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Les 3 épisodes ici

Ça y est, nous sommes déconfinés. On a cru que c’était la liberté. En réalité c’est encore moins que celle qu’on croyait avoir avant. Comme on nous a expliqué que la liberté non contrôlée nous mettrait à la merci d’un virus que personne ne voyait mais qui, à tous les coups, allait nous rendre malades, tout le monde a accepté sans rechigner tout ce que nous devions faire ou ne pas faire.

Avant de sortir, comme pour les pilotes d'avions avant de décoller, nous devons faire notre checklist : masque sur le visage ? OK ! But réglementaire de la sortie conforme ? OK ! Marquage au sol de la « distanciation sociale » là où je dois aller ? OK !  Nombre maximum de personnes avec qui je peux être ? OK ! Le but de ma sortie est bien géolocalisé sur la carte à moins de 100 km de mon domicile ? OK ! Mon thermomètre indique bien 37° ? OK ! Etc. etc.

Ce premier jour, après avoir tout vérifié et reçu le feu vert de l’application fournie par l’État, j’étais sorti. Nous étions nombreux. C’était étrange. Avant il était interdit de dissimuler son visage, surtout dans les manifs, maintenant c’était obligatoire. Un monde de fantômes dont on ne voyait que les yeux. Avant il fallait regarder par terre pour ne pas marcher sur une crotte de chien, maintenant il fallait vérifier la distance à laquelle on pouvait croiser ou s’approcher d’un autre ; comme nous étions nombreux et surveillés par la police, pas question de bader le nez au vent, il fallait être concentré sur les gestes barrière. En fait, c’étaient bien des barrières qu’il fallait mettre nous-mêmes dans ce qui fait normalement les relations humaines. Nous devions nous mettre dans des bulles qui doivent suivre des protocoles, le fameux virus étant sensé ne pouvoir percer nos bulles.

Du coup j’en ai eu assez d’être isolé, au milieu des autres cette fois, et je suis allé à quelques kilomètres faire semblant d’aller faire de l’exercice dans les prés et les bois.

Et que vis-je au détour d’un sentier débouchant sur une clairière ? Une petite troupe de poules avec son coq. De loin Je reconnus mon ami qui m’avait rendu visite. Dès qu’elles me virent, les poules eurent d’abord le réflexe de s’enfuir : dans la batterie dont elles s’étaient échappées elles avaient appris ce qu’étaient à leur égard les intentions des bipèdes que nous sommes. Le coq à qui elles reconnaissaient une certaine autorité protectrice les rassura.

- Ne craignez rien, celui-là je le connais, depuis que nous avons discuté il est devenu végétarien. Allez, Bernard, viens t’asseoir un moment avec nous.

Je m'assis sur un tronc d’arbre mort au milieu de la troupe caquetante. Il y avait même une jolie poule rousse qui était montée sur mon genou et qui me regardait avec curiosité de son œil rond. On ne nous avait obligés à la distanciation sociale qu’entre êtres humains, je m’autorisais donc  à lui caresser les plumes. Il y avait longtemps que je n’avais pas touché quelque chose de vivant.

J’étais au beau milieu de gallinacés libérés.

- Alors, ça y est, l’épidémie est passée, vous êtes libres ? Ils ont ouvert toutes vos batteries d’humains ? m’interpela le coq.

- Tu n’as pas bien compris notre fonctionnement : c’est pour vaincre l’épidémie qu’on nous a fait sortir des batteries écoles, des batteries usines, des batteries de vente, etc. pour qu’on s’enferme dans nos cages individuelles. Maintenant c’est le contraire : on y retourne, on  est même obligés d’y retourner.

- Et vous êtes contents ?

- Ben d’abord on ne nous a pas tous abattus comme on fait avec les batteries de poulets, de canards ou de cochons. Ensuite pour vivre faut bien qu’on y retourne. Pendant des siècles on  a perfectionné ce système, plus personne ne sait comment faire autrement. Mais quand même on n’est pas tout le temps dans les mêmes batteries. Par exemple pour aller de la batterie où on travaille pour rejoindre nos cages personnelles. Ou bien pour nous transporter dans les batteries de récupération, on appelle ça vacances et les batteries s’appellent camping. Ça nous pose d’ailleurs un problème en ce moment parce qu’il faudrait déplacer les batteries de vacances au pied des immeubles mais là personne n’irait.  

- En somme vous êtes dans des stabulations comme les élevages de chèvres ou de vaches ou ceux où nos coreligionnaires les poulets qui sont dits élevés en plein air. Vous êtes juste un peu moins enfermés que nous l’étions dans notre batterie d’élevage moderne.

- Tu exagères ! Nous on peut aller d’une stabulation à une autre. Il tarde à tout le monde que les batteries cinémas, matches de foot, concerts, bars soient de nouveau opérationnelles. Là, beaucoup vont être vraiment contents. On nous l’a promis.

- Et vos poussins, qu’est-ce que vous en faites ? demanda la poule rousse.

- Tu veux dire les enfants ? Depuis pas mal d’années c’est la batterie école qui s’en occupe. Ça nous a d’ailleurs bien embarrassé pendant le confinement, on ne savait plus quoi faire d’eux.

-  Alors les mères ne les couvent pas, ne les emmènent pas explorer l’environnement ? s’exclama la poule horrifiée. Où les enfants vont-ils se réfugier quand ils ont peur ou que leur mère les alerte ? D’ailleurs qui les alerte ?

- Chez nous il est de bon ton que les mères ne couvent pas trop les enfants. Nous on les socialise et c’est l’école qui s’en occupe. Beaucoup de mères n’ont d’ailleurs même pas à les nourrir au sein, ce sont les batteries de production de lait en poudre et de biberons qui s’en occupent.

La poule rousse, toutes les autres et même le coq étaient vraiment interloqués.

- Les mères chez vous ne font donc que de pondre des enfants, et après, elles font quoi ?

- Et les pères ? rajouta le coq. Ils n’ont pas à veiller sur la tranquillité et la sécurité de la famille ou à aider les poussins à trouver les bonnes graines ?

- Et bien après les mères vont dans les batteries de travail comme les pères. La tranquillité, chez nous on appelle ça l’ordre, et  la sécurité, chez nous c’est tout ce qui ne doit pas troubler l’ordre, ce sont les batteries de policiers, d’éducateurs qui s’en occupent.

- Tout le monde trouve ça normal ? Les mères ne disent rien ?

- Il y en a qui ont commencé à protester. Si elles le veulent on leur a permis d’allaiter leurs enfants pendant trois mois, et après on met les enfants dans des crèches d’élevage. Beaucoup voudraient les garder plus longtemps avec elles.  Mais tu comprends que si on les écoute ça fiche toute notre organisation en l’air. 

- Mais toi, ça te plait de vivre comme ça, même déconfiné ? reprit mon ami le coq.

- Ben non ! Surtout après nos discussions !

- Et tu es tout seul à ne pas aimer cette vie qu’on vous fait ?

- Non. On est même de plus en plus nombreux !

- Alors pourquoi vous ne vous échappez pas comme nous ?

- Le problème c’est de savoir où nous échapper. Il y en a qui ont essayé dans ce qu’on a appelé des ZAD qui ressemblaient à cette clairière où vous êtes. Ils ont été délogés et tirés comme des lapins ou des volailles par ceux qui assurent parait-il la sécurité. Il y en a d’autres qui réussissent à trouver des espaces où se réfugier, ils appellent ça des éco-villages. Mais il faut qu’ils les achètent et réussissent à obtenir des autorisations en faisant semblant d’être conformes.

-  Vous ne vous êtes pas organisés pour vous libérer ?

- Si. Il y a tout un tas d’organisations qu’on dit révolutionnaires. Des mouvements de libération de toute sorte : libération des femmes, des enfants, du capitalisme, du travail, des animaux, etc. etc. Il y a même des gilets jaunes, des bonnets rouges. Mais c’est chacun pour son truc et souvent ils se bouffent le nez entre eux. Mais vous, vous faites quoi pour les autres volailles ?

- Nous on a vite renoncé à faire des mouvements de libération des gallinacés. D’abord les poulets, nos anciens copains, ils ne savent même plus qu’ils pourraient devenir des poules et des coqs. Et puis impossible de leur faire imaginer qu’ils pourraient vivre autrement, tu comprends dans les batteries ils bouffent et la vie pour eux ce n’est que ça : bouffer ce qu’on te donne ou le quémander. Ils n’ont même pas besoin d’être contents, ils ne savent pas ce que ça veut dire d’être contents !

- Et bien vous avez intérêt à rester dissimuler : si on s’aperçoit qu’il y a des poules et des coqs redevenus libres et heureux, vous allez avoir des meutes de chasseurs à vous plomber les plumes.

- Ça, on a compris ! J’espère que tu ne feras pas le journaliste en racontant nos entrevues.

- T’inquiète pas, personne ne me croirait ! Tiens, j’ai des barres de céréales, tu veux qu’on les partage ?

- Tu es gentil, mais nous c’est fini, nous ne sommes plus adicts. N’en donne surtout pas aux poussins.  Toi tu devrais bien terminer ton sevrage !

Nous avons continué à philosopher ainsi de tout et de rien. Les poussins ne s’éloignaient pas trop de leur poule ou étaient rappelés par un gloussement affectueux. Ça caquetait sans cesse et les caquètements devenaient chantés, jouissifs et triomphants quand un œuf était pondu. Nous étions bien.

La nuit tombait, mon ami m’a fait comprendre qu’il était temps pour eux d’aller se percher pour dormir. C’est drôle, chez nous on se moque de ceux qui vont se coucher comme les poules.

J’ai salué tout le monde et suis parti. En arrivant dans la ville il y avait encore quelques fantômes masqués qui erraient dans les rues. J’ai remis mon masque : il y avait un policier au carrefour.