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John Caldwel Holt (1983-1985) est bien connu comme ardent défenseur et théoricien du unschooling et des apprentissages informels ou autonomes. Son dernier livre, écrit en 1964 puis repris en 1983, « Comment l’enfant échoue, l’école ou la fabrique de l’échec », vient d’être traduit et publié par l’Instant Présent. John Holt a été une dizaine d’années instituteur aux Etats-Unis dans une classe correspondant au CM2 en France (de 1953 à 1963). De 1958 à 1961 il a tenu un journal et c’est à partir de ces notes qu’il a bâti une réflexion couchée dans la première version reprise ensuite avec 20 années de recul.

Ce n’est pas pour moi le nième livre dénonçant l’échec de l’école qui en fait l’intérêt. Par contre de nombreux enseignants aujourd’hui pourront être surpris que dans une époque déjà lointaine, dans un pays différent, dans un système éducatif différent, dans une culture différente, dans un milieu social différent, ses tâtonnements, ses essais, ses échecs, ses rages qu’il décrit avec talent[1] sont les mêmes que celles qu’ils peuvent ressentir aujourd’hui. Comme certains de mes amis de mon époque, au bout d’une dizaine d’années avec ce qu’il avait appris des enfants il est passé du côté de l’université en sciences de l’éducation pour tenter d’infléchir les conceptions éducatives, et comme eux s’est heurté à la même machine, à la même immobilité pesante. Cette convergence est en elle-même étonnante et éclairante, ce d’autant que les tâtonnements, les essais de méthodes, « d’innovations », décrits avec parfois minutie  sont les mêmes que celles d’aujourd’hui dans les classes et je suis convaincu que les enseignants vont se retrouver dans ce quotidien, comme si c’était un collègue voisin avec qui ils discuteraient dans la salle des profs… alors qu’il y a plus de soixante ans d’écart.

Je m’attarderai sur une très grande partie des anecdotes dont Holt tire sa réflexion et qui concernent les mathématiques. Ce n’est pas étonnant parce qu’il est plus facile d’envisager comment l’écrit dépend en grande partie de l’informel (baignant dans l'écrit, on apprend à écrire en écrivant en ayant des besoins, des raisons, des envies d’écrire et de lire). C’est aussi très intéressant parce qu’il est assez rare que l’on place les mathématiques comme objet pour comprendre les processus d’apprentissages et il n’y a pratiquement pas de polémiques à leur sujet. Les maths ne relèveraient que d’une méthode à appliquer, et même si aujourd’hui on va en chercher à Singapour, elles varient très peu de l’une à l’autre, remplaçant les paquets de buchettes par des réglettes Cuisenaire (déjà !), des couleurs et autre matériel plus moderne. Les enseignants d’aujourd’hui retrouveront pratiquement les mêmes choses qu’ils utilisent, fabriquent ou achètent actuellement que celles qu’essayait Holt. Ils se régaleront de lire ses batailles et celles de ses élèves avec les multiplications, les divisions, les fractions, les problèmes à résoudre, les raisonnements, les bonnes questions se révélant aussi absurdes que les réponses… Du vrai vécu. Ils retrouveront les mêmes perplexités devant les démonstrations magistrales du « comment il faut faire » qui « marche toujours » en appliquant la méthode qui vient de sortir. Et John Holt enseignait dans ce qu’il décrivait comme une école réputée comme une des meilleures.

Les États-Unis ont, comme beaucoup d’autres choses, sortis les maths modernes 10 ans avant nous, et comme chez nous, sans plus de succès, cela n’a été que « comme les anciennes un livre de recettes de cuisine ». Je ne suis plus tout à fait d’accord avec John Holt lorsqu’il dit « mais même si les maths modernes avaient été une bonne chose, et c’était le cas pour certaines parties, elles n’auraient jamais apporté aucun changement fondamental dans la façon dont on enseignait les maths ». Je pense personnellement qu’elles auraient pu. Parce que Holt est toujours dans la perspective « d’enseigner », ce qui était normal puisqu’un enseignant est payé pour enseigner ce qu’on lui dit d’enseigner. Or ce qui était fondamental dans ce qui aurait vraiment pu être une révolution, tout au moins c’est ce que quelques-uns d’entre nous en avaient compris, c’est que les mathématiques étaient un monde imaginé (des représentations produites par l’esprit) qui ne s’enseigne pas mais que chacun doit créer par un de ses langages qui l’invente (suivant la définition que j’ai donné au terme langage). Pour moi tout était dans cela : rentrer dans un monde où même le nombre n’est qu’une invention, quelque chose dont on fait une réalité tangible qui n’existe pas en elle-même, soit dont on pourrait se passer et même faire une autre mathématique sans lui (un autre monde mathématique), soit qu’il faut que tous les esprits puissent le recréer à leur tour. La mathématique n’est que création humaine. Oui, le calcul vivant provoqué par le quotidien peut amener à la manipulation des multiplications et autres fractions, sans qu’il y ait besoin de programme. Mais s’il n’est pas indispensable que l’on ait « appris » à résoudre des équations dont on ne se servira jamais, les maths, telles elles ont été créées dans notre social-historique, conditionnent aujourd’hui toute notre vie et notre asservissement à des chiffres assénés par ceux qui ne sont même pas mathématiciens et que l’on nous fait prendre pour réalité (PIB par exemple !). Savoir calculer c’est se servir d’un outil, les petits gitans qui venaient périodiquement dans ma classe, s’ils ne savaient pas lire savaient parfaitement calculer. Saisir ce que sont les mathématiques est autre chose. Le mouvement Freinet s’est d’abord axé sur le calcul vivant, puis une frange est allée vers « la méthode naturelle d’apprentissage des maths », la recherche mathématique, puis vers la création mathématique (le « texte libre mathématique » disait Paul Le Bohec). L’école peut être utile !

Paradoxalement, dans un livre qui démolit l’école, les enseignants peuvent y trouver des idées… pédagogiques ! Je trouve cependant que Holt était quelque peu pessimiste en ce qui concerne les enfants

 Ceci dit si le diagnostic ou le réquisitoire sont les mêmes, je ne suis pas d’accord avec sa conclusion qui l’amène à prôner le unschooling comme seule solution, aucune école différente ne serait pour lui envisageable. Comme la plupart des auteurs anglo-saxons,  Holt fait l’impasse que partout toutes les écoles publiques sont les écoles des États répondant aux finalités des États, instaurer puis faire perdurer l’organisation d’une société et la répartition de ses pouvoirs[2]. Le problème est beaucoup plus politique et sociétal que celui des apprentissages qui n’en est qu’une conséquence. En France le mouvement Freinet dont justement la conception des apprentissages et des relations avec les enfants sort des cadres classiques de l’école se heurte depuis 1920 à l’État et son administration. Les écoles alternatives elles-mêmes sont contraintes par le même État à se plier à ce qu’il veut. L’impossibilité ne tient pas à la négation des apprentissages autonomes, informels et libres puisqu’il a été prouvé, y compris dans quelques classes uniques publiques, que l’école pouvait être cet espace où ils s’effectuent pleinement et que même une grande partie des sciences neurologiques récentes va dans ce sens. Réduire l’école à « apprendre » et dire qu’elle ne peut apprendre ou empêche d’apprendre est un peu jeter le bébé avec l’eau du bain, ce n’est pas elle qui est à viser mais ce que les États en font. Dans ce que raconte Holt, il oublie de dire que ce qu’il essayait de faire, c’est à dire apprendre aux élèves ce qu’il fallait qu’ils apprennent, ce n’était que ce que son employeur lui demandait.


[1] Le livre est remarquablement traduit.