gilets-jaunes

Les réseaux sociaux font la une aujourd’hui, on les découvre, on les critique, ils font peur à nos élites. On commence à parler d’intelligence connective.

Or, dans le mouvement Freinet, des enfants et leurs enseignants ont vécu dès 1983 avec l’utilisation de la télématique (minitel ou les vieux ordinateurs TO7 émulés en minitel) ce qui ne s'appelait pas encore un réseau social !

Je ne résiste pas à l’envie de vous communiquer cet extrait qui en plus n'est pas très éloigné de l’actualité, n’est-ce pas les Gilets jaunes !

« Un livre, un cahier, un crayon et un nounours pour nos copains roumains de Cluj »

Extrait de « La fabuleuse aventure de la communication » thebookedtion.com

  Un jour de juin 1987 je reçois une lettre d’Emilia IETZA, professeure de français à Cluj en Roumanie. Elle avait trouvé mes coordonnées dans une revue pédagogique… soviétique ! Je n’ai jamais su comment mon nom et mon adresse avaient pu se retrouver là-bas. Emilia cherchait pour sa classe de collège et la pratique de notre langue des correspondants en France. Je pensais que cela pouvait intéresser les profs de collège du réseau et je lançai l’information sur la liste de diffusion. Au bout d’une quinzaine de jours mon message n’ayant pas provoqué de réactions et ne voulant pas laisser cette professeure sans réponse, je lui proposais alors ceci :

« Nous sommes une classe d’enfants de 4 à 10 ans. Je sais bien que cela ne correspond pas à vos élèves, mais nous pouvons vous envoyer régulièrement notre journal, La Fourmilière (1), cela fera des textes assez simples pour vos élèves apprenant le français, rien ne les oblige à nous écrire. »

  Ce qui fut fait à la rentrée. Et nous reçûmes une première lettre de Roumanie qui enclencha des échanges. Leurs lettres étaient assez stéréotypées mais la Roumanie était sous le joug de Ceausescu et je savais que le courrier était surveillé et ouvert. Notre journal ne devait pas trop avoir l’aspect d’un journal puisqu’Emilia me raconta plus tard que c’était la seule revue « étrangère » qui avait échappé à la censure. C’était une correspondance très tranquille qui ne nous prenait pas beaucoup de temps, mais nous publiions leurs lettres ou des extraits dans La Fourmilière sous la rubrique « nouvelles de Roumanie ». Les classes de notre réseau connaissaient donc les roumains, mais aucune ne leur avait écrit de leur côté.

  Les échanges continuaient leur bonhomme de chemin, lorsqu’un matin du 17 décembre 1989, Mélanie arriva à l’école en pleurant : « J’ai entendu à la radio qu’en Roumanie ils sont tous morts ! Peut-être que nos correspondants aussi ! ». Il est vrai qu’à cette époque la révolution roumaine faisait tous les jours la une de tous les médias et la politique rentrait brutalement et concrètement dans la vie des enfants. L’émotion était très grande, amplifiée encore par l’impossibilité de savoir. Un message fut envoyé immédiatement au réseau et ces roumains, connus auparavant par ce que transmettait La Fourmilière, devinrent les roumains de tout le monde.

  Je passais une huitaine de jours au téléphone pour tenter d’obtenir des nouvelles : ambassade, consulat, associations de roumains en France… et, par l’intermédiaire d’une professeure d’Université d’origine roumaine, je parvins à faire parvenir un télégramme à Emilia. Lorsque le 5 janvier je reçus enfin une lettre attestant que tout le monde était vivant, vous imaginez le soulagement et la joie, non seulement des enfants de la classe, mais aussi des parents pour qui les petits roumains étaient devenus un peu les leur, et de tout le réseau immédiatement informé. Cette longue lettre était particulièrement émouvante. En voici quelques extraits :

  « J'ai reçu votre télégramme le 30 décembre. Je vous remercie pour la bonne pensée que vous avez eue pour moi, pour nous, les Roumains. Je remercie aussi toutes les classes prêtes à collaborer à des échanges amicaux. Je suppose que maintenant, grâce à la radio et aux chaînes de la télévision française, vous connaissez tout le tragique des événements de l'histoire contemporaine des Roumains. C'est à peine aujourd'hui que je peux vous écrire en parfaite liberté, que le droit de communiquer avec n'importe qui est officiellement reconnu.

