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Aujourd’hui on ne parle plus que d’images, vidéos, streaming, youtube… On n’imagine même pas qu’on pourrait s’en passer, qu’il n’y a pas toujours eu le numérique et que pourtant d’autres ne l’avaient pas attendu. Quelques instits du mouvement Freinet dont je faisais partie ont traversé d’un bout à l’autre toute l’aventure de l’image et du son1.

Quelques souvenirs qui me remontent.

 

À mon époque dans mes débuts comme instit dans la campagne beaujolaise, dans les années 60, étaient encore rares les familles qui avaient la télé, en noir et blanc et seulement avec la RTF. Quant au ciné, il fallait aller en ville,… si on avait une bagnole.

La Ligue de l’Enseignement avait créé l’UFOLEIS (l’Union française des œuvres laïques d’éducation par l’image et le son). Il s’agissait de permettre à la population d’accéder à la culture et aux œuvres du cinéma. Elle prêtait donc des films soigneusement choisis et les appareils de projection.

J’avais donc créé un ciné-club dans le village du Beaujolais où j’avais été nommé2. Chaque mois j’allais donc à Lyon emprunter film et appareil. C’était un appareil de projection à bain d’huile, il fallait faire attention en cours de route à ne pas le renverser ou le brasser pour que des gouttes d’huile ne giclent pas dans le mécanisme !

La projection avait lieu le soir dans un ancien cuvage transformé en salle des fêtes. On pouvait y fumer ! Il y avait bien sûr une buvette approvisionnée par les parents vignerons… pour faire des sous pendant l’entracte, pendant le changement de bobines, après la séance ou quand la pellicule cassait ! La pellicule qui casse c’était la hantise du projectionniste amateur que j’étais : pas faire une boucle trop grande ou trop petite et en cas de rupture recoller les morceaux sans en couper trop, sans que tout le reste sorte des bobines et s’entortille… Heureusement il y avait la buvette pendant ces interruptions !

Le lendemain matin, rembobinage du film et j’allais l’apporter de bonne heure à un collègue d’une autre classe unique qui faisait sa propre projection le soir suivant et c’était lui qui ramenait le tout à Lyon. Pour les jeunes de l’amicale laïque nous pouvions avoir des monuments qui nous faisaient discuter tels le « cuirassé de Pontenkine », « le train sifflera trois fois » ou « Nuit et brouillard ».

 Un peu plus tard je m’étais acoquiné avec un vieux tourneur. Les tourneurs qui avant allaient d’un village à un autre projeter des films dans une salle des fêtes ou dans un bistrot avaient disparu, sauf lui ! Pour continuer à tourner il m’avait proposé d’essayer ceci : l’après-midi il venait en classe pour projeter des films qu’il récupérait, au départ publicitaires produits par des institutions comme l’EDF, l’aéronautique, des organismes touristiques ou autres. Il avait coupé tout ce qui était publicité et cela devenait des films documentaires ! Et le soir c’était lui qui projetait le grand film qu’il avait loué pour tout le monde et il partageait la recette avec la coopérative scolaire. Bien sûr une fois sur deux c’étaient des De Funès ou des Bourvil pour attirer le monde. Je lui avais permis d’avoir ainsi tout un circuit dans les écoles et villages du Beaujolais et nous avions pour nos mômes des documentaires surtout géographiques, parfois scientifiques...

 Par la suite j’avais acquis une caméra super83 avec son projecteur et c’étaient les enfants qui produisaient de petits documentaires sur la vie du village ou de l’école. Les chargeurs contenaient 15 m de pellicule pour une durée d’environ 3 minutes. L’avantage c’est qu’on pouvait les envoyer à des correspondants et en recevoir d’eux. Si on pouvait découper et recoller des morceaux de pellicule avec une petite visionneuse, les montages étaient délicats, la pellicule s’embrouillait facilement. Le mieux était de bien réfléchir à ce que l’on voulait faire voir, de bien s’organiser et prévoir un synopsis, faire des prises de vue dans l’ordre chronologique pour ne pas avoir à monter. Mais c’est ainsi que nous apprenions ce qu’était l’écriture cinématographique. Cela avait été la même chose pour les enregistrements du son avec les magnétophones à bande magnétique4. Les enfants découvraient aussi que l’on fait dire ce que l’on veut à des images. Ils n’ont ainsi plus jamais regardé comme vérité absolue ce qu’ils voyaient à la télé lorsqu’un jour, pour des correspondants, ils ont fait un petit reportage sur les vendanges : pour des raisons de contre-jour ils ont dû faire mettre à reculons les vendangeurs… et au visionnage on ne s’en apercevait pas, on croyait qu'ils avançaient ! Un grand moment avait été celui où nous avions filmé l’ouverture d’un bourgeon de marronnier. Une branche avait été placée dans un pot d’eau au fond de la classe face à la caméra sur son pied. Tous les quarts d’heure un enfant allait appuyer sur le déclencheur pour une image. Il ne fallait surtout pas faire bouger ni la caméra, ni la branche et il avait fallu plusieurs fois tout recommencer. Après l’école des enfants habitant le plus près de l’école revenaient appuyer sur le déclic. Cela avait duré 15 jours ! Mais quel émerveillement lorsque l’on vit ensuite le bourgeon s’ouvrir… en à peine quelques secondes.

 Ce n’est que vers les années 80 que nous nous sommes emparés de la vidéo, des caméscopes à bande puis à cassettes. Nous n’étions plus limités par les coûts des pellicules mais il y avait toujours les problèmes du montage qui n’était pas numérique. Nous faisions aussi des échanges de lettres-vidéo dans le réseau vidéo-correspondance qu’avait créé le Centre international d’études pédagogiques de Sèvres. Nous avions ainsi correspondu sans connaître leur langue avec une école des États-Unis. La lettre-vidéo devant être interactive était un genre bien particulier et très inusité. Mais nous ne pouvions pas nous passer… de la poste pour les échanger !

 J’ai fini ma carrière avec des enfants se baladant dans l'école ou le village comme des journalistes avec un caméscope d’épaule semi-professionnel, le format superVHS, semblable aux betacam mais plus petit et plus léger.

 Images et son ont ainsi toujours fait partie des langages de beaucoup d’écoles du mouvement Freinet. Aujourd’hui je ne sais pas si on s’astreindrait toujours à ces tâtonnements et ces bricolages dans lesquels on nous accusait souvent de faire perdre leur temps aux enfants (comme les classes promenades). Tout est devenu facile, mais je me demande si l’école permet encore aux enfants de produire images et son plutôt que d’en être les esclaves, de s’en servir pour une communication interactive. Heureusement, les jeunes n’ont pas eu besoin de l’école pour devenir des maîtres de youtube et autres réseaux !

1 J’en ai narré une partie dans l’ouvrage « La fabuleuse aventure de la communication, du mouvement Freinet à une école du 3ème type » thebookedition.com

2 À cette époque les instits de campagne ne faisaient pas que l’école ! Même si ça ne faisait pas partie de leur fonction et de leur salaire, ils prenaient en charge sans se poser de question tout un tas de choses qui paraissaient aller naturellement avec leur poste : gérer, approvisionner, surveiller la cantine, s’occuper du sou des écoles, de l’amicale laïque, faire des concours de belote pour avoir… des sous pour l’école, de l’équipe de basket, organiser la fête de fin d’année, participer aux activités de l’UCOL (union cantonale des œuvres laïques), de l’USEP (union sportive de l’école primaire) etc. De surcroît beaucoup d’entre nous encadrions des colos (colonies de vacances) pendant l’été. Si nous faisions partie d’un mouvement pédagogique, il y avait le stages, les rencontres, les visites de classes le jeudi, les congrès… Nous n’étions plus trop les hussards noirs de la République mais peut-être bien un peu ceux de la… démocratie participative ! Petit rappel : tout cela était encore dans la prolongation de l’utopie du Conseil National de la Résistance !

3 D’autres collègues du mouvement Freinet avaient commencé bien avant moi en utilisant la première caméra grand public : la Pathé-Baby

4 Narré dans l’ouvrage déjà cité.