, l’auto-organisation. Le temps de la discussion ne peut être seulement un temps réservé comme il se pratique parfois avec les débats philosophiques (ce qui est quand même un progrès), c’est un temps permanent comme le temps de la respiration. Cependant dans tout groupe il y a des moments plus ou moins ritualisés où tout le monde a besoin de se retrouver pas seulement pour résoudre des problèmes communs, avoir une position commune, réfléchir ensemble, mais aussi pour tous les échanges croisés nés des vies de chacun.  C’est dans ces moments que se consolident la confiance aux uns aux autres, les re-connaissances mutuelles qui permettent toutes les expressions et leur écoute à la place des confrontations. C’est ce tâtonnement expérimental social qui mène à une autre culture, qui permet que les intérêts des uns soient satisfaits dans l’intérêt commun sans que des minorités soient lésées (culture du consensus).

  Les écoles en pédagogies actives, les écoles coopératives, l’école du 3ème type, les écoles alternatives, ne sont pas seulement des lieux où les apprentissages se construisent mieux, elles sont des microsociétés non violentes qui inventent leurs modes de vie commune.

L’Education nationale se garde bien d’informer toutes les familles que cette autre approche de l’école existe depuis un siècle. Elle empêche tout autre choix éducatif, ne permet aucune remise en question de la conception de l’école et de sa finalité.  

  Il est certain que l’école traditionnelle n’aide pas les enfants à être des êtres communicants donc par la suite des adultes sociaux. L’alternative sociétale ne peut avoir lieu sans une alternative éducative.

  À mettre en liaison avec les billets précédents et les billets qui vont suivre : Systèmes fermés, systèmes ouverts, systèmes vivants,- Liberté.

 

 Quelques écrits qui développent le thème : Communication, information, interactionReprésentations(extraits « Ecole de la simplexité) – L’informel et l’apprentissage naturel (vidéo d’une conférence à Luxembourg) De la capacité ou de l’audace à questionner. - La domination de la parole ou plutôt des « bien parlant ».Échanges, communication et intelligence collectiveUn livre : La fabuleuse aventure de la communication

Prochain billet : (9) Systèmes fermés, systèmes ouverts, systèmes vivants