Pourgues2

Les trois jours que j’ai passés avec eux s’appelaient : « La permaculture éducative »

Lorsque j’ai demandé à David sur quels principes, quelles aspirations communes s’étaient basés les fondateurs de l’écovillage, il m’a répondu abruptement « un seul mot : liberté ».

Et vlan ! Prends-toi ça dans la figure Bernard ! Pas besoin d’ergoter des heures, de prévoir ceci ou cela à l’avance, tu prends le mot, tu quittes ton confort, tu le vis avec d’autres et tu vois au fur et à mesure avec ces autres comment « s’aménager » ensemble pour qu’il soit toujours possible pour les uns comme pour les autres. Qu’est-ce que tu veux de plus simple ?! ?!

David est un paysan de l’humain[1]. Dans l'espace pour implanter des humains qu’ils ont cherché et trouvé à plusieurs (Pourgues), il sème et se sème, il gratte le terrain de l’humain en même temps que le sien, il voit avec les autres comment ça pousse (eux !), comment conserver ce qui fait bien pousser et aider ce qui pousse plus difficilement… ensemble. Aprèsavec les autres paysans de l’humain du terrain qu’ils défrichent, ses neurones en tirent des principes… provisoires (!) pour orienter la culture des humains… et d’eux-mêmes. 

Ramin, lui, est un agronome de l’humain. Il avait été lui-même cultivé comme une brillante et belle plante, de celles qui font envie dans les étalages des réussites de la grande surface de l’économie libérale.  Une belle plante mais insipide et indigeste comme tout ce que produit le marché des profits. Finalement, il n’était bon qu’à être consommé par une machinerie qui vide peu à peu chacun, dont lui-même, de sa substance.  Il a lâché ce monde, est allé voir, comme le fait un agronome, d’autres façons culturales de l’humain, étudié les principes sur lesquels elles se basaient… Ses neurones ont cogité sur des modèles, il a établi le sien… l’a proposé et mis en œuvre, d’abord à l’école dynamique, puis à l’écovillage de Pourgues.

Tous deux sont cependant à la fois paysans (c’est ce que tu fais et es sur le terrain qui t’apprend) et agronomes (tes neurones en tirent des conclusions plus générales pour améliorer la culture et modifier les dispositifs initiaux). Et puis la caractéristique de tous ces paysans-agronomes de l’humain c’est l’échange dans le tâtonnement expérimental, comme l’ont fait les premiers agriculteurs bio. Toutes et tous à Pourgues dans des vécus divers et variés sont ainsi des jardiniers de l’humain dans le même jardin à faire fructifier. Florian leur disait : « En somme vous êtes à la fois les jardiniers et les légumes ! »

Mais, que ce soit pour Ramin ou David, Pourgues découle de ce que les enfants leur ont appris dans ce qu’ils ont d’abord co-fondé, l’école dynamique pour le premier, l’école démocratique de Paris pour le second. Comme je l’ai mis en exergue de mon blog, « Il faut des enfants pour éduquer une société…... si cette société veut bien les regarder...  apprendre d'eux...  et les laisser vivre. »

Et les enfants ont à Pourgues absolument tout ce qui permet à une plante humaine de pousser et s’épanouir librement avec d’autres. J’ai bien cherché ce qui pourrait leur manquer sur ces 50 ha, peut-être un ruisseau ! Ils sont même libres de vouloir aller… à l’école publique du village voisin et quelques-uns ont pris cette liberté !!!!!

Ceci dit, comme pour un jardin et ses plantes, il ne suffit pas de claquer dans les doigts pour qu’il n’y ait plus qu’à y être et à y pousser. J’ai eu la chance d’assister à la réunion hebdomadaire des villageois du lundi matin et je m’attarderai sur ce moment.

