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Les éditions de l’Instant Présent ont ré-édité « La pédagogie de la mouche » en incluant dans leur annonce sur FB une partie du film tourné dans ma classe unique de Moussac pour une émission d’envoyé spécial « vive les instits ».

https://www.youtube.com/watch?v=9_xqg9aoafI&feature=emb_logo (il n’y a que la deuxième partie)

Cette émission à Moussac a une longue histoire :

C’était un jeudi de l’Ascension de 1993, nous étions en pleine bagarre pour lutter contre l’éradication des classes uniques. J’étais dans ma classe vide en train de cogiter sur quelles nouvelles actions nous allions pouvoir faire pour enrayer la machine éradicatrice gouvernementale. Le téléphone sonna, c’était Marcel Trillat qui m’expliqua qu’il était en train de préparer une émission « Vive les instits » pour la rentrée. Je le rembarrai assez sèchement en lui disant que j’avais bien d’autres chats à fouetter que la gloire des instits ! Intrigué, comme tout bon journaliste, il m’interpella avant que je ne raccroche :

- Ah bon, et c’est quoi ces chats à fouetter ?

Et du coup la conversation s’engagea. Dès qu’il s’agissait de classes uniques, les écoles du XXIème siècle mais une « autre école » comme nous le proclamions, je devenais intarissable ! J’apprenais qu’il avait été à l’école normale d’instituteurs de Grenoble pendant que j’étais moi-même à celle de Lyon, mais qu’il avait vite compris que le métier d’instituteur avec toutes ses contraintes n’était pas pour lui. Il s’était vite « défroqué » et avait débuté comme journaliste dans l’émission mythique de « Cinq colonnes à la une ». Mieux, l’instit en blouse grise qui allait figurer dans l’émission et qui avait été son camarade à l’école normale avait aussi été mon copain au cours complémentaire à la réputation de disciplinaire dans lequel nous avions été. Pendant la dernière année où nous préparions le concours à l’école normale, nous y avions tous deux avec trois autres trublions inauguré le premier conseil de discipline de cet établissement et été virés, puis nous avions tous réussi le concours de l’EN en candidats libres, probablement pour narguer nos juges (trois à Lyon, deux à Grenoble)[1].

À un moment je lui demandai :

- Au fait, as-tu des enfants ?

- Oui, j’en ai deux et l’école, ils n’ont pas aimé du tout !

- Ah, alors Moussac pourrait bien t’intéresser !

Et c’est comme cela que l’affaire s’est engagée.

Quelques jours avant le tournage, Marcel avait passé une journée dans l’école pour les repérages et cela avait de longues discussions philosophiques, politiques… La veille, il arriva avec son cadreur et son preneur de son, eux aussi réputés à la télé pour leur caractère quelque peu rebelle. Nous avions passé une partie de la nuit à discuter devant des verres… de presque tout.

Le matin du tournage, je ne savais pas ce qui allait se passer. Lorsque j’arrivai à l’école, il y avait déjà des enfants qui s’afféraient et l’équipe de tournage qui filmait. Avant, ils étaient déjà allés dans une famille pour faire parler des enfants avant qu’ils ne partent à l’école (dans la première partie du film). Le plus désarçonné, c’était moi ! De toute façon je n’avais rien d’autre à faire que de m’intégrer comme d’habitude.

Mais, à 8H30, coup de téléphone de l’inspecteur :

- J’ai appris que la télévision allait tourner dans votre classe. Vous n’avez pas demandé l’autorisation, j’interdis formellement  tout tournage dans votre classe.

- Désolé, mais ce n’est pas moi qui leur ai demandé de venir, j’ai juste accepté, je suppose que c’est la chaine qui s’est occupée des démarches. Mais ne quittez pas, je vous passe le réalisateur.

Et alors une scène dont je me régale encore à son souvenir. Colère homérique de Marcel Trillat qui termina avant de raccrocher sèchement par ceci :

- Si vous maintenez votre interdiction, je vous jure que nous ferons l’émission devant l’école et que vous le regretterez. J’attends votre réponse d’ici 10 minutes.

À peine quelques minutes plus tard, nouveau coup de fil de l’inspecteur tout penaud qui en avait référé à l’inspecteur d’académie :

- Pas de problème Monsieur Collot, le tournage peut s’effectuer, je passerai juste saluer le réalisateur.

Il est bien passé dans la matinée, juste pour me demander si tout allait bien et s’est immédiatement éclipsé sans saluer Marcel Trillat… « pour ne pas le déranger » !

L’histoire ne s’arrêta pas là. Huit jours avant la diffusion, Marcel Trillat me téléphona. Le producteur, Bernard Benyamin, avait visionné le montage et avait passé un savon à Marcel.

- Je ne t’avais pas demandé de faire une émission sur une pédagogie révolutionnaire, tu me réduis la séquence de Moussac de moitié et tu te débrouilles pour que ça ait l’air d’une école.

Marcel m’expliqua alors qu’ils allaient se débrouiller au montage et il m’invita à aller visionner ce qu’ils allaient faire avec la monteuse, dans les locaux de la chaîne à Paris en me disant « Si tu comptais faire plaisir à tes copains du même bord tu vas être déçu, mais si tu veux qu’il y ait l’impact pour ce que tu défends, fais-nous confiance, nous on sait comment faire réagir l’opinion publique. » Entre autre et très astucieusement ils avaient intercalé dans la séquence de Moussac la séquence de l’instit en blouse grise, effet garanti !

Et avec un de mes fils nous sommes allés découvrir un mercredi l’antre où se fabriquait la télé, déjeuner avec des monstres d’éditorialistes de la télé dont on n’avait entendu parler dans les journaux. C’est au cours du visionnage que je remarquai qu’on pouvait croire qu’au cours d’une séquence les deux enfants qui allaient à la poste ne le faisaient pas pendant le temps de classe. Marcel rajouta alors en voix off le petit commentaire qui levait tout doute. Par la suite cela a été ce qui a le plus choqué des enseignants et surtout mon inspecteur ! Ceci me permit aussi de comprendre toute la technicité et la science d’un montage quand à l’époque rien n’était encore numérique et que la monteuse avait dû mémoriser des heures de rushs.

Quelques semaines plus tard Marcel fit organisé à l’université de Grenoble une projection débat de l’émission. Nous y avions rempli le grand amphi ce que seul Meirieu avait auparavant réussi !

Marcel avait eu bien raison quand il me disait de lui faire confiance : pendant des semaines j’ai eu presque quotidiennement des appels téléphoniques de parents venant de partout de l’hexagone me demandant où ils pourraient trouver une classe unique semblable. J’ai juste regretté que dans le montage il avait été obligé de couper une séquence où il discutait avec une dizaine de parents dans le jardin : j’avais été estomaqué par tout ce que ces parents disaient sur leurs enfants et ce qu’ils vivaient dans leur école.

À cette époque où nous nous remuions beaucoup, il y avait eu beaucoup de reportages dans d’autres classes uniques sur d’autres chaines. Je croyais vraiment que nous avions gagné, au moins dans l’opinion publique. D’ailleurs le ministre de l’EN, Bayrou, avait décrété un moratoire sur leur suppression, moratoire supprimé quelques années plus tard par Ségolène Royal. Et la chape de plomb est retombée !


[1] J’ai raconté cette anecdote dans un autre livre publié par l’Instant Présent : « Entre autres… les chemins des adultes pour libérer les enfants »