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Déjà quand j’essaie d’expliquer que dans une école du 3ème type nous n’appliquions pas une pédagogie, je me tire une balle dans le pied, tout au moins dans les pieds de l’école du 3ème type : « une école sans pédagogie et sans pédagogues qu’est-ce que c’est cette foutaise ? », ou « tu nies donc tous ceux qui depuis plus d’un siècle ont démontré et essaient de faire admettre l’intérêt pour les enfants des pédagogies Freinet, Montessori, actives… ! ». Quel est donc l’intérêt de ce 3ème type pour les enseignants, éducateurs, parents,  de tout type, quand à l’école ou dans la famille ils doivent transmettre des savoirs (connaissances), des savoir-faire (capacités) ou des savoir-être (comportements) ?

La pédagogie est un art nous dit wikipédia, ce n’est pas donné à n’importe qui d’être un artiste ! J’admettrai plus volontiers un artisanat. Mais ce qui me parait le plus significatif pour comprendre ce qu’est la pédagogie, c’est ce qu’on entend à longueur d’années lorsqu’un gouvernement n’a pas réussi à faire passer facilement ces réformes ou qu’elles ont provoqué une levée de bouclier : « Nous avons manqué de… pédagogie » !   Admettons-donc que la pédagogie soit nécessaire pour transmettre savoirs, savoir-être, valeurs etc. … ou mettre dans la tête des gens ce qu’ils doivent accepter. Mais quels savoirs ? Quels savoir-être (comportements) ? Quelles valeurs ? Les valeurs de Sparte ou celles d’Athènes dont chaque éducation était conforme à leurs valeurs opposées ?

Bien sûr la pédagogie peut être émancipatrice et on rêve d’une école émancipatrice. Relions pédagogie avec éduquer.

Éduquer : étymologiquement « conduire hors ». Il n’y a donc pas d’éducation sans conducteurs qui conduisent (avec une pédagogie s’ils veulent être suivis). On peut conduire hors, mais de quoi ? Et on ne peut conduire sans direction : conduire où le troupeau ?

Emanciper : rendre libre, affranchir d’une domination… donc s’affranchir de toute domination, y compris de celle des institutions… donc de l’école et de ses éducateurs (autrefois on les appelait des « maîtres » !). L’école émancipatrice, qu’on ne peut imaginer sans pédagogie, est donc un oxymore ! Il faudrait aussi que les éducateurs s’émancipent eux-mêmes de l’institution qui les choisit, les emploie et les paye.

Il n’empêche que l’on croit toujours que c’est par cette éducation avec des pédagogies qu’on sauvera le monde (voir ce billet écrit après le massacre de Charlie-hebdo), et toujours en inculquant d’autres valeurs (un autre vieux billet). Depuis deux millénaires le christianisme éduque à « aimez-vous les uns les autres », on en connait les résultats.

Je me méfie donc instinctivement de tous ceux qui veulent éduquer (et qui souvent et malheureusement y réussissent), je me méfie des incantations à éduquer, y compris pour changer le monde. J’ai essayé et de plus en plus au fur et à mesure que l’âge avançait, de ne pas éduquer les enfants dont j’avais la charge. Horreur ! Irresponsabilité ?

Peut-on conduire des enfants vers des comportements que des éducateurs vont juger les seuls acceptables ? Peut-on les conduire pour qu’ils soient conformes à ce que la société attend d’eux ? Ça malheureusement on le fait, même si le « dressage » est soft et insidieux ! Peut-on les conduire vers une société qui n’existe pas mais qu’on voudrait et que nous avons été incapables de faire ? Dans tous les cas les conducteurs (pardon, les éducateurs !) s’arrogent d’un pouvoir quasi divin puisqu’ils ôtent toute autonomie à  d’autres humains encore malléables, tout pouvoir de se définir individuellement, parmi et avec d’autres humains comme faisant partie d’une société sans cesse à construire et à faire évoluer.

Nous sommes incapables de savoir vers quoi conduire  des enfants qui devront nécessairement réinventer une société qui s’effondre.  Elle ne se serait peut-être jamais effondrée si chaque adulte avait enfant eu la possibilité de construire son autonomie parmi les autres et avec les autres.    

Refuser d’éduquer les enfants ce n’est pas abandonner les enfants. Les microsociétés étudiées par des anthropologues comme Lévi-Strauss n’abandonnaient pas leurs enfants dans la forêt, ils vivaient avec eux et les enfants s’éduquaient, apprenaientce qui était nécessaire pour survivre et vivre ensemble dans la forêt, ce que fait tout le monde animal. Une école du 3ème type où on n’éduque pas c’est tout simplement un espace dont l’environnement intérieur et extérieur a le maximum d’éléments qui constituent la forêt artificielle dite civilisée dans laquelle ils vont vivre mais qu’ils pourront aussi transformer.

La seule chose que nous pouvons faire c’est rendre le pouvoir de leurs constructions individuelles et collectives aux enfants (autoconstruction). C’est les libérer. Ce n’est plus éduquer, mais ce n’est pas plus facile ! L’autogestion de certaines pédagogies sont quand même  limitées à ce qu’il est permis aux enfants d’autogérer, parfois simplement autogérer ce qu’on leur demande comme dans des entreprises où les salariés peuvent autogérer la façon de produire mieux ce qu’elles demandent mais pas autre chose.

 Ce qui éduque les enfants, c’est la société dont l’école ou les familles ne sont qu’une petite partie (encore un billet). Il sera peut-être possible qu’après la peur engendrée, le confinement qui en a résulté, qu’avec la réflexion improbable avant qui s’est aùmorcée, des transformations de cette société s’engagent ; elles ne seront pas immédiatement radicales et pas obtenues sans luttes… parce que nous avons tous été… éduqués, en particulier élites et dirigeants ! Si on veut que les enfants se libèrent de cette emprise éducative, c’est de permettre et de les aider à ce qu’ils vivent les tâtonnements expérimentaux cognitifs et sociaux  dans des microsociétés que devraient être ce qu’on appelle encore écoles. C’est ce à quoi s’attellent ces écoles du 3ème type (j’y inclus les écoles démocratiques, beaucoup d’écoles alternatives). Ce ne sont plus d’éducateurs dont elles ont besoin, beaucoup les appellent d’ailleurs des facilitateurs, mais d’adultes devant eux aussi apprendre ce qui est alors une ingénierie de la libération.

Ceci dit je ne dénigre en aucune façon les pédagogies Freinet, actives… elles ont été une transition pour nous, peuvent encore être une transition si l’école publique cesse d’être l’école de l’État et de la société qu’il fait perdurer. De toute façon dans tous les domaines nous serons confrontés  à opérer des transitions urgentes.