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S’il est parfois fait référence à Freinet dans la mouvance alternative il est bien dommage qu’on ignore tout de l’étonnante histoire en même temps que l’étonnante aventure et combat de ces milliers d’enseignants et d’enseignantes de l’immense communauté qu’a été le « mouvement Freinet ». J’ai souvent réitéré que la « pédagogie Freinet » était le fruit du tâtonnement expérimental collectif pendant des décennies de cette communauté. Même beaucoup « d’instits Freinet » d’aujourd’hui l’ignorent.

Les liens qui se sont créés dans cette longue recherche et lutte fraternelle ne cessent jamais et ces derniers « vieux poilus » comme Guy Goupil (90 ans) continuent de la perpétrer dans l’association « les amis de Freinet ».

1932, l’affaire Freinet résumée : école de St-Paul de Vence. Freinet est en butte avec l’administration et la mairie. Un petit garçon réfugié espagnol ému par les attaques subies par son maître, écrit un texte libre pour le journal scolaire, « Mon rêve » où il rêve de la disparition du maire. Scandale local et national… Freinet démissionne et fonde avec Elise  l’école du Prioulé à Vence.

Et bien ce petit garçon fête ses cent ans aujourd’hui sans jamais avoir oublié ce qui a marqué sa vie. Guy et Renée Goupil (seulement 10 ans de moins que lui) lui écrivent cette lettre émouvante qui résume ce qu'ont été ces femmes, ces hommes et ces enfants.

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Lettre à Marcel Diaz par Guy et Renée Goupil au nom des Amis de Freinet :

Mon cher Marcel,

Voilà déjà bien longtemps que nous nous connaissons
Depuis ton heureuse initiative du début des années 2000, nous étions en relation suivie avec toi, Marcel, jusqu’à il y a quelques mois.
A ce moment-là, tu avais téléphoné au secrétariat de l’ICEM pour savoir si quelqu’un pouvait retrouver l’institutrice de l’école Freinet avec laquelle tu avais été sous les bombes en Espagne à la fin de la guerre civile.
Nathalie, du secrétariat ICEM t’avait transmis les numéros de téléphone de contacts avec les Amis de Freinet.
Dès le premier de tes appels, non seulement tu nous as fait part de ta recherche de l’institutrice qui d’après ta description nous paraissait être Lisette Vincent, mais aussi, tu nous révélais être l’auteur du texte libre intitulé « Mon Rêve » qui fut à l’origine de l’affaire de Saint Paul.
Ta conversation portait d’ailleurs plus sur l’écriture de ton texte libre que sur la recherche de l’institutrice. Tu nous as dit ton vif regret d’avoir écrit ce texte qui a valu tant de soucis « au pauvre Célestin » et n’arrêtais pas de dire : « Mon dieu que j’ai été con d’écrire ce texte… ». J’ai alors essayé de te rassurer. Cette affaire a sûrement causé beaucoup de soucis à Freinet mais ne l’a-t-elle pas amené à construire son école au Pioulier à Vence ? N’a-t-elle pas permis de popularisé ses idées ?
Ce coup de fil aura été le premier d’une longue série de relations entre Marcel et les Amis de Freinet.
Nous avons retrouvé la trace de Lisette Vincent. Elle venait de mourir à 93 ans.
Et, toi, tu as commencé à nous raconter ta vie.
Une amitié est née entre nous.
En 2007, les « Amis de Freinet » ont proposé à l’ICEM qu’on t’invite au congrès de Paris. C’est ainsi que Daniel Losset est venu y présenter son film « Le maître qui laissait les enfants rêver » où un petit acteur joue le rôle que tu avais tenu dans la classe de Freinet à Saint Paul quand tu avais écrit ton rêve.
Tu étais là, au congrès, et tu as pu raconter ce que tu as vécu dans ces années trente. Tu as dit te reconnaître dans le personnage du film et trouvais que ce petit acteur était tout à fait semblable à ce que tu étais, toi, à l’époque.
Au petit bal, moment de détente du congrès, à 87 ans, Marcel, tu avais la forme pour danser avec Odette, ta compagne, et charmeur tu dansais encore le rock.
Nos contacts avec toi ont été fréquents. Nous sommes allés te voir chez toi.
Au cours d’une de ces visites, tu avais même débouché le Champagne, tu nous avais même invités à t’accompagner jusque dans ton village en Espagne pour participer aux superbes fêtes qui s’y déroulent au cours du mois de septembre.
Pour nous ce n’était pas possible malheureusement.
A chaque visite, ta compagne Odette était là.
Hervé Moullé, en 2005 lors des rencontres, t’a filmé. On serait heureux de revoir ces vidéos. En fin juillet 2008, tu nous avais même chanté ton chant inventé dans les tranchées pendant la guerre civile espagnole. Nous te revoyons soulevant la manche de ta chemise au-dessus de ton épaule pour nous montrer le tatouage, signe indélébile de ton engagement.
Nous t’avons persuadé qu’il fallait écrire tout ce parcours de ta vie. Tu avais beaucoup de réticences à le faire. Tu considérais que tu ne réussirais pas à l’écrire correctement croyais-tu.
Enfin, tu t’es décidé à le faire en Espagnol.
Nous en étions heureux.
Quand tu nous as envoyé le texte nous avions, ensemble, pensé que les Amis de Freinet pourraient le publier.
Nous l’avions fait traduire en Français par des amies sachant bien l’Espagnol. Cela nous avait pris du temps et les Amis de Freinet ont aussi tardé à le prendre en charge.
Tu avais des amis qui ont trouvé le moyen de le faire éditer plus rapidement et près de chez toi. Tant mieux.
Ton livre « De Freinet à la lutte antifasciste » est paru. Tu nous l’as adressé dès sa parution.  
Pendant des années nous nous sommes téléphoné souvent plusieurs fois par mois. Ou c’était nous qui appelions, ou c’était toi et quand nous décrochions nous étions heureux d’entendre ton traditionnel : « C’est Marcel… » qui allait nous permettre d’avoir de tes nouvelles.
Il y avait des moments où tu avais une moins bonne santé, nous suivions tes chutes, tes fractures et tes hospitalisations, parfois avec inquiétude.
Et puis, il y a déjà plusieurs mois, nous avons appelé plusieurs fois et pas de réponse…
Pas non plus d’appels de ta part.
Nous nous sommes demandé ce qui avait bien pu t’arriver…
Nous n’avions pas d’autres moyens de te joindre.
Nous pensions souvent à toi.
Nous avons, nous aussi, pris de l’âge. Après tant de souvenirs communs, nous aurions bien aimé te revoir mais ne le pourrons sans doute pas. Presque 1 000 km pour rejoindre Marseillan ou Sète c’est bien loin pour des personnes de 89 ans, surtout dans les circonstances actuelles.
Mais l’annonce de ton anniversaire nous a tous réjouis.

Avec tous les Amis de Freinet nous te souhaitons un super anniversaire.