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Lorsque des pouvoirs organisent, orientent et contrôlent eux-mêmes des concertations populaires dites démocratiques, ils savent très bien qu’ils ne feront rien de ce qui pourrait en ressortir. Voir l’actualité et par exemple dans le passé les simulacres de concertations sur l’école (1994 Bayrou, 2005 Peillon). Ça ne mange pas de pain comme on dit ! Mais lorsqu’à cette occasion cela libère la parole de ceux qui ne s’y seraient pas aventureux autrement, alors cela devient dangereux... et on n’en entend plus parler !

Ce n’est pas lorsque sur les ronds-points les gilets jaunes bloquaient les autoroutes qu’ils étaient dangereux, c’est lorsque laissant les voitures passer ils s’y réunissaient quotidiennement pour parler, discuter, se retrouver, réfléchir, proposer : à partir de ce moment, alors qu’ils ne faisaient plus de tort à personne ni ne troublaient l’ordre public, les forces de l’ordre ont impitoyablement détruit tout ce qui faisait leurs lieux de parole libre.

Comme pour les ronds-points, l’effet imprévu du confinement a été la soif de se rencontrer pour parler à d’autres, de s’exprimer librement avec eux sur ce que l’on pensait, contestait, aspirait1. Un couvercle s’est entrouvert. Le gouvernement concède que la santé mentale des français a été mise à mal par ses décisions, donc il faut cantonner cela dans le médical : à soigner d’urgence, au secours les psys... pour que cela ne devienne pas subversif ! On ne craint pas une extension d’une épidémie mais l’explosion d’une cocotte minute.

S’il était un endroit où la parole se libérait, c’était bien sur les réseaux sociaux ! Mais dans la parole libérée, il y a les opinions, les idées, les contestations, et même des informations. Quoi ? La parole peut porter des informations ? C’est là qu’on s’aperçoit enfin qu’il y a un monopole de l’information, celles venant de ce monopole ne pouvant être que les seules vraies, puis les seules autorisées.D’où l’invention des fausses nouvelles, toute nouvelle ne venant pas des organes autorisés comme aurait dit Coluche ne pouvant être que du complotisme ou le fait de complotistes. Et puis, qu’est-ce que cette parole bourrée de mots grossiers, de fautes d’orthographe ? La parole acceptable ne peut être que correcte, politiquement correcte, moralement correcte, celle de gens bien éduqués. Il faut absolument contrôler ces réseaux autant sauvages que sociaux !

S’il est bien une fonction de la parole, c’est celle d’être… écoutée ! Cause toujours... dit l’expression populaire ! Mais sa liberté c’est aussi d’être exprimée et écoutée publiquement. Voilà ce que disait Kant :  « (…) penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien si nous ne pensions pour ainsi dire pas en commun avec d’autres auxquels nous communiquons nos pensées, et qui nous font part des leurs ? On peut donc bien dire que cette puissance extérieure, qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte aussi la liberté de penser. » Comment ? Nous les français ne serions-nous plus libres de penser ?

Mais, même lorsqu’on a envie et la possibilité de prendre cette liberté de parole, on s’aperçoit que ce n’est pas facile… puisqu’on ne l’a jamais prise. Lorsque pour la rendre plus facile on cherche à se retrouver entre privés de la parole, alors tous les bien pensant, qui eux peuvent parler, crient au scandale : voir dans l’actualité les cris effarouchés pour le groupe de parole créé par l’UNEF. En même temps, dans la sphère de l’épanouissement personnel, il n’y a jamais eu autant de formations pour libérer la parole, de la peur de la parole, retrouver les bienfaits de la parole.

Alors voilà où je voulais en venir : nous avons tous été enfants et avons-nous été habitués à prendre librement la parole ? Certes, oui pour beaucoup aujourd’hui dans la famille, même si les dites familles sont encore accusées de faire des enfants roi. Mais à l’école où les enfants passent une grande partie de leur temps, de 8H à 18H, de 3ans à 18 ans ? Certes non dans l’école globalement peu changée depuis son origine ! La sacro-sainte autorité dont on ne cesse de réclamer le retour en force ne peut tolérer que la parole parcimonieusement autorisée, d’ailleurs autrement ce serait tout le fonctionnement de l’école qui serait perturbé.

Or toutes les pédagogies dites nouvelles comme la très vieille pédagogie Freinet, toutes les écoles alternatives, ont comme un de leurs fondements la liberté de parole, sont organisées ou s’auto-organisent pour la permettre. On n’y « apprend » pas à parler, écouter et respecter la parole de l’autre, on le vit. Devenus adultes, les enfants n’auront pas été castrés du pouvoir de la parole publique et dans toutes ils apprennent aussi, et voire mieux, ce qu’une école est sensée faire apprendre, ce que l’on pense qu’ils doivent apprendre, ce que l’État lui-même demande qu’ils apprennent. Mais ce faisant, ces pédagogies, ces écoles deviennent subversives. J’irai jusqu’à dire que c’est entre autre cette liberté, qui n’est pas que celle de la parole, qui les rend insupportables aux pouvoirs et explique la volonté de l’Éducation nationale à les réduire elles aussi à ses normes. Que deviendraient-ils ces pouvoirs s’ils n’avaient plus leur fabrique de moutons silencieux ou simplement bêlants ?

En conclusion je rappelle l’affaire Freinet (suivie de bien d’autres) déclenchée par l’expression libre d’un petit émigré espagnol de son école : Le petit garçon qui avait écrit le texte libre qui a déclenché « l’affaire Freinet » fête ses cent ans.

J’avais déjà écrit un billet d’humeur sur ce thème alors que l’actualité n’était pas aussi brûlante : La domination de la parole ou plutôt des « bien parlant ». -

 1Je me régale en ce moment de voir les porteurs de paroles que sont les artistes envahir l’espace public…. Et d’être écoutés par bien plus de monde que lorsqu’ils se cantonnaient dans les salles réservés à cet usage et à un public averti. Il n’est pas impossible que, vu le danger que cela représente, le gouvernement se dépêche de rouvrir les théâtres et salles où il faut payer !