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Suite à ma précédente conversation avec un poulet

Quarante-cinquième jour de confinement. Dehors il faisait beau, j’avais ouvert ma fenêtre pour essayer de ne pas perdre l’habitude de respirer. C’est drôle mais c’est quand on est enfermé qu’on a envie de respirer et qu’on s’aperçoit qu’avant on ne respirait pas plus. Il n’y avait personne en bas de l’immeuble, ni dans la rue, ni sur les bouts d’herbe appelés pelouse sur lesquels de toute façon il était interdit d’aller. C’est aussi quand on ne voit personne qu’on a envie de parler à quelqu’un. Le jour où on nous libérera, j’imagine que nous n’arrêterons plus de nous parler, de nous toucher, de nous embrasser. À la télé ils parlent beaucoup de l’après confinement, du retour à la normalité, ils craignent même que cela soit anormal. Ce serait ça la vraie révolution ! À moins qu’on recommence à courir dans tous les sens, à se croiser sans se regarder,… le retour à la normalité !

Je regardais donc dans le vague, quelque peu dépressif, lorsqu’un coq vint se poser sur le rebord de ma fenêtre. Un coq ! J’avais de quoi être interloqué, d’habitude seuls les moineaux venaient parfois taper aux carreaux pour avoir quelques miettes.

- Mais qu’est-ce que tu fiches ici ? D’où viens-tu ?

- Tu ne me reconnais pas ?

- Ben non, je n’ai pas de coq parmi mes connaissances.

- Le poulet de la batterie de ton ami, c’est moi !

C’est vrai qu’il n’avait plus rien à voir avec le triste volatile avec qui j’avais conversé il y a quelques semaines ! Une crête éclatante, un plumage flamboyant, un port magnifique dressé sur ses ergots.

- Ça alors ! Mais qu’est-ce qui est arrivé ?

- Figure-toi que ton ami que tu avais dû convaincre s’était décidé à nous ouvrir toutes les portes de la batterie. Mais avant il a reçu l’ordre de tous nous tuer. Chez nous il n’y avait pas encore de malades, mais il y en avait dans les batteries voisines. Chez vous, quand il y a un problème, vous ne cherchez pas les causes du problème vous voulez supprimer le problème, et le problème c’était nous ! Comme, il n’y avait pas de vieux poulets à laisser mourir puisque nous étions tous nés le même jour, il fallait tous nous supprimer, en supprimant les poulets vous supprimiez la maladie.

- Mais comment as-tu fait pour y échapper ?

- Ton ami était catastrophé, mais un ordre c’est un ordre, vous êtes une curieuse espèce qui ne désobéit jamais aux ordres même si vous n’êtes pas d’accord. N’empêche que comme tu lui avais parlé de moi, au moment de m’attraper avec deux ou trois autres il a fait semblant de mal nous tenir. Comme on ne comprenait pas trop, il nous a fiché un coup de pied en disant « Bon dieu, cassez-vous loin avant que les contrôleurs viennent vérifier le nombre de cadavres ! » Et voilà comment nous nous sommes retrouvés une petite bande dans les prés et les bois.

- Comment avez-vous fait pour vous débrouiller ?

- Au début ce n’était pas évident. On découvrait l’étrangeté d’un monde qui n’était pas fait de béton et de lumière au néon, mais on ne savait pas trop quoi y faire. On a eu faim.

- Alors ? Comment avez-vous fait pour manger ?

- On a d’abord cherché des granulés, évidemment il n’y en avait pas. Le premier truc qui y ressemblait un peu cela a été dans un champ des graines de maïs. C’est moi qui ai osé le premier de les picorer. Bon dieu que c’était bon ! Après une poulette a découvert des épis de blé et on s’est aperçu qu’il y avait à l’intérieur d’autres graines aussi délicieuses. Je ne te dis pas le gésier qu’on s’est rempli ! On s’est aussi aperçu que la terre n’avait rien à voir avec le béton des batteries. On pouvait la gratter avec nos pattes et elle était pleine de choses. C’est moi qui ai trouvé le premier ver. Les autres ont attendu que je l’avale, et quand ils ont vu que je me régalais, tout le monde s’est mis à gratter, à gratter ! Nous ignorions que nos pattes pouvaient servir à ça.

-  D’accord, vous n’êtes donc pas morts de faim. Mais vous n’étiez plus protégés des innombrables dangers qui guettent en dehors des murs civilisés des batteries. La civilisation c’est ça, la sécurité, le risque 0.

- Pour être conduits à la casserole ? Souviens-toi de notre première conversation.

- Peut-être, mais si tu as pu te retrouver à ma fenêtre c’est que tu  as échappé à tous les risques. Nous on a le catalogue sans arrêt mis à jour des risques que nous courrions si nous ne nous soumettions pas à la civilisation. La liberté, chez nous c’est dangereux, il y a plein de règles à respecter, des policiers pour l’encadrer et empêcher ce qui n’est pas permis. Comment as-tu fait sans tout cela ?

- Et bien j’ai appris ! Par exemple, lorsque nous avons rencontré le premier renard, nous avons voulu aller jouer avec ce bel étranger. Il a sauté sur une poulette et l’a égorgée. Je ne te dis pas la débandade ! Mais nous nous sommes aperçus que nous avions des ailes et que nous pouvions nous percher sur les arbres, compétence que le renard n’avait pas. C’est pour cela que les poules dorment perchées. Hors la civilisation, il y a toujours un endroit à toi où personne ne vient t’embêter.

- Donc il fallait vous méfier de tous les étrangers.

- Pas du tout ! Nous nous sommes aperçu qu’une fois repus les renards n’étaient plus dangereux, ils ne l’étaient que lorsqu’ils avaient faim, suffisait de le savoir. Nous vivions très bien avec eux. Vos chiens civilisés étaient bien plus dangereux parce qu’eux ils nous pourchassaient et nous plumaient rien que pour s’amuser. Et puis il y avait plein d’étrangers de toute sorte, même des étrangers qui nous ressemblaient un peu comme les perdrix rouges ou les faisans dorés, nous pouvions nous retrouver à picorer dans le même champ, il y en avait pour tout le monde, même pour les corbeaux. Il y en avait aussi qui vivaient d’une autre façon comme les poules d’eau. Nous vivions tous en bon voisinage.

-  Vous êtes quand même redevenus des sauvages. Les sauvages ça ne sait pas vivre ensemble si personne ne vient leur dire comment il faut faire, ça ne sait pas ce qui est bon ou ce qui est bien.

- Qu’est-ce que tu racontes comme bêtises ! Par exemple, d’abord j’ai découvert que parmi nous il y avait des poulettes, dans notre batterie on ne le savait même pas. Quel plaisir d’être avec des poulettes, je ne sais pas si tu connais ça.

- Oui je connais. Mais pour faire quelque chose avec nos femmes, c’est compliqué, il nous faut des lois, nous ne savons plus trop bien comment nous comporter ensemble, surtout les mâles. Comment vous faites pour que les poules n’aient pas à se plaindre de vous ?

- Ce n’est pas compliqué, ce sont les poules qui savent quand on peut prendre du plaisir avec elles. Elles émettent un signe que vous vous ne pouvez pas percevoir, et hop ! Si elles ne nous font rien savoir, on les laisse tranquilles. On se chamaille juste un peu entre coqs quand il y en a trop après elles. Il y en a qui du coup s’en vont voir ailleurs. Les combats à mort de coqs, c’est vous qui les avez inventés.

- Comment tu as compris ça ?

- On s’était bien gardé de nous le dire dans la batterie que les poulettes ça devient des poules qui font des œufs qui deviennent des poussins. La vie c’est en somme d’avoir des poussins, qui deviendront des poules ou des coqs, qui feront à leur tour des poussins qui deviendront des poules et des coqs... Maintenant, nous prenons donc grand soin de nos poussins. Moi le coq, j’ai des ergots plus acérés, j’ai donc été chargé de la veille générale. Le matin je réveille tout le monde et ça recommence : grimper sur les poules qui le demandent, picorer, pondre, s’occuper des poussins... C’est la belle vie malgré les inconvénients inhérents aux gallinacés libres, mais comme les inconvénients sont normaux, on s’adapte, sans en faire des maladies.

- Tu me rends tout chose avec ton histoire. Mais au fait, aucun de la petite bande qui a échappé au massacre en fuyant n’a été malade ?

- Il y a un vieux hibou qui du haut de son arbre observe depuis des dizaines d’années tout ce qui vit ou meurt aussi loin que peut porter sa vue. Il nous a expliqué qu’il fallait surtout nous méfier des grands champs où il y a une énorme masse des mêmes graines. Cela a été un peu difficile pour nous qui avions l’habitude d’avoir toujours devant nous des granulés à volonté. J’ai deux copains qui se sont laissés aller à la facilité, eux ont été très malades.

- Ce sont ces mêmes graines qui servent à fabriquer ce qu’on nous donne. Tu m’effraies.

- Vous n’avez pas des sortes de vieux hiboux qui pourraient vous renseigner ?

- Il y en a quelques-uns, mais nous on ne croit pas ceux qui y voient dans la nuit. Ils hululent bien, mais les hululements nous font peur, surtout la nuit,  on aime mieux ceux qui roucoulent le jour comme les pigeons.  

- Pas étonnant que vous vous fassiez sans cesse pigeonner !

Ecoute, là il se fait tard, il faut que je retourne avec mes poules. Comme il n’y a plus de voitures pour nous écraser sur les routes nous nous sommes un peu rapprochés des maisons. Je reviendrai peut-être te voir tant que vous êtes confinés… si vous n’êtes pas tous morts. Après, prudemment on s’éloignera à nouveau de votre monde civilisé. Maintenant qu’on a goûté à la vie, on y tient ! Allez, bonne chance.

Et il s’est envolé. J’avais oublié que les poules et les coqs c’étaient des oiseaux. J’ai voulu fermer la fenêtre… et puis zut ! Je l’ai laissée ouverte !

Il y aura bien un autre épisode !

Les 3 épisodes de la conversation avec un poulet