gilets-jaunes

C'est un vieux billet (2007) malheureusement toujours d'actualité

« Déménageant tous les deux ou trois ans, je désespère vraiment d'arriver un jour à créer (ou à participer à) ce genre d'initiative ». voir commentaire suite à un billet sur une association de parents.

Dans ce commentaire, Laurence met le doigt sur ce qui est très certainement le plus important, dans ce blog, dans l’éducation, dans la vie : le temps !

Ce foutu temps ; pas celui du ciel, bien sûr. Celui qui ne pourrait à la rigueur avoir un sens que parce qu’il ne peut être ponctué dans le monde du vivant par deux événements immuables : naître et mourir. Apparaître et disparaître. Commencer et s’arrêter. Mais ce n'est pas une durée qui a un sens mais ce qui se fait, se passe entre ces deux termes… et qui n’est pas mesurable. Ce temps n’existe pas dans le monde minéral dont les atomes sont assurés de l’éternité, même changeante. Il n’existe pas pour l’univers dont on n'arrive pas à imaginer un début et une fin. Nos langages ont inventé, ont fait exister un passé qui n’existe plus et un futur qui n’existe pas, ont permis de figer, mesurer, comparer ce qui par essence est non mesurable, non comparable (1). Une création mathématique qui nous a fait du coup inventer la vitesse. Bref, comme j’envie mon chat qui ronronne auprès du radiateur et pour qui le temps n’existe pas !

 Mais nous vivons dans un monde régulé, découpé et imposé par notre propre invention du temps et Laurence a raison de souligner à quel point nous en sommes les victimes.

 Comme enseignant en classe unique devenue de 3ème type, j’ai eu la chance de disposer du temps et de permettre aux enfants de prendre leur temps, de laisser aux parents le temps d’entrer pour de bon dans la communauté éducative (en référence au commentaire de Laurence).

 Il m’a fallu du temps pour moi-même d’abord. Le temps d’abandonner peu à peu toutes mes croyances, les idées toutes faites et parfois bien arrangeantes sur l’éducation, l’apprentissage, ce qui doit être et ne pas être. Le temps de tâtonner prudemment. Le temps de comprendre. Le temps d’essayer de faire. Le temps de faire et d’être. Quarante ans où chaque moment  fait avancer dans la compréhension du phénomène fabuleux qu’est la construction des personnes, dans la mise en place des conditions qui la favorisent.

 Et les enfants ont eu la chance de disposer aussi du temps de la classe unique. Là où on n’est plus obligé de ponctuer le temps par les passages dans les maillons dits supérieurs. Là où le temps ne décide plus quand vous devez savoir ceci ou cela, là où ce n’est plus le temps qui découpe l’activité mais l’activité qui structure le temps.

 La classe unique où les parents ont le temps de voir leurs enfants prendre leur temps, où le temps d’école peut même s’adapter au temps des familles, au temps du village. Là où le temps permet tout doucement d’être parent, parent avec les autres.

 Bref, là où vous pouvez vivre du temps et toujours disposer du temps de vivre.

 Mais ce temps que l’on avait dans une classe unique de 3ème type et que l’on ne découpe plus, qu'on ne mesure plus, ailleurs on ne l’a pas. Course scolaire effrénée et stupide. Dépêche-toi de te lever ! Dépêche-toi de t’habiller ! Dépêche-toi de commencer tes devoirs ! Dépêche-toi de finir tes devoirs pour aller te coucher ! Dépêche-toi de finir ton exercice !... Dépêche-toi !

 Le spectre du retard : retard pour rentrer en classe. Retard dans ses apprentissages. Retard dans un programme ! Retard pour obéir ! Retard pour répondre ! Retard pour finir un exercice... En retard ! Jusqu’aux « pourrait mieux faire mais trop lent » ou « ne travaille pas assez, rêve trop ! ». Le retard, c’est ce qui ponctue les emplois du temps, mais en réalité on n’emploie pas le temps, on se fait employer par un temps inventé, que d'autres ont décrété pour nous. Et bien sûr le  « on n’a pas le temps » de faire, de finir… ce que les programmes ont décidé dans un temps bien précis. Le programme et l'emploi du temps des programmes nous gouvernent, gouvernent les enfants, gouvernent les enseignants ! Avez-vous remarqué que finalement, ce ne sont pas tellement les « programmes » qui sont ennuyeux, même quand ils deviennent la maladie française : c’est le temps dans lequel on veut de toute force les inscrire ! A tel point que si on éliminait le temps des programmes… ils ne seraient plus vraiment des programmes et tout le monde en serait libéré !

 Une collègue, directrice d’école mais honnête femme, n’arrêtait pas de ponctuer toutes ses injonctions aux enfants par « allez ! vite ! vite ! dépêchez-vous ! ». A chaque rentrée en classe, mise en rang à la récré, prise de cahiers etc. Un jour, je le lui ai gentiment fait remarquer. Et c’était vraiment une honnête femme parce qu’à partir de cette simple remarque qui l’avait quasi bouleversée, à 5 ans de la retraite elle s’est professionnellement complètement remise en question.

 A partir de tel jour déterminé par une date de naissance,  de telle heure à telle heure, vous ne serez plus parent d'un  enfant, vous serez parent d'élève, les enfants ne seront plus enfants mais élèves. Vous ne redeviendrez parent que lorsque le soir une sonnerie et les aiguilles d'une horloge l'auront décidé. Il ne fallait surtout pas dire dans nos écoles du 3ème type que les enfants pouvaient arriver ou repartir avant ou après l'heure dite officielle et même ne pas venir, ou que, dans leur temps, les parents pouvaient venir à l'école dans le temps de l'école : cela aurait été pour l'institution le crime suprême, celui de l'échappement aux horaires. 

 Ce n'est pas dans le temps qu'ils pourraient prendre que les enfants ont à  affronter une institution qui n’est pas très éloignée de l’institution pénitentiaire (2), mais dans l'instant fixé par leur nombre d'années, puis dans les instants quotidiens fixés par les horaires scolaires, peu importe que cela ne convienne pas à leur temps physiologique et affectif, peu importe que cela ne s'adapte pas aux instants où leurs parents sont condamnés eux aussi à pointer chez leurs employeurs.

 L'effroyable machinerie artificielle du temps qui empêche que se déroule la vie. 

 Ce temps dont on accepte qu’il nous domine, c’est ce qui empêche, tue, toute possibilité de transformations raisonnables. Pour revenir au commentaire de Laurence à propos des associations de parents, les parents restent des individus isolés, chacun avec ses idées, ses croyances. Ils n’ont pas le temps de se retrouver ensemble, d’échanger, de réfléchir avec d’autres : ils sont dans l’urgence. Lorsqu’un enfant est mal dans l’école, c'est-à-dire lorsqu’il est « personne en danger », il s’agit bien d’urgence, pas d’attendre que l’école change quand depuis plus d’un siècle celles et ceux qui ont tenté de la faire changer n’y sont pas arrivés. Face à cette urgence quelle autre solution que celle de fuir l’école pour redonner à l'enfant le temps d'être enfant ?

 Les enseignants restent confrontés à ce que demandent les parents pour la fin de l’année, ou à ce qu’ils croient que les parents vont leur demander à la fin de l’année, et à ce que l’État leur demande pour la fin de l’année, à ce que tout le monde croit qu’ils doivent réaliser à la fin de l’année… et qu’ils ne réalisent globalement jamais à la fin de l’année ! Ils sont eux aussi dans l’urgence permanente « dépêchez-vous, c’est l’heure de faire des maths, dépêchez-vous, ce n’est plus l’heure de faire de la peinture, dépêchez-vous, ça va être l’heure de la sortie,… ».

 Ce temps édicté, c’est ce qui empêche les enfants, comme tout le monde, de vivre : on les fait courir après le temps, un temps qu’ils n’ont pas, un temps qui n’est pas le leur.

Et on (on : nous, les parents, les enseignants, l’horrible « opinion publique ») s’étonne qu’ils ne soient pas, à la sortie de la machine, conformes à ce que nous parents voudrions qu’ils soient, ce que l’institution, ce que l’État, les tenants du pouvoir, voudraient qu’ils soient, ce que l’opinion voudrait qu’ils soient… et finalement ce que personne ne sait vraiment ce qu’on voulait qu’ils soient. 

Ce n’est pas d’aujourd’hui, mais celui qui veut tenter d’influer, de modifier les « machines » qui nous broient, celui-ci sait qu’il n’en profitera pas, que ses enfants n’en profiteront pas (en ce qui concerne au moins la machine scolaire). Bien sûr l’école changera, devra changer… il y en a qui s’y attellent… depuis longtemps… sans qu’elle change. Mais c’est dans l’instant que les enfants y sont. 

Quelles ont été l’un des objets principaux des luttes sociales ? Le temps ! Semaine de 48 H, de 35 H, congés payés… Aujourd’hui, on veut même empêcher les chômeurs de disposer à leur guise de leur temps ! 

 Finalement, si un ministre voulait engager la première révolution du système éducatif, la seule petite chose qui serait en son pouvoir, qui est toute simple, qui ne demande pas un euro, même pas un changement du système, même pas un changement des positions des uns et des autres, même pas une révolution, presque même pas une réforme, ce serait : donnez enfin du temps, leur temps aux enfants, aux parents. Peut-être même que, derrière, il donnerait du temps à la démocratie de se construire enfin… puisqu’ils disent tous que c’est la démocratie qu’ils défendent. Il n’y a aucun espoir que les uns ou les autres, qui ont ce pouvoir, entendent... ce qui pourrait leur faire perdre leur pouvoir qui ne tient peut-être que parce qu’ils régentent et s’approprient le temps de tous.

 Aujourd'hui et très brutalement, on s'aperçoit que ce fameux temps qu'on n'a pas cessé de gâcher, de s’en priver, d’en priver les autres, on ne l'a plus avant l'effondrement. 

 

(1) Dans les langues de certaines sociétés dites primitives, les mots "temps", "durée" ainsi que leurs notions n'existent pas.

 (2) Je sais, j’anticipe sur certains commentaires : comparer l’institution scolaire à l’institution pénitentiaire ne peut être le fait que d’un horrible et stupide gauchiste. D’accord ! Mais si l’on réfléchit dans l’abstrait, la similitude les rend très très proches. Les institutions sont exactement ce qu’elles sont et pourquoi elles sont. Celles et ceux qui en sont les employés (les enseignants pour l'école) ne sont pas en cause (pas toujours !) : ils y font ce qu'ils peuvent.