Cette réunion n’était pas prévue dans le dispositif démocratique de départ et sa nécessité n’est apparue qu’ensuite dans le vécu commun. Il y a bien aussi la réunion du jeudi matin qui concerne les décisions formelles à prendre dans l’autogestion matérielle et administrative d’un éco-village. Mais, David et Ramin me l’ont répété, ce moment du lundi matin est devenu indispensable et fondamental dans la vie de la communauté. Comme dans nos classes uniques, cette réunion est devenue la clef de voute de la  structure dissipative du système vivant qu’est bien Pourgues. En y assistant je n’ai pu m’empêcher de revoir nos réunions d’enfants. Certes, elle est beaucoup plus structurée et régulée qu’étaient les nôtres, elle suit des modalités plus précises qui ont évolué et que le secrétaire rappelle rapidement chaque fois pour éviter le délitement, mais les enjeux sont aussi plus grands puisque le vivre ensemble ne concerne pas qu’une tranche de la vie quotidienne.

Ramin appelle ce moment « la régulation des tensions ».

Et cela commence par les tensions propres à chacun. Bonjour. Comment ça va ? On profère sans arrêt cette expression sans jamais attendre autre chose que oui ça va !... et on serait bien embarrassé si l’autre répondait ça ne va pas du tout, je ne suis vraiment pas bien en ce moment ! Lorsqu’on me demandait à quoi servait nos réunions, je répondais qu’il fallait d’abord et avant tout qu’elle permette à chaque enfant d’acquérir une telle confiance aux autres qu’il puisse exprimer et confier aussi bien ce qui l’avait enthousiasmé que ce qui l’avait perturbé, fait souffrir. Pouvoir se laisser aller à rire ou à pleurer devant les autres, laisser surgir ses émotions qu’habituellement on dissimule. Oser apparaitre aux autres, pouvoir dire sans forcément attendre des autres mais savoir que les autres peuvent comprendre, vous ressentir, c’est ce qui vous fait exister tel vous êtes et exister un groupe lui-même « être » vivant. Tout le reste vient après. Mais, honnêtement, je n’aurais jamais cru des adultes capables de cela. J’avoue avoir été très ému par ces personnes qui osent être authentiques, acceptent l’authenticité des autres, sont libres d’être. Un autre monde commencera par cela.

Puis il y a la régulation des tensions nées des relations dans la vie de la communauté. C’est presque toujours un détail qui passe inaperçu, parait anodin ou normal à celui qui en est l'origine, qui perturbe le fonctionnement naturel du système vivant, induit un malaise général dont on ne perçoit pas la source, provoque le mal-être voire la souffrance de quelques-uns incompréhensible pour les autres si cela n’a pas été exprimé. Il y a d’ailleurs eu un exemple flagrant au cours d’un des trois jours de la formation à la permaculture éducative et cela a été l’enseignement majeur et imprévu de cette journée. D’où l’importance de l’instauration systématique de ce second moment des régulations des tensions. Ramin nous avait interpelés au cours de sa journée d’intervention sur la maturité. Et bien j’ai été étonné par la maturité atteinte par le groupe et par chacun dans le groupe (il y a toujours interaction entre groupe et individus d'un groupe). Un de ces « détails » a été évoqué tranquillement dans la séquence de ce lundi : dans le fonctionnement du groupe il y avait eu un petit accroc par l’un des membres à ce qui se passait habituellement, sans que cela paraisse anormal à son auteur. Mais ce détail avait fortement choqué un autre membre. Ce dernier l’a exprimé directement au provocateur de son trouble, celui-ci a pu saisir ce qu’il avait involontairement provoqué, en donner les raisons événementielles qui n’excusent rien mais qui expliquent. Du coup d’autres ont réagi, la solution à ce qui n’était plus alors qu’un dysfonctionnement a été vite trouvée. La qualité du lien qui relie deux personnes comme celle des liens qui relient tout le monde n’a pas été écornée ou a été retrouvée. Le lien n’implique pas que l’on doive « aimer » tout le monde mais que l’on doit reconnaître et être reconnu (ce qui est peut-être moins facile !). Ce sont bien les liens relationnels qui font qu’un groupe peut exister et agir comme une entité, tout le reste est secondaire.

