gilets-jaunes

J’avais écrit ce billet il y a quelques années : Transformer l’école en milieu hostile.

Rien n’a changé en ce qui concerne les enfants, le milieu est toujours et de plus en plus hostile. Il y a beau y avoir eu la prise de conscience sociale et politique soulevée par les Gilets jaunes qui a surtout mis en exergue la violence institutionnelle à laquelle faire face, le nombre de celles et ceux qui aspirent à autre chose pour leurs enfants ou les enfants a beau augmenter, il y a beau y avoir de plus en plus d’intellectuels, de scientifiques et d’informations qui contredisent toutes les croyances sur l’éducation, c’est toujours dans une hostilité qui n’est pas qu’institutionnelle qu’ont à se débattre enseignants, alternatifs, parents qui veulent et aspirent à autre chose pour les enfants et par voie de conséquence pour la société dans laquelle ils doivent et devront vivre.

Je ne reviendrai pas sur la violence institutionnelle et ses raisons de l’État et de son école publique[1]. Actuellement elle ne fait que se renforcer. Mais il y a toujours cette hostilité, qui n’est pas toujours due à  l’incompréhension (ou le refus de compréhension), du milieu dans lequel chacun veut exercer différemment son rôle d’enseignant, d’éducateur ou de parent.

Que ce soit en provenance de ceux qui essaient d’œuvrer dans l’école publique, hors de l’école publique (l’alternatif, l’instruction en famille, le unschooling), je reçois encore plus qu’autrefois et de toute part des cris de détresse.

Je dis bien de détresse.

Cette détresse, il y a absolument besoin de pouvoir l’exprimer. Il y a besoin de pouvoir pleurer, hurler quelque part où d’autres pourront l’entendre, le comprendre, le partager. L’émotion aigüe est encore plus destructrice quand on la conserve seul, enfouie dans son être. Jean-Guillaume Bellier qui œuvre dans le mouvement alternatif est un de ceux qui a le mieux saisi l’importance de l’expression de l’émotion pas seulement chez les enfants (voir aussi « L’école réparatrice de destins » de Paul Lebohec) mais ce qui est encore plus difficile chez les adultes. Heureusement les lieux où l’on peut s’épancher, même si ce n’est pas se décharger, existent (groupes, rencontres, messageries…), c’est peut-être leur principale fonction : ne plus être seuls (dans les premiers temps du mouvement Freinet, il y a la célèbre phrase de Célestin Freinet : « nous ne sommes plus seuls ! »).

Il y a un  terme qui est souvent répété comme pouvant ou devant tout changer : amour. Cela doit bien faire 2 000 ans qu’il est brandi. Aimez-vous les uns les autres. Oui, bien sûr. Cela soulage, aide, réconforte quand on se sent aimé de… quelques autres. Mais c’est aussi s’exposer poitrine nue quand on pense que la majorité des autres vont comprendre et même simplement accepter que vous n’avez comme seul objectif le bien, le bien être, l'épanouissement de leurs enfants. Et beaucoup d’entre vous avancent… poitrine nue.

Voilà où je voulais en venir :

- Oui il y a un besoin vital de se retrouver avec d’autres en qui on a confiance, on pourrait dire qui vous aiment, c’est une nécessité de survie, parfois pas seulement de survie psychologique ou affective. Dans la quasi-totalité des rencontres auxquelles j’ai pu participer, quel qu’en soit leur thème, au début il y a le besoin irrésistible de quelques-uns de s’épancher, de libérer ce qu’ils contenaient depuis trop longtemps.

- Mais, une fois ceci permis et libéré, il s’agit alors d’apprendre à être froidementun-e combattant-e. J’insiste sur le « froidement » qui au premier abord  semble nier toute humanité (certains m’ont gentiment dit qu’à Moussac j’avais réussi parce que j’avais été quelque peu… cynique !). L’émotion est une composante fondamentale de la vie, aujourd’hui on découvre que même les arbres ressentent des émotions. Sans elle nous ne serions que des robots ; mais les robots, eux, sont programmés, c’est d’ailleurs le rôle de l’école d’État de programmer ainsi les futurs employés par l’économie de marché, le libéralisme ou le capitalisme. C’est l’émotion qui nous fait vivre, qui nous fait nous révolter, qui nous fait aspirer à vivre autrement.

Mais l’émotion ne nous fait pas analyser les causes de l’hostilité que l’on subit, leur irrationalité  et in fine leur normalité. Beaucoup d’ami-e-s étaient surpris quand je leur disais que les réactions hostiles dont ils subissaient les conséquences étaient normales, que s’ils étaient visés en raison de ce qu’ils faisaient, en réalité la cause de l’hostilité était le plus souvent ailleurs. Dans toutes les « affaires » que j’ai pu suivre, les causes et les processus du développement de l’hostilité étaient relativement semblables et se situaient dans le tissu social environnant et les comportements qu’il induit, pas tellement dans ce qui se faisait à l’école, celle-ci et ses enseignants différents ne devenant que des boucs émissaires. Ils payaient les mal-être sociaux, les luttes et compétitons permanentes auxquelles chacun est confronté, les angoisses existentielles...

C’est bien parce que les causes de l’hostilité sont normales, donc prévisibles, qu’il faut les connaître, les analyser, pour pouvoir d’une part être moins touché émotionnellement ce qui rend encore plus impuissant, d’autre part comment agir, se comporter pour que l’hostilité disparaisse peu à peu ou ne s’installe pas.

En somme, dans vos rencontres, stages,… apprenez, entrainez-vous… à être moins innocents !  C’est peut-êtreplus important que tout ce que vous pouvez échanger sur l’éducation dont vous êtes déjà convaincus et certains.  Dans une société future, celle que pourront faire je l’espère vos enfants, il n’y aura plus à combattre. En attendant et pour qu’elle arrive, il faut apprendre à résister sans se faire détruire.



[1] Voir ou revoir la série de billets « école et société »