gilets-jaunes

En cette période d’isolement forcé, les technologies (téléphone, smartphone, vidéos, internet…) permettent d’être quand même relié aux autres. Voilà qu’on s’aperçoit que beaucoup d’enfants à qui on reprochait d’en abuser (quand même à juste titre !) sont beaucoup plus experts que leurs parents pour les utiliser ! Voilà même que l’école qui n’avait jamais développé cette compétence, essaie de s’en servir pour tenter de continuer son emprise quelles que soient les circonstances.

Mais ce n’est pas une communication vraiment interactive. Soit elle relie les personnes unes à unes, soit elle permet d’accéder de chez soi à une foule d’informations, soit elle permet d’exécuter ce que l’école demande encore de faire. Je reviendrai dans le billet suivant sur les notions de communication et d’information bien plus larges que la seule utilisation de la parole, de l’écrit, de l’image, en particulier dans la construction, l’adaptation et l’évolution de tous les systèmes vivants.

Dans tout ce qui remonte de ce qui se passe actuellement pour les enfants dans les familles confinées (et pour leurs enseignants, et pour leurs parents) il n’est pas étonnant que les plus à l’aise soient ceux des écoles en marche vers l’école du 3ème type ou d’écoles Freinet, ou d'écoles alternatives. Il serait peut-être bon qu’on comprenne pourquoi.

Depuis 1920, le mouvement Freinet a développé une pédagogie dont un des piliers fondamentaux est la communication. Dès 1983 un certain nombre de classes Freinet et les classes uniques du 3ème type créaient un réseau utilisant les listes de diffusion avec le minitel, puis à partir de 1985 des fax (télécopie), puis ensuite sur internet (il a eu près de 300 classes). J’ai pu écrire « notre école c’est le monde ». J’ai narré cette longue histoire dans « La fabuleuse aventure de la communication », comment cette culture de la communication s'est forgée dans le mouvement Freinet jusqu’aux écoles du 3ème type. Il est vrai qu’en amont et parallèlement à la communication vers l’extérieur, dans l’intérieur de ces classes la communication était permanente de par l’organisation coopérative ou de par leur structure dissipative.

Cette communication avec les enfants des autres écoles était à la fois individuelle et collective, interactive, délibérative, coopérative et complexe.

Interactive parce que ce qui était communiqué par les uns à tous provoquait chez d’autres des interrogations, des discussions, des mises en relations avec ce qu’ils expérimentaient ou cherchaient, la mise en commun de leurs propres essais, des rebondissements imprévisibles,… faisaient émerger d’autres idées, d’autres envies, d’autres projets… À titre d’exemple je vous mets ce court extrait de l’ouvrage déjà cité (Une histoire de mesure de l’ombre que j’ai également illustrée dans un autre ouvrage « un autre journal scolaire outil et reflet de la communication »).

Délibérative parce que des projets pouvaient être proposés, discutés, élaborés et réalisés en commun à partir d’une idée émise par un enfant ou une classe. Ils pouvaient être aussi improbables et surprenants que cette   course de haricots ou vastes comme « un cahier, un stylo, un nounours pour nos copains roumains » (histoires également narrées entre autres dans « La fabuleuse aventure de la communication » et illustrées dans « un autre journal scolaire… »)

Coopérative parce que les compétences, les ressources et  les moyens des uns étaient mis naturellement au service des autres (autre exemple aussi narré dans « La fabuleuse histoire… » l’école d’Aizenay qui disposait d’un important centre documentaire dans lequel les enfants cherchaient et envoyaient par fax ou courrier les documents demandés via la messagerie par des enfants d’autres écoles – il n’y avait pas internet et ses moteurs de recherche !)

Complexe et non prédéterminée. Cette communication intense et permanente faisait entrecroiser dans l’espace virtuel des enfants de tous âges, faisait émerger des espaces d’affinités ou d’intérêts communs où les échanges étaient plus intenses. À l’intérieur de l’ensemble s’incluaient des espaces d’échanges plus restreints, d’autres fluctuaient dans le temps, d’autres interféraient par moments suivant les évènements, d’autres pouvaient entrer ou sortir à tout moment de l’espace commun de communication. Cette complexité s’auto-organisait naturellement avec comme seule règle le respect de chacun, il s’apprenait tout aussi naturellement ce qui rend la communication compréhensible dans le tâtonnement expérimental. La simplexité qui permet la complexité. (exemple, schéma du réseau de la classe unique de Moussac en 1989)

De ce fait, de par cette culture de la communication devenue la leur, les enfants de nos écoles du 3ème type pouvaient continuer à vivre avec les autres, profiter des autres et apporter aux autres même lorsqu’ils n’étaient plus physiquement avec les autres[1].

En conclusion un message reçu lors des premiers jours de confinement d’un prof des écoles que j’ai déjà cité dans ce blog, confiné chez lui :

Les enfants veulent déjà organiser des réunions en Live ! Ils sont super content de faire ça chez eux. Peut être que cela va déclencher de nouvelles idées.  - Cyriaque

Dans le billet suivant, pourquoi communication et informations dans leur sens le plus large sont la seule source des apprentissages.

NB : de nombreux enseignants en profitent pour, en dehors des devoirs, cours virtuels et autres pressions demandées par l'EN ou les parents angoissés, expérimenter des interrelations nouvelles, soit sur internet et autres outils, soit même, par téléphone. Des exemples dans les commentaires sur FB et les réseaux sociaux. Fasse que de retour un jour dans les classes, ce ne soit pas un feu de paille. 


[1] Dans les années 80 une inspectrice un peu hors norme était partie en guerre contre l’isolement des enseignants. Lorsque dans une conférence pédagogique je lui posai malignement la question « Et nous les classes uniques ? » elle répondit « J’ai bien été obligée de constater que s’il y a des enfants et des enseignants qui ne sont pas du tout isolés, c’est dans vos classes uniques très particulières ! »