(…) C'est pour ça que nous n'avons pu vous parler de notre vie telle qu'elle était, que nous devions nous contenter d'aborder des sujets neutres qui ne pouvaient pas décrire les réalités quotidiennes.

(…)  Imaginez un groupe de quarante élèves environ travaillant dans une salle de classe où la température ne dépassait pas 6oC en hiver, des enfants affamés, mal habillés, employant des manuels scolaires édités quinze années auparavant, des enfants qui s'efforçaient de s'instruire malgré tout ça, des enfants qui nous faisaient pleurer à la sortie de la salle de classe.

(…) Je n'ai pas pu acheter un livre en français depuis vingt-cinq ans. Beaucoup de fois j'ai sacrifié toute la rémunération d'un mois de travail pour acheter un seul livre qui m'intéressait, un livre imprimé en France et introduit dans le pays par des voies obscures.

 (…) Après la Révolution, les enfants roumains ont reçu leurs premiers cadeaux à l'occasion de Noël. Tout le monde nous a envoyé des aliments, des médicaments. Il y avait des enfants de quatorze ans qui n'avaient jamais vu une orange, ils n'ont pas su si on doit manger le zeste aussi ou seulement la pulpe ! Il y a encore des enfants qui n'ont jamais vu un chocolat, ils n'en connaissent pas le goût ! Moi-même j'ai oublié le goût du lait, du beurre, j'ai été interdite ces jours derniers quand on nous a mis à disposition tous ces aliments. J’ai pleuré.

(…) Beaucoup d'enfants ont été victimes du massacre ordonné par le dictateur. Comment nous réjouir, comment sourire en liberté quand leur sang crie encore sur le blanc de la neige de cet hiver ?

(...) Au nom de mes élèves, j'aurais pourtant une prière auprès de vous : envoyez-nous, s'il vous est possible, quelques journaux français parus dans la période 21-31 décembre 1989 (éventuellement plusieurs numéros de Libération sous-titré en roumain LlBERTATE). Nous allons employer le contenu de ces journaux pendant les classes de français, à la place des leçons dont le contenu était imposé par les serviteurs du dictateur.

(…) Ces jours-ci mes élèves sont partis, pour la plupart, à la campagne : leurs parents ont voulu les protéger contre les attaques des terroristes. Dès qu'ils seront de retour, nous recommencerons les cours. Le 17 janvier nous allons vous envoyer un courrier. Le premier courrier rédigé en LIBERTÉ. 

(...) Mais je suis optimiste maintenant, j'ai confiance dans un avenir meilleur. Je vous embrasse de tout mon cœur, vous, tous les Français que nous aimons, que j'aime particulièrement.

Bien à vous, Emilia »

  Je lus bien sûr la lettre aux enfants. Ce fut encore un choc, cette découverte d’une vie qu’ils ne pouvaient imaginer. Chacun emmena la lettre photocopiée à la maison. Je la faxais moi-même à toutes les écoles du réseau, je l’envoyais aux quotidiens et les collègues du réseau faisaient de même si bien qu’elle fut publiée par beaucoup de journaux régionaux.

  Et le 20 janvier nous reçûmes les premiers textes vraiment libres écrits en Roumanie depuis deux décennies.

 "Les enfants aussi ont participé à la révolution. Les fêtes de Noël étaient toute proche. Dans la resserre il n'y avait rien. Alors nos parents sont sortis dans la rue. Ils criaient "du pain, de la libeté". Nous les avons suivis. La révolution était commencée - Marius

"J'ai eu très peur le jour de la révolution. Des enfants ont été fusillés. Les coups de canon étaient les plus terribles. Ils faisaient beaucoup de bruit. - Zhorian

"Quand j'ai vu du sang sur les trottoirs j'ai eu mal. Ensuite autour des taches de sang on a allumé des bougies. C'était bien triste. - Angèle

(...)

  Nouveau choc. Il fut psychologiquement atténué parce que dans un de ces textes, un enfant expliquait qu’ils devaient se prêter les crayons pour écrire. « Il faut leur envoyer des crayons, des livres… ! ». L’émotion devient positive quand elle se transforme en action. « Si tout le monde leur envoyait un crayon, ils en auraient beaucoup ! » Et c’est dans l’enthousiasme cette fois que les enfants engagèrent une véritable opération qui mobilisa des centaines d'autres enfants dans tout l'hexagone « Un livre, un cahier et un crayon pour nos copains roumains de Cluj » auquel fut rajouté un peu plus tard « et un nounours » lorsque Mélanie nous dit un matin qu’elle avait vu à la télé une émission sur un orphelinat roumain.

