gilets-jaunes

Nous sommes confinés ou nous nous confinons. En somme être confiné c’est être emprisonné ou s’emprisonner… chez soi, avec interdiction d’en sortir. On pourrait aussi dire « assigné à résidence ». La conséquence étant être isolé ou s’isoler.

La situation parait exceptionnelle. Et pourtant, ne confinons-nous pas quotidiennement les enfants dans un lieu appelé école ? Ne les mettons-nous pas dans des entassements effarants ?

Ah ! Mais vous me direz qu’ils ne sont pas isolés ! Certes, ils sont côte à côte,… avec interdiction de se parler pour ne pas troubler les leçons, avec interdiction de regarder sur ce que fait le voisin pour ne pas copier, n'avoir qu'à répondre comme il faut au prof,… (je parle évidemment de l'école traditionnelle, encore majoritaire)

L’isolement bien connu au milieu d’un troupeau ou d’une foule, où l’on ne peut être rien d’autre que semblable aux autres, faire comme les autres. L’isolement c’est l’impossibilité de relations, d’interrelations, l’impossibilité de s’individuer (se reconnaître comme personne unique parmi les autres, être reconnu comme personne unique par les autres ; le contraire de l’individualisation)

Ce n’est malheureusement pas le cas pour tous les enfants, mais certains, dans ce confinement particulier, n’ont jamais été aussi peu isolés ! Dans la famille d’abord où souvent c’est une découverte de ce que chacun est (enfant, fratrie, parent), des relations et interrelations, parce que ce confinement donne enfin le temps d’être ensemble, peut-être d’apprendre à se supporter et à vivre ensemble parce qu’in fine n’est-ce pas cela la socialisation qui n’a jamais le temps de son tâtonnement ? (1)

Il est vrai qu’apparait alors cruellement ce que je n’ai cessé de dénoncer depuis des décennies, pour l’école comme pour les familles, le scandale des espaces réduits dans lesquels on fait vivre entassés enfants, adultes. J’ai même parlé de génocide psychologique. Dans ces conditions, l’isolement de chacun dans une bulle est presque une nécessité de survie psychologique. N’est-ce pas parce que nous sommes tous plus ou moins enfermés dans une bulle protectrice que nous n’arrivons pas à construire avec d’autres les interdépendances sociales, humaines dont notre espèce à besoin, à sortir de l’enfermement des cadres qui nous sont imposés ? Disposer d’espaces de vie ne devrait jamais être un privilège mais une des toutes premières revendications.

Ce confinement inattendu a, au contraire, libéré un certain nombre d’enfants de l’enfermement scolaire. Il est encore vrai que les technologies de communication pour ceux qui en disposent, tant dénigrées avant, viennent de prendre un tout autre sens (encore une fois, malheureusement pas pour tous les enfants). Il y a encore les injonctions ministérielles à « continuer de travailler ». Mais que peut une injonction quand il n’y a plus moyen de la sanctionner si on n’obtempère pas ?! Et puis, d’un seul coup, les relations devenues virtuelles avec beaucoup d’enseignants peuvent radicalement se transformer. Le virtuel, paradoxalement, les a rendues beaucoup plus vraies. Des enfants s’aperçoivent que leurs enseignants s’inquiètent pour eux, demandent de leurs nouvelles au lieu de réclamer de rendre un devoir (téléphone, messages…). Au lieu de contrôler, ils aident, encouragent… Au lieu d’ordonner (ce qu’ils ne peuvent plus faire !), ils suggèrent, proposent. Eux-mêmes ne sont plus contrôlés, peuvent désobéir aux injonctions d’un ministre (qui ne sait d’ailleurs plus trop quoi enjoindre), aux programmes… Même la course aux échéances  habituelles (examens) est interrompue. Brutalement, tout le fatras auquel tous doivent se plier ou dont beaucoup ont besoin disparait. Le pouvoir et les moyens du pouvoir de l’école sur les enfants ont disparu. En somme pour les enfants comme pour les enseignants c’est la découverte d’une liberté, quelque peu angoissante pour quelques-uns, qu’il va falloir explorer.

Toujours grâce aux technologies, à la communication à plusieurs avec les messageries, les skipe et autres messenger, des enfants peuvent se retrouver vraiment entre eux, et même se retrouver avec des enseignants qu’ils n’ont plus à craindre, ceux-ci ne pouvant plus eux-mêmes se faire craindre. Des interrelations complètement changées où c’est l’attention portée aux autres, à ce que sont et font les autres qui devient primordiale. Des renversements, improbables avant, quand les enfants proposent, racontent, quand des enseignants demandent aux enfants d’exprimer leurs idées, des idées, sautent même sur ce que les enfants font d’eux-mêmes, répondent à des questions au lieu de poser des questions, s’intéressent à ce qui n’est pas scolaire, valorisent tout, c'est à dire comprennent l’importance de la reconnaissance. C’est peut-être par la force des choses pour certains (la position d’impuissance peut être salvatrice) ou au contraire pour d'autres dans la suite de leur engagement , mais peu importe. Les témoignages sur les réseaux sociaux se multiplient au fur et à mesure que le confinement se prolonge ; peut-être même que les enseignants n’ont jamais autant échangé entre eux quand ils se retrouvaient quotidiennement dans la salle des profs ou dans les cours de récré.

Autrement dit, beaucoup d’enfants, beaucoup d’enseignants n’ont jamais été aussi peu isolés.

Beaucoup seulement, parce qu’en même temps ce confinement montre, s’il avait fallu, où se situent les inégalités insupportables qui ne sont pas d’ordre culturel. Tous les enseignants viennent d’en prendre conscience en même temps que leur impuissance quant à les atténuer… par la seule pédagogie.

Que va-t-il se passer quand enfants et enseignants vont se retrouver ? Probablement au début avec un nouveau plaisir parce que les uns et les autres ne pourront plus être les mêmes. Mais est-ce qu’ensuite ce sera le retour à la normalité d’avant ? Il n’y a d’ailleurs pas que pour l’école qu’on peut s’interroger s’il y aura un retour à la « normalité ». Ce que craignait ce membre du haut Conseil de l’Education lors d’une précédente menace de confinement va-t-il se réaliser ? La reprise en main difficile ou impossible ? Le bordel ? On sait que c’est du « bordel » que naissent et s’inventent d’autres organisations ou auto-organisations avec d’autres comportements, d’autres interrelations… ou que s’effectue une répression devant être alors forcenée, sauf si elle n’a plus prise sur des majorités qui s’ignoraient avant.

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(1) on me dira, comme on me le dit tout le temps, que si les enfants restent prisonniers de leur famille, beaucoup la subiront encore plus fort (maltraitance, malveillance). Oui, mais on oublie que ces familles pour la plupart, n'ont pas ou très peu eu le temps d'être avec leurs enfants, de penser à leurs enfants, de s'informer sur ce que sont les enfants, de demander de l'aide ou d'oser demander de l'aide. Beaucoup de témoignages montrent que cette interruption scolaire et ce confinement permettent à des enseignants... de parler aux parents dans des situations non conflictuelles ou culpabilisantes... et que ces parents commencent alors à écouter. Pour une fois, les enseignants peuvent avoir une influence (à moins qu'ils recommandent aux parents d'être coercitifs pour faire exécuter ce qu'ils demandent... j'ose croire que c'est rarissime). La décompression, le désangoissement,  peuvent rendre plus tolérant, plus bienveillant.