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Encore une fois c’est ce que les enfants, mes maîtres, m’ont appris !

Re-connaissance, j’insiste sur le préfixe. Pour moi c’est un des maîtres-mots de l’école du 3ème type mais aussi de l’éducation, de toutes les constructions sociales, de toute vie collective, de toute organisation sociale… autrement dit de tout ce qui peut faire société. À propos de l’école j’en avais déjà fait un billet

http://education3.canalblog.com/archives/2018/02/04/36112133.html

Mais le terme souffre d’une ambiguïté : il est le plus souvent employé comme un merci éperdu que l’on devrait à quelqu’un ou que quelqu’un attend de ses actions. « Je te dois ce que je suis… je te suis reconnaissant de ce que tu as fait pour moi... » ». Tout dominant attend cette reconnaissance de celles et ceux qu’il domine, est profondément déçu ou vengeur quand les dominés cessent de lui faire confiance. Confiance, un autre mot lié habituellement à cette reconnaissance. Il devrait d’ailleurs l’être puisque pour avoir confiance il faut connaître l’autre et réciproquement se re-connaître. Avoir confiance est devenu se livrer à l’autre et le mot est sans cesse martelé : « faites confiance aux institutions, confiance à l’école, confiance aux dirigeants, confiance à ce que je vous dis, vous promets... » En somme il faut reconnaître que nous avons des bienfaiteurs ou des futurs bienfaiteurs, quoi qu’ils fassent. La bonne rentabilité de l’esclavage était à son sommet quand les esclaves étaient reconnaissants envers leurs maîtres, cela n’a d’ailleurs pas changé. La charité, dite chrétienne, n’est qu’un moyen à peu de frais pour obtenir un peu de reconnaissance de ceux qu’on écrase. Aujourd’hui on a même remplacé le terme par celui dévoyé de solidarité qui est devenu de la charité sociale instituée, très parcimonieuse, qui donne bonne conscience à la minorité qui n’en a pas besoin et surtout aucune envie d’être solidaire en partageant !

Ce n’est évidemment pas dans ce sens que j’entends « reconnaissance », je l’écris souvent re-connaissance, re-connaître. Le préfixe est celui de la réciprocité. Il implique de connaître quelque chose d’intéressant ou d’utile chez l’autre, que l’autre connaisse quelque chose de soi, que l’on se re-connaisse et laisse re-connaitre. Tout ceci dans ce qu’est l’autre, dans ce que l’on est soi-même, pas dans ce qui paraît, pas dans ce que l’on laisse paraître ou que l’on croit paraître. D’ailleurs, que d’énergie ne consommons-nous pas pour paraître !

Ce qui est naturel chez l’enfant ne l’est plus pour nous, l’éducation et l’école y ont bien contribué !

Nous sommes devenus depuis longtemps une société de la méfiance, méfiance malheureusement terriblement justifiée. Pour se laisser aller à être et se laisser voir il faut avoir confiance en soi et confiance aux autres. Ce qui suppose l’acceptation. Or accepter ce que sont les autres et ce que l’on est soi-même est devenu une fragilité. Ce que que j’ai retenu de Lacan :« Nous ne sommes plus que ce que les mots des autres font de nous »

Je prétends que tous nos maux et notre incapacité à vivre naturellement ensemble vient de cette absence de re-connaissance. Politiquement l’actualité nous en déverse quotidiennement l’exemple. Nos dirigeants ont bien été « obligés » de reconnaître (cette fois dans le sens d’admettre) que sans les soignants et autres cela aurait été la catastrophe, y compris pour eux. Passé le moment, celles et ceux dont ils ont finalement dépendu ont été oubliés et les CRS envoyés lorsqu’ils ont manifesté. La re-connaissance de leur utilité aurait pu se manifester par la valorisation de leurs salaires puisque aujourd’hui la valeur et le mérite sont sensés être mesurés par le montant des rétributions, mais ils n’ont eu que la reconnaissance momentanée du merci. Ce que demandaient tous les manifestants, gilets jaunes depuis des années, c’était simplement d’être re-connus. Ils ont pu enfin se re-connaître entre eux sur les ronds-points, le seul lieu où ils pouvaient dans les re-connaissances mutuelles, dans les découvertes des autres, construire une pensée et un vrai vivre ensemble. Ils ont été impitoyablement chassés sans aucune raison d’ordre public.

La seule re-connaissance... reconnue (!) serait celle du mérite auquel on rajoute prudemment l’adjectif républicain (la méritocratie). Mais comment obtenir cette reconnaissance ? De quel mérite s’agit-il ? Qui a le pouvoir de reconnaître ce mérite ? Nous connaissons tous les réponses ! De l’école à toutes les institutions de pouvoir, il s’agit d’être estampillé comme étant supérieur aux autres, mais supérieur dans ce qui est conforme à ce dont ont besoin les estampilleurs. Et ce n’est surtout pas dans toutes les capacités qui pourraient être utiles, indispensables à tous. Cette reconnaissance est traduite par… des bouts de papier. Vous n’êtes plus que des bac, bac+2, des sortis de science po, sortis de l’ENA… ou des rien du tout comme nous l’a rappelé notre président. Plus vous êtes reconnus comme méritants, plus vous êtes des méritants du factice. Le mérite sur lequel se base théoriquement la République pour désigner la place de chacun n’est reconnu que par ceux qui détiennent la République et qui se la transmettent des uns aux autres, surtout pas par ceux qui auraient besoin du mérite des autres. Quelques-uns se sont arrogé le mérite, tous les autres doivent se battre, se battre contre les autres (concurrence, compétition) pour qu’un mérite leur soit reconnu. Juste au-dessus des chômeurs qui doivent arriver à mériter de quoi survivre qui trouvons-nous ? Ceux qui ramassent les poubelles ! Finalement ce sont eux qui détiennent un vrai pouvoir : il suffirait qu’il n’y ait plus personne qui accepte de le faire.

Dans les rapports sociaux ordinaires, la re-connaissance pourrait facilement régler tous les problèmes. Tout le monde est bourré d’opinions différentes, de défauts, les qualités pour les uns étant défauts pour les autres. Mais dans chacun d’entre nous il y a quelque chose d’intéressant si on cherche à le découvrir. C’est ce quelque chose d’intéressant qu’il est important de pointer ; tant qu’on ne l’a pas fait il y a une barrière qui empêche tout accord, toute collaboration, tout vivre ensemble et cela impose des rapports seulement de force. Lorsqu’au lieu de s’opposer d’emblée on pousse l’autre à expliciter, à argumenter, dès que l’on arrive à pouvoir lui dire « Ah, sur ce point je suis d’accord avec toi, tu as raison, mais ... » alors c’est gagné : l’autre sait que tu l’as écouté, il peut alors t’écouter, te re-connaître à son tour et on peut alors décortiquer ensemble toutes les argumentations pour en tirer quelque chose d’utile à tous. Et puis la re-connaissance devient naturelle puisque chacun est rasséréné sur la valeur de sa personne qui n’est plus niée.

Je témoigne que c’est ainsi que nous avons pu arriver à une école du 3ème type avec des parents qui n’était pas forcément convaincus, avec des opinions sur l’éducation fort différentes, des positions sociales différentes ; mais je n’avais pas cherché à les convaincre : nous l’avons fait ensemble parce que l’ensemble était devenu possible dans les re-connaissances des uns et des autres. En somme c’est la re-connaissance qui nous avait permis d’atteindre… la démocratie !

Il y a des stratégies de gouvernance collective basées sur la re-connaissance ou impossibles sans la re-connaissance. Elles ont été théorisées dans les modèles de la sociocratie, de l’holacratie, de la stimergie,… en bref dans tous les modèles d’organisation coopérative. Les anthropologues nous ont aussi fait découvert des sociétés dites primitives n’ayant perduré pendant des millénaires que par la re-connaissance de tous dans la vie collective. La plupart des écoles alternatives, les éco-villages, les ZAD, explorent toutes les formes de gouvernances horizontales. Autrement dit nous avons tous les outils pour redevenir une espèce sociale.

Une question qui n’aura jamais de réponse : si Hitler avait été re-connu comme pouvant être un peintre dans les essais qu’il faisait enfant, aurait-il été ce qu’il a été ?

J’avoue en me relisant que c’est… bien trop simple. Simpliste ou simplet !