  Les premiers textes libres roumains avaient bien entendu été publiés immédiatement sur la Fourmilière(1) et étaient à nouveau répercutés par les autres journaux des écoles du réseau(2). Et les enfants lancèrent leur idée sur la liste de diffusion.

  Il faut dire que le gouvernement français avait à l’époque décrété la franchise postale pour les colis en direction de la Roumanie. Une nouvelle fois les enfants sollicitèrent leurs amis journalistes comme le firent d’autres écoles et leur opération fut à nouveau signalée dans les quotidiens régionaux. Toute la France ou presque devenait au courant. Des associations qui organisaient des convois humanitaires nous contactaient. Un professeur de Français de Apt mobilisa son collège et fit détourner un convoi par Cluj, chargé de livres et de friandises du sud-est.

  Un jour je reçus un coup de téléphone à l’école de la mairie de Châtellerault où je connaissais bien le responsable de l’éducation, Bernard RABY. Le maire de Châtellerault était Edith CRESSON, alors aussi ministre : « Bernard, Edih CRESSON vient d’apprendre qu’il se passait quelque chose sur son serveur télématique. Elle vient de m’appeler de sa voiture, tu as un quart d’heure pour me dire ce que vous voudriez que la ville fasse ! ». Conciliabule rapide.

- Il faut qu’elle envoie un camion plein de choses ! 

- Quoi ?

- Des ordinateurs, des photocopieuses, de la peinture…».

  Ce qui fut fait ! Les dons affluaient de toute part, des entreprises s’y mettaient. Le convoi partit en février. L’accompagnatrice est venue nous raconter l’arrivée à Cluj, la joie des enfants, l’accueil des profs… ce qui était une fois de plus retransmis à tout le monde par l’intermédiaire et des journaux scolaires et de la liste de diffusion.

  Ce furent plus de mille colis qui arrivèrent à ce collège. Emilia me raconta par la suite qu’il fallait qu’elle aille tous les jours à la poste avec une charrette parce qu’on ne voulait pas lui donner un colis sans qu’elle ait signé un papier !

  Edith Cresson qui comme tout politique cherche à avoir un retour sur ses actions, organisa très rapidement en mai un colloque à Châtellerault sur la solidarité internationale dont Emilia fut la vedette et faisait ainsi son premier voyage en France. La classe unique de Moussac aussi puisqu’elle y fut invitée officiellement. Cette bande d’enfants en culottes courtes détonnait quelque peu au milieu des messieurs et des dames très sérieux qui fréquentent habituellement ces manifestations, mais il y en eut plusieurs qui ne se démontèrent pas pour parler au micro.

  On se doute que la correspondance avec Cluj a pris par la suite une autre dimension non seulement avec Moussac mais aussi avec d’autres écoles et même avec un lycée de Barcelone et un collège de Montevideo avec lesquels nous échangions déjà.

  Dans cette histoire, les enseignants du réseau avaient été autant touchés que les enfants. Touchés par leur collègue roumaine. Je lançais alors l’idée de la faire venir en France pendant les vacances et de l’héberger à tour de rôle. Il a fallu choisir dans toutes les propositions celles qui pouvaient lui faire exécuter un trajet dans tout l’hexagone. Et c’est ainsi qu’Emilia passa les deux mois de l’été 1990 chez les uns et les autres avec chaque fois de grands moments d’émotion.

  Au bout de deux ans les échanges ralentirent : partout les enfants n’étaient plus les mêmes, n’étaient plus dans la même histoire. Mais quelle ne fut pas ma surprise quand, deux ans plus tard, j’appris que la classe de Georges BELLOT du collège de Vedène avait reçu les lycéens de Montevideo. C’était au cours de l’aventure roumaine à laquelle ils avaient participé qu’ils avaient noué les premiers contacts.

  La vie dans le réseau télématique était imprévisible comme ses rebondissements.

(1) La Fourmilière était notre journal hebdo que nous envoyions à un certain nombre d'écoles du réseau télématique Freinet qui avait commencé en 1983. Le réseau comportait près de 300 écoles en liaison avec la liste de diffusion ainsi que par un journal télématique commun (ancêtre des sites). Il squattait le serveur télématique de la ville de Chatellerault.

(2) Un aperçu de ces journaux dans un autre petit ouvrage "Un autre journal scolaire, outil et reflet de la communication" thebookedition.com