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C’est le grand mot de l’école : transmettre des savoirs, transmettre des valeurs. Transmettre comme on transmet un objet, un virus, un message que l’on peut même faire suivre d’un clic.

Transmettre des valeurs. À chaque événement dramatique il est ressassé que l’école1doit encore beaucoup plus transmettre des « valeurs ». S’il y a bien quelque chose qui vaut quelque chose, c’est la vie ! En dehors de la procréation qui la transmet, cette valeur là ne se transmet pas mais se vit ! Mais qu’est-ce que vivre sinon expérimenter la vie, la vie avec les autres ? En quoi l’école permet-elle l’expérimentation de la vie qui suppose la réalisation des besoins, des envies, l’épanouissement des particularités, le tâtonnement des agir parmi et avec les autres, les confrontations, les essais,… ?

Alors quelles valeurs l’école transmet-elle ? La solidarité ? Peut-on apprendre la solidarité en dehors d’avoir les conditions pour avoir besoin de la mettre en œuvre ? Qu’est-ce que l’école inculque et non transmet si ce n’est l’obéissance (de façon plus ou moins soft ou hard) et l’exécution. Même souffler à son voisin qui est pourtant un vrai acte de solidarité est sanctionné2 ! Par contre l’école (les écoles des États), en tant que système qui oblige les enfants à y vivre, fabrique bien les habitus nécessaires à telle ou telle société : soumission aux règles instituées, obéissance à la hiérarchie, concurrence, compétition, acceptation de la catégorie où elle évalue chacun et qui fixera la place dans la hiérarchie sociale... 3 La valeur liberté y est curieusement absente, même la liberté d’avoir le choix entre une ou deux propositions, à un ou deux moments pour les faire .

Je ne m’étendrai pas plus, j’en avais déjà fait des billets dont celui-ci « Transmettre des valeurs ? » ou celui-ci « L’éducation pour changer le monde ? »

Transmettre des savoirs. L’humanité a accumulé au cours des millénaires une quantité infinie de savoirs qui font ce que sont nos sociétés. Savoir lire est complètement inutile dans une tribu amazonienne, plutôt indispensable aujourd’hui chez nous ! C’est d’ailleurs à juste raison que tous les révolutionnaires du XIXème siècle luttaient pour que le peuple acquière les savoirs qui seuls permettaient de ne pas être asservi par les classes dominantes4. « la liberté commence où l’ignorance finit » disait Victor Hugo. Mais lire par exemple, proclamé comme savoir fondamental, n’est pas un savoir qui se transmet, c’est un langage qui se construit, comme celui de la parole et tous les autres (langage écrit, mathématique, scientifique...)5. Est-ce qu’apprendre par cœur l’histoire de la bataille de Valmy vous confère un savoir ? Pas du tout si vous ne pouvez la mettre en relation avec d’autres événements du passé et actuels et en tirer vos propres leçons, votre propre savoir. Suivant les historiens et leurs orientations, l’histoire à transmettre et à savoir n’est pas la même, mais de tout temps l’école a choisi celle à transmettre et celle à ne pas transmettre.

Les savoirs que l’école veut inculquer sont soigneusement choisis et programmés suivant l’époque, les sociétés que l’on veut faire perdurer, privilégiant les uns, occultant les autres6. D’autre part un savoir ne s’acquiert vraiment que lorsqu’on en a besoin ou envie. Je ne saurai tailler la vigne que lorsque j’aurais besoin de la tailler et avec quelqu’un qui taille et avec qui j’irai tailler. Je ne saurai faire du vélo que lorsque je monterai sur un vélo, avec éventuellement quelqu’un qui me tient la selle. Pas besoin d’être sorti d’une haute école pour le comprendre et qui n’a pas dit qu’une fois passé le bac il avait immédiatement oublié la quantité de savoirs péniblement mémorisés et inutilisés. Cette transmission mécanique de savoirs, de certains savoirs, aujourd’hui on a rajouté de savoir-faire, est surtout celle des savoirs formels (par quelqu’un qui vous enseigne). Bien sûr que l’on peut apprendre ainsi, mais lorsque cela répond à une demande (apprends-moi à lire, apprends-moi à lacer mes chaussures…), dans une recherche personnelle (rechercher dans un livre, sur internet...) et lorsqu’en amont il y a eu l’informel des interactions avec l’environnement, des interrelations avec l’entourage, et à des moments impossibles à programmer et imposer. Cet informel est impossible dans l’école publique traditionnelle où tout est programmé et imposé, aseptisé de tout ce qui n’est pas scolaire.

J’ai consacré mes ouvrages, ce blog à expliquer cela (entre autres ce billet « L’enfant, source de ses apprentissages »)

En résumé, il faut balayer cette notion de transmission formelle et mécanique, que ce soit des valeurs (morale) ou des savoirs. C’est de par ce que les enfants vivent, de par ce qu’est leur environnement, de par ce que sont, font et se comportent les personnes qui l’entourent et s’occupent de lui, c’est de par cela que l’enfant acquiert valeurs et savoirs qui deviennent les leurs.

1Dans mon propos il s’agit de l’école instituée par les États, partout appelée école publique. C’est évidemment à nuancer quand des pédagogies différentes peuvent être appliquées (difficilement) ou dans les écoles alternatives (mais sous contrôle de l’État).

2À noter qu’a contrario c’est souvent la résistance à l’oppression ou de se retrouver à plusieurs dans des situations de malheur qui induit la solidarité (voir les gilets jaunes). En somme, c’est la valeur… des mauvais élèves !Lettre aux mauvais élèves

3Avant 1914, les deux écoles de part et d’autre du Rhin avaient inculqué de manière forcenée les valeurs patriotisme, sens du devoir, sacrifice, honneur, héroïsme... et c’est à la sortie de la guerre que des instituteurs dont Freinet ont lancé les grands mouvements pédagogiques pour le « plus jamais ça » !

4Au XVIIème siècle lorsque par l’enseignement mutuel les ouvriers volontaires apprenaient fort bien et rapidement à lire et écrire, Guizot s’est empressé de supprimer ces écoles pour les remplacer par le modèle des frères de l’école chrétienne : ces ouvriers devenaient le fer de lance des mouvements ouvriers naissants !

5Je me suis explicité en long et en large sur cette notion de langages dans ce blog, dans tous mes ouvrages.

6Après la guerre de 14-18, le jardinage et la couture faisaient partie des programmes du certificat d’étude. En période de pénurie il fallait que la population sachent se débrouiller. Ils ont disparu dès que la société de consommation a repris ses droits.