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Autrement dit l’école du 3ème type est-elle une utopie… dans la société actuelle ?

Dans tous mes premiers écrits je pensais naïvement que l’école publique pouvait changer pour la simple raison que nous avions prouvé et démontré que tous les apprentissages ne se construisaient pas comme l’école le croyait (et le faisait croire) et que tous ces apprentissages étaient facilement à la portée de tous les enfants. Après tout, n’était-ce pas pour que les enfants « apprennent » que la quasi-totalité des parents acceptaient sans se poser de question de laisser l’État capturer ses enfants ? N’était-ce pas pour cela que la quasi-totalité des enseignants rentrait dans cette « fonction publique » ?

Ce que nous  avions réalisé (les classes uniques de 3ème type) rendait obsolètes tous les problèmes insolubles de l’école (rythmes, programmes, évaluations, horaires, emplois du temps, méthodes, parents…) et les enfants « apprenaient » bien ce qu’ils étaient sensés apprendre (ce pourquoi il était admis officiellement qu’ils étaient à l’école). Nous ne faisions d’ailleurs que prolonger plus loin ce que nos prédécesseurs, en particulier ceux du mouvement Freinet, avaient entrepris depuis un siècle, le dernier stade avant la société sans école de Yvan Illich.

Certes, nous avions encore besoin de ce qu’on appelait école en raison de la situation sociale et économique dans laquelle était la majorité de la population, mais au moins une autre école, un espace à la disposition des enfants et des familles. Nous ne révolutionnions pas grand-chose puisque l’école qui rassurait bon nombre de parents était toujours là, le fait que les enfants y apprennent mieux tout en s’y épanouissant (être heureux) aurait dû emporter l’adhésion au moins de l’opinion publique. Alors que la science déifiée est brandie comme le guide suprême du progrès et que les neurosciences ne cessent de corroborer ce que nous faisions et ce que d’autres faisaient avant nous, il aurait dû être difficile de nous ignorer.

  - Je savais bien qu’il n’était pas évident de modifier les représentations et les croyances de toute une population justement formatée par cette école où elle s’est construite, où chaque personne s’est instituée (ou plutôt a été instituée[1]) en tant que personnes et en tant que citoyen semblable aux autres. Paradoxalement, le « librement » et le « plaisir » qui me semblent être les aspirations intimes de tout humain (avec celle de pouvoir subsister dignement parmi et avec les autres) sont refusées aux enfants en devenir d’adultes, tout au moins dans l’institution où on pense qu’ils doivent le devenir. Est-ce parce que la société condamne la majorité des parents à subir le travail (à l’origine le mot travail s’applique à un instrument de torture), à des « efforts » permanents (travailler plus pour gagner… moins), à une lutte permanente (compétition), à la soumission (à l’ordre dit public)… est-ce pour cela qu’il n’est pas possible à cette majorité d’envisager qu’il en soit autrement pour ses enfants ? Et pourtant jamais dans notre histoire les parents n’ont porté autant d’attention à leurs enfants, simultanément avec autant d’angoisse sur leur devenir.

  - Je savais bien que le monde enseignant allait difficilement accepter une remise en question radicale de leur position et de leur rôle dans l’école. Ils ont nécessairement été les « bons élèves » de cette école pour devenir enseignants (les « meilleurs » élèves sont eux devenus nos dirigeants !), la remettre en question serait se dénigrer eux-mêmes. Impossible de reprocher aux enseignants de ne pas vouloir le bien des enfants (ou plutôt des élèves). Bon nombre d’entre eux sont aussi des militants pédagogiques, veulent « améliorer » l’école, améliorer leurs pratiques, certains sont même des militants politiques qui voudraient que la société change. Mais il leur est impossible d’imaginer et même de voir que le cadre dans lequel ils opèrent (chaine scolaire industrielle) est par lui-même ce qui impose leurs comportements plus ou moins conformes. Si le système prône « l’innovation », ne serait-ce que pour assurer sa survie, celle-ci ne doit surtout pas le troubler ou le fragiliser et vouloir le troubler c’est immanquablement s’exposer à en être éjecté. Ce que nous avons vécu dans nos classes uniques de 3ème type, en amont du système éducatif, pratiquement hors du cadre et plus ou moins ignoré, devient dangereux à généraliser, même pour les mouvements pédagogiques. Si je dis que les enseignants perdraient ainsi leur position de dominant et de sachant pour le bien des enfants, je heurte évidemment tout ce pourquoi ils sont devenus enseignants. Ce ne sont plus eux alors qui sont importants et « éducateurs » mais les conditions et les environnements dans lesquels ils permettent aux enfants de vivre.

  - Je savais bien que l’État ne pouvait supporter ce que nos classes uniques révélaient. D’abord parce que s’il avait voulu le prendre en considération, c’est toute l’architecture et la finalité de l’énorme chaine industrielle et tayloriste de l’Education nationale qui aurait été bouleversée. Mais je pensais naïvement que, comme en Finlande, une transition raisonnée pouvait se mettre en place. J’avais même fait tout aussi naïvement des propositions aux politiques qui se disaient progressistes, voire révolutionnaires, et nous avions même lancé un appel dans ce sens à l’opinion publique ! C’est d’ailleurs un de ceux qui s’affichent progressistes, sociaux-démocrates ou écologistes qui a critiqué ouvertement cet appel sous le prétexte sans cesse brandi de « l’égalité républicaine », égalité qui est uniformité ou égalité dans ce qui ne change jamais (voir lettres ouvertes à Philippe Meirieu).

Mais surtout c’était oublier que les écoles publiques des États n’ont jamais été faites pour les enfants mais pour assurer la pérennité du type de sociétés dont ces États étaient les gardiens et les promoteurs (sociétés monarchiques, capitalistes, soviétiques…). Or c’est dans la liberté du « faire », le respect des besoins, des envies, des personnalités de chacun (« être et faire ») ainsi que dans la construction de l’autonomie parmi et avec les autres (individus qui créent leur sociabilité) que tous les apprentissages nécessaires à un petit humain se réalisent. Les écoles de 3ème type où des enfants vivent une partie de leur temps sont des entités autonomes qui créent leur propre auto-organisation, non pas prédéterminée par des adultes ou l’Institution mais simplement avec l’aide d’adultes (adultes recours). Il s’est avéré que ces auto-organisations devenaient naturellement d’un type libertaire. En somme l’école du 3ème type est révolutionnaire , pas seulement en ce qui concerne les apprentissages ! Elle ne prépare pas les enfants à UNE société, elle leur laisse se développer ce qui plus tard leur permettrait de faire LEUR société.

L’État ne s’y est pas trompé. Son problème n’est pas celui qu’il annonce : que tous les enfants apprennent, s’épanouissent et développent toutes leurs potentialités. Son problème est qu’ils deviennent des adultes conformes et docilement utilisables par l’économie de marché, base de notre société, et se soumettant à l’organisation politique au service de cette économie qui profite à quelques-uns. D’où l’éradication forcenée des classes uniques publiques. D’où l’édiction de telles contraintes à la création d’écoles alternatives que celles-ci ne deviennent possibles que si elles se plient à ce qui est imposé à l’école publique (programmes, évaluations par tranches d’âge). D’où aussi le silence et le frein au développement des pédagogies modernes, en particulier de la pédagogie Freinet la plus subversive.  

L’adéquation entre, d’une part l’école, d’autre part la société qui a fait sortir des Gilets jaunes dans la rue pour la contester, cette adéquation n’arrive pas à s’imposer aux esprits, au moins à l’immense majorité broyée par cette même société ou condamnée à la subir (voir la série de billets « école et société »)

Non, une école du 3ème type ou une « autre école » dans une autre conception et une autre finalité est impossible dans notre société actuelle. Est-il envisageable que l’ensemble d’une population se dé-formate de ce que justement l’école publique a fort bien réussi à faire en plus d’un siècle ? Je crains que non alors que justement une école du 3ème type aurait pu les y aider. À moins que l’écroulement annoncé de nos sociétés, aidé par un changement climatique qui s’accélère, libère brutalement les esprits, fasse envisager la destruction des structures qui n’assureront même plus leur survie collective pour que les populations redeviennent créatives d’autres modes de vie sociale pour elles et leurs enfants.



[1] Instituteur, celui qui institue