Dans ces deux premiers moments de la réunion, c’est l’indispensable écoute qui s’affirme et s’affine sans cesse. Pas l’écoute avec seulement ses neurones mais celle qui inclut l’affect, l’affect que généralement on enfouit dans sa poche avec son mouchoir par-dessus.

Après  tout est facile : les tensions causées par l’organisation matérielle (les portes qu’on ne ferme pas, des charges assurées par les uns qui deviennent trop lourdes,…), les tensions provoquées par les projets dont on ne sait pas s’ils pourront s’insérer dans l’espace de la communauté, ceux qui avaient été annoncés et qui avaient semblé rencontrer de l’indifférence, etc. etc.

Je voyais réellement palpiter le cœur de Pourgues.

Tout n’est pas forcément réglé ou abordé. Dans la marmite de la réunion c’est l’alchimie de la maturation qui s’opère ou est relancée. Le secrétaire note tout sur l’ordinateur qui mémorise pour tout le monde un moment qui se situe dans le continuum  de la vie (l’informatique a des avantages !).  Rien ne sera oublié ou est mis de côté pour le lundi suivant.     

Il y a aussi les outils permanents simples qui permettent l'autogestion et l’autorégulation de l’activité globale d’un système vivant et de chacun dans ce système, outils très semblables à ceux que j’ai vu utiliser dans la rencontre autogérée des 3ème types à Sault-Brénaz ou autrefois dans nos classes uniques (panneaux où l’on voit qu’untel s’est inscrit pour se charger tel jour de l’accueil, qu’il manque quelqu’un pour la cuisine, qu’un appel est fait pour aider à l’organisation de ceci ou de cela, etc.) Naturellement, des collectifs qui s’ignorent les uns et les autres arrivent à créer des outils pratiques semblables pour permettre l’autogestion sans contraintes. C’est lorsqu’il y a convergence des tâtonnements paysans et de leurs effets que l’agronomie de l’humain peut dire qu’il y a des pratiques utiles et les conseiller.      

Au fait, je n’ai pas perçu de règles, vous savez, les règles et sanctions fixées dans le marbre qui font couler beaucoup de salive et d’encre dans les discussions à propos des écoles démocratiques. Elles devraient d’ailleurs en faire couler beaucoup plus dans la société ! Il y en a peut-être eu au départ et constituer un… cadre. Je ne les ai pas vues affichées ou brandies à tout bout de champ. J’ai eu l’impression qu’une structure dissipative s’était substituée au cadre.

Pourgues, c’est l’étonnante complexité acceptée et vécue d’une microsociété qui a pris la liberté au mot au lieu d’essayer de se conformer à une idéologie quelconque et pré-pensée.

Ce que conforte mon passage à Pourgues :  ce n’est pas un collectif qui crée la liberté, c’est la liberté qui crée le collectif.

Un documentaire passionnant a été fait sur Pourgues : le site du film http://enliberté-lefilm.com/

PS : un visiteur en immersion à Pourgues m’a raconté l’étonnante organisation démocratique des iroquois qui a permis à leur civilisation de perdurer harmonieusement pendant des siècles (histoire qui devrait être dans tous les programmes de science-po, de socio et autre !). Je ne peux m’empêcher d’en extraire ceci : pour qu’une décision obtenue par consensus soit validée, il faut qu’elle réponde positivement à trois questions : répond-elle à l’intérêt du collectif (tribu ou ensemble des tribus) ? Répond-elle à l’intérêt de chacun  dans le collectif ? Et la troisième beaucoup plus surprenante : répond-elle à l’intérêt de nos enfants… pour ce qu’ils vivront dans 15 ou 20 ans ? À faire méditer par tous nos politiques !


[1] C’est un autre paysan qui l’écrit ;-)