gilets-jaunes

Lorsqu’approche la fin d’année scolaire, j’entends beaucoup d’enseignants s’étant lancés plus ou moins loin dans des approches différentes s’interroger avec une certaine inquiétude :

« Il y a quelques CP que je ne suis pas arrivé à faire rentrer dans la lecture… Il y en a quelques-uns qui ont fait beaucoup de choses mais ne se sont pas intéressés aux maths… Il y en a quelques autres qui ne se sont jamais impliqués vraiment dans mes ateliers… etc. etc. » Et le doute s’instille quant à la valeur de ce qu’ils tentent d’essayer.

Je comprends parfaitement leur inquiétude ce d’autant que rarissimes sont ceux qui vont avoir les mêmes enfants l’année suivante. Et puis les parents, les collègues, l’inspecteur, le collège…

Tant que l’on n’a pas une classe unique, il est bien difficile de se dispenser de moments traditionnels, d’imposer quelques obligations, etc. Cela au moins rassure même si on n’est pas très convaincu que les effets obtenus soient réels. Mais même dans une classe unique, la première année, voire les premières années, il y a toujours ce doute avant d'arriver à l'éduculture bio.

Mon voisin a un jardin. Bien exposé. Une belle terre fine qui se travaille facilement, dans laquelle les semis sont faciles, il y a même la fontaine à côté pour l’arroser. Mon voisin le cultive traditionnellement. Si c’était une école, je dirais que c’est une école dans les beaux quartiers.

J’ai aussi un jardin, par nécessité. Installé sur les décombres d’une maison détruite et remblayée au bulldozer avec de l’argile quasi pure mélangée avec des cailloux calcaires et du silex. Lorsqu’il pleuvait il était difficile d’arracher ses godasses de la glaise, au soleil la terre devenait du béton craquelé. Si c’était une école je dirais que c’est une école en ZEP !

Pour résoudre mon problème de jardinier, je me suis inventé une espèce de bernaculture ! Ce n’est pas de la permaculture pure impossible sur ce petit terrain pour diverses raisons mais je m’inspire de quelques-uns de ses principes. Et puis je me suis mis dans la tête qu’il n’y avait aucune raison que mes plantes n’arrivent pas à pousser (et profiter) dans le terrain qui était à leur disposition plutôt que de leur fabriquer des butes dans lesquelles elles n’auraient qu’à puiser. Je n’ai pas de serre où on prépare ce qui doit être repiqué. Je passe sur les détails de mes tâtonnements jardinicoles qui ne sont jamais finis.

Ce printemps, comme tous les printemps, je vais jeter des coups d’œil par-dessus le grillage du voisin : bonté divine, ses semis en lignes bien alignées ont tous levé, ça pousse gaillardement, c’est vert, alors que chez moi les graines qui ont mis le nez dehors végètent et d’autres n’ont même pas encore montré le bout de leur nez. Au début j’avais quelques doutes et me demandais s’il ne valait pas mieux laisser pousser les ronces et aller chez carrefour-market acheter mes légumes… bio !

Oui ! Mais ! Chaque année après le printemps arrive l’été et la chaleur, l’automne. Alors tout s’inversait. Le jardin de mon voisin devenait lamentablement grillé alors que chez moi ces plantes qui avaient eu quelque mal à s’enraciner défiaient le sec et profitaient du soleil. Le vert était de mon côté.  Certes, mes carottes n’étaient pas parfaitement droites comme celles qui poussent dans du sable arrosé, mais si elles étaient moins faciles à râper, qu’elles étaient bonnes !

L’an passé mes blettes (ou poirées) ne se sont pas développées sans que je comprenne pourquoi. Pas moyen d’en tirer la moindre côte. Je les ai laissées se flétrir sur place et  l’hiver elles avaient disparu sous les feuilles mortes et la paille. Tant pis pour les conserves me disais-je. Quelle ne fut pas ma surprise de les voir réapparaître dès le mois de février de cette année, se développer à toute vitesse… et nous de manger leurs feuilles splendides et leurs côtes charnues de mars à juin en attendant les petites nouvelles ! « Tu as une serre ? » me demandait un copain. Et non, elles ont simplement attendu un an avant de me faire plaisir !

Quel rapport avec les inquiétudes légitimes de mes jeunes collègues ? Que ce soit pour une plante ou un enfant (tous deux êtres vivants) nous ne sommes pas maîtres de leur temps, de leur façon de se développer. Les évaluations qui contraignent enfants et enseignants n’ont pas plus de sens et de valeur que la couleur, la grosseur et le calibre identique des fruits qui s’étalent sur les rayons des grandes surfaces. Les vers qu’on fait revenir dans la terre ou l’environnement dans lequel on permet aux enfants de s’essayer librement sont bien plus importants et moins néfastes que de déverser les engrais et pesticides dans le jardin ou les exercices et notes dans l’école.

Ceci dit, je me sens encore parfois obligé d’utiliser un peu d’anti-limaces, le hérisson qui vient manger les croquettes du chat n’ayant pas fait suffisamment de petits pour rétablir l’équilibre et je ne peux me résoudre à laisser détruire des semis entiers en une nuit ! Nul n’est parfait !  Alors, chers amis du 3ème type, si vous donnez encore quelques potions d’exercices en attendant que tout baigne n’en faites pas une maladie !