gilets-jaunes

 

 L’école aurait pu changer ! Pour résumer succinctement quelques occasions (les liens sont soulignés dans le texte) : l

En 1969, dans la foulée de l’effervescence de 68, Edgar Faure, du parti radical (plus ou moins centriste) enclenche la réforme la plus révolutionnaire qui ait jamais eu lieu dans l’école, notamment la participation à la gestion des établissements de tous les acteurs de l'enseignement et la facilitation de l'interdisciplinarité. Sur le plan pédagogique c’était entre autre le tiers-temps pédagogique qui prenait en compte ce que les pionniers de l’éducation démontraient et réclamaient (et pratiquaient) depuis le début du siècle, ce qui n’a d’ailleurs cessé d’être confirmé jusqu’à aujourd’hui. En dehors des militants des mouvements pédagogiques ce bouleversement provoque incompréhension et réticences d’une bonne partie du monde enseignant ainsi que des parents pourtant plutôt dociles à ce qu’impose l’Education nationale. Après De Gaule, Pompidou est persuadé du risque encouru lors de la « crise de civilisation » de 68, qu’il explique par « une sorte de désespérance de la jeunesse », provoquée… "par un excès de liberté" ! Tout nouveau bouleversement de l’école apparaît alors subversif. Dès lors, les ministres Guichard puis Fontanet adoptent une attitude plutôt immobiliste. Le tiers-temps pédagogique n’est pas soutenu par l’administration et est abandonné de fait. C’est Jean-Pierre Chevènement, ministre socialiste de 1984 à 1986, qui « siffle la fin de la récré » et met un terme à tout ce qui pouvait permettre de sortir quelque peu de l’ordre scolaire ancestral (retour aux fondamentaux et de l’autorité), à la satisfaction presque générale.

1989, la loi cadre de Lionel Jospin qui voulait « mettre l’élève au cœur du fonctionnement de l’école » (à noter qu’il s’agissait de l’élève, pas de l’enfant !) comportait un certain nombre de dispositions qui auraient pu donner un peu de souffle à l’école et permettre quelques interstices ou des coins à enfoncer, entre autre la réforme des cycles. Elle provoque plutôt l’indifférence et elle marque surtout le développement des anti-pédagogistes (et par la suite de leur influence sur les ministres suivants) et l’administration ne fait aucun effort pour faire appliquer par exemple les cycles (à noter qu’il n’y a même pas eu besoin à tous les ministres jusqu’à aujourd’hui de supprimer ces fameux cycles que personne n’applique). Mais parallèlement, c’est sous le ministère de Jospin que s’enclenche l’éradication des classes uniques, puis des petites écoles dans la même indifférence de l’ensemble du monde enseignant ou politique.

1994, 2003 : il y a bien eu deux « grands débats » nationaux et ouverts à tous pour « un nouveau contrat pour l’école » (Bayrou) et sur « l’avenir de l’école » (Ferry). Beaucoup y ont participé et y ont cru (comme moi !). Pourtant un peu moins pipés que le dernier « grand débat » ils n’ont pas accouché d’autre chose que ce qui était prévu d’avance. A noter que dans la dernière parodie de « grand débat » l’école était totalement absente comme d’ailleurs dans les vrais débats des gilets jaunes, des ronds-points ou des assemblées citoyennes.

2012, Vincent Peillon et la refondation de l’école. On aurait pu croire qu’à cette occasion et un ministre se disant philosophe, comme un de ses prédécesseurs, des questions comme celle de la finalité de l’école allaient enfin être posées. La refondation n’a évidemment rien refondée, le système éducatif est resté immuablement comme à son origine, les vagues petites modifications comme pour essayer par exemple de tenir compte des rythmes dans le même système ayant suscité plus de résistance et de difficultés que d’enthousiasme.

2014, une petite tentative de Najat Vallaud-Belkacem pour toucher un peu à l’organisation du collège soulève une levée de boucliers. Mais la même ministre, sous le prétexte utilisé à tout bout de champ de la crainte de la radicalisation musulmane, encadre très fortement la liberté des écoles alternatives laïques qui se développent en les contraignant au respect des mêmes programmes, progression et évaluations que l’école publique.

Tout au long de son histoire, quels que soient les partis politiques au pouvoir, l’école publique est restée globalement telle elle était à son origine (Guizot, 1833, monarchie de Juillet, Louis-Philippe)

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Qu’est-ce qui peut faire aujourd’hui penser que la conception et la finalité de l’école pourrait changer et qu’il faut continuer à défendre une école publique, école d’État ? RIEN !

- On sait aujourd’hui, non pas comment les enfants apprennent (les neurosciences n’en sont qu’à des balbutiements) mais quelles sont les conditions qui font qu’ils apprennent (je préfère « se construisent ») ce dont ils ont besoin (exemple : parler). Normalement, sachant cela et même en se contentant de « il faut bien que les enfants apprennent » c’est tout un système éducatif qui devrait apparaître comme n’étant pas fait pour cela. Mais comme toute une population a été « élevée » depuis plus d’un siècle dans l’école, le poids des représentations ainsi forgées est tel qu’il est encore inimaginable que l’école puisse être autre chose qu’un lieu de transmission par des enseignants sachant transmettre ou apprendre. On se permet juste de polémiquer sur « les méthodes » en ayant à la rigueur la vague idée qu’aucune méthode n’est neutre (les tenant des « pédagogies dites nouvelles » classés plutôt à gauche, ceux des pédagogies traditionnelles classés plutôt à droite).

- On continue d’ignorer ou de ne pas vouloir voir que l’école publique a toujours été une école de l’État (particulièrement en France) pour répondre aux besoins de l’État et de la société qu’il impose, aujourd’hui l’économie des marchés financiers (École et société). Est-ce qu’un État, qui n’a jamais émané d’une nation mais des minorités au pouvoir, pourrait accepter de se départir de la maîtrise d’un outil qui assure le maintien de l’ordre social qui convient à ces minorités ? De le transformer pour que les enfants qu’il capture dans son école se construisent autrement qu’en sujets ou citoyens soumis à cet ordre qu’on appelle républicain ?

- Mécaniquement le système éducatif ne peut pas se transformer. C’est une énorme chaîne industrielle et tayloriste scolaire. Par exemple le bac a beau apparaître au fil des années comme bancal, on s’évertue presque chaque année à le bricoler mais à aucun moment même les plus progressistes ne peuvent envisager de le supprimer : sans le bac à découper en programmes et à évaluer dans chaque maillon de la chaîne, cette dernière ne peut plus fonctionner. C’est mécaniquement que toutes les tentatives évoquées dans la première partie du billet n’ont pu être effectives ou ont été abandonnées. Mécaniquement il y a le phénomène de rejet par le système à tout ingrédient qui n’est pas conforme à son architecture et à sa logique.

Cette chaîne fixe aussi les positions, les hiérarchies  et les pouvoirs de chacun. Les enseignants, OS de la chaîne, devant se débrouiller sous surveillance pour répondre aux objectifs fixés et chiffrés pour chaque maillon (fausse liberté pédagogique), les premiers concernés, enfants, adolescents, parents n’ayant pas voix au chapitre.

- Et puis la machinerie scolaire convient bien à une minorité : elle fabrique et légitime ces fausses élites qui s’emparent des pouvoirs et fait croire aux autres qu’ils pourraient en faire partie.

Dans l’effervescence des années 68, au moins une minorité remettait radicalement en cause l’école et sa fonction (bouillonnement des années 60-70). Aujourd’hui, dans une autre effervescence sociale et politique, non seulement on parle très peu de l’école mais quand on en parle elle n’est jamais remise en cause dans ses fondements, dans sa conception, dans sa finalité, dans ses conséquences.

Certes de toute bonne foi des militants, essentiellement enseignants, luttent, contestent, revendiquent… à l’intérieur du système pour le modifier, mais sans le remettre en cause, et cela fait plus d’un siècle que cela dure en pure perte, je dirais logiquement en pure perte. Certes à l’intérieur du système beaucoup d’enseignants essaient d’en atténuer les méfaits pour les enfants (pédagogies), mais dans les difficultés et en prenant des risques face à un système qui n’est pas fait pour ça, face aussi à leur employeur : l’État (il faut qu’ils lui désobéissent !). L’opinion publique, faite par les médias, est tenue dans l’ignorance de tout cela.

Alors, s’il faut qu’enfin l’école avec le système éducatif apparaissent comme tous les autres systèmes une des clefs d’une société qui court à son effondrement, ce ne sera pas envisager son impossible transformation, ce sera envisager radicalement sa suppression pour en concevoir un autre,... tant qu’il apparaîtra qu’il y en a encore besoin (pour arriver à une société sans école, Yvan Illich) ! Il est courant de dire qu’il faut changer son mode de pensée, changer de paradigme, cela ne peut se faire en le faisant dans les cadres dans lesquels on a été « élevés » (ou formatés) à penser. Pour changer complètement de système il ne faut plus accorder aucun crédit à celui dans lequel on est. Une autre école dans le même système est un leurre.

Oui ! Mais !  Que ce soit pour l’économie, l’agriculture, la finance,  le travail… l’éducation,abandonner brutalementdes systèmes maintenant mondialisés et c’est la peur d’un vide à juste titre effrayant.Faut-il attendre que s’accroisse l’insupportable et le nombre des révoltés qu’il suscite (voir l’actualité) jusqu’à l’écroulement annoncé pour se mettre à penser radicalement autrement que ce qu’on nous a habitué à penser… et à accepter ? C’est maintenant et urgemment que nous avons tous à faire l’effort de penser hors de nos cadres habituels, à aider tous ceux qui luttent à penser hors de leurs cadres habituels. C’est à cette condition que d’autres perspectives pourront être élaborées et vers lesquelles des transitions pourront s’effectuer en évitant un vide brutal et vertigineux.

À propos de l’école (et du reste), radicalisez-vous !