vieux

Une société ne changera jamais si le terrain (l’école) où l’on force ses graines à pousser (les enfants) est toujours le même.

Je ne suis pas le seul à m’étonner de la débilité des discours débités par ceux qui pensent pour tout le monde derrière un micro et qui dénigrent toute opinion différente.

Dans nos écoles du 3ème type comme dans beaucoup de classes Freinet ou d’écoles alternatives, les discussions-réflexions collectives étaