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En 1992, peu après la chute de l’URSS, j’avais été invité par les amis du groupe Freinet de Rennes à intervenir à un stage franco-russe qu’ils avaient organisé. Dans une intervention, pour imager la promiscuité permanente imposée aux enfants à l’école, j’avais dit que les seuls endroits où un enfant des cités pouvait avoir un moment seul étaient les WC.  Les russes s’étaient esclaffés je n’avais pas très bien compris pourquoi. L’année suivante en retour un stage d’une semaine avait été organisé à Moscou et j’avais fait partie du voyage. Nous étions hébergés dans l’internat d’une école dont les enfants étaient en vacances. Et là, j’ai compris pourquoi mes propos avaient fait rire les russes : les wc étaient une grande salle où une dizaine de sièges de toilettes étaient alignés côte à côte ! Nous les cinq français avons eu quelques problèmes de… constipation !

L’effarement a été bien plus grand quand nous avons découvert que la plupart des profs russes vivaient dans des appartements communautaires : deux voire trois familles vivaient dans le même appartement. Une pièce communautaire pour la cuisine et les repas, chaque famille disposant d’une seule chambre pour les trois générations, enfants, parents et grands parents, des douches et wc à l’extérieur pour tout un étage. Une profe m’expliquait que pour survivre mentalement  beaucoup de russes se créaient une bulle psychologique pour se couper des autres qu’ils étaient obligés de côtoyer en permanence et qu’ils finissaient par craindre de sortir de cette bulle pour établir les relations qui permettent les constructions sociales. La solitude paradoxalement inhérente à tous les entassements humains.

J’ignore si leur situation s’est améliorée. Est-ce que chez nous c’est beaucoup mieux ? Il y avait partout  l’excuse après les destructions massives des deux grandes guerres l’urgence d’avoir à reloger rapidement des milliers de personnes, ce à quoi il faut rajouter l’exode rural d’un ou deux siècles, chez nous comme ailleurs. Mais, ce qui est pour moi un génocide social, n’interpelle personne, surtout pas les dirigeants au pouvoir dans tous les pays, cela est devenu la normalité de l’espèce humaine… sauf pour quelques privilégiés.

Même lorsque des épidémies se succèdent, exactement comme dans les batteries d’élevages, il n’est surtout pas évoqué leur cause première.  La bêtise humaine a conduit à un tel degré de concentration qu’il semble maintenant impossible d’y remédier, d’où le déni ; mais pourtant lorsqu’il s’agit de sauver la finance, l’économie de marché,… il n’y a plus de limites pour les milliards à y consacrer et à ponctionner.

 Dans nos concentrations l’isolement y est semblable à celui que décrivait la profe russe. Serait-ce être complotiste que de penser que la concentration humaine, la lutte permanente pour la survie quotidienne, l’adaptation forcée de chacun à sa condition, empêchent matériellement toute prise en main de sa propre vie autonome comme de toute réflexion pour concevoir et réaliser autrement  des vies collectives, c'est-à-dire changer une société. La revendication et l’exigence d’espaces de vie individuels, l’exigence de leur inclusion dans de vrais territoires sociaux autonomes et à échelle humaine, ceci ne vient plus à l’idée de personne, heureusement : ce serait trop subversif[1]. Les entassements verticaux sont devenus de l’ordinaire, ceux horizontaux dans les banlieues pavillonnaires avec des habitats tous identiques s’ils sont une relative amélioration au quotidien conduisent au même isolement dans le nombre[2]. Les batteries de poulets, les fermes de mille vaches commencent à offusquer, pas du tout les batteries humaines, encore moins les batteries scolaires d’enfants !

À propos de l’école je n’ai pas cessé de dénoncer ce qui est la première cause, parmi beaucoup d’autres, qui empêche qu’elle soit autre chose pour les enfants : voir « l’école cabane à lapins »  ou « société et école, les espaces vitaux » ou la concentration scolaire sur le café pédagogique.  

Ce que l’épidémie du covid aurait dû faire apparaitre et mettre en exergue, que ce soit pour l’école ou pour l’ensemble de la population, c’est bien la stupéfiante anormalité dans laquelle nous vivons et faisons vivre nos enfants. Même les « experts » scientifiques, sociologiques, philosophiques de tout poil qui se répandent sur les plateaux ne l’ont pas fait. Tous les virus, qu’ils soient biologiques ou ceux bien plus dangereux du profit et du pouvoir, ont du beau temps devant eux.


[1] Les ronds-points où se retrouvaient les gilets jaunes et dont ils faisaient des lieux de vie à échelle humaine étaient encore plus subversifs que leurs manifs, l’État ne s’y est pas trompé et les a inexorablement détruits alors qu’il n’y avait strictement aucun trouble à l’ordre public ni une quelconque atteinte aux biens de qui que ce soit.

[2] Le mouvement des castors avait compris que si solidairement ils pouvaient permettre la construction à chacun de son habitat, c’était cette solidarité qui permettait ensuite la vie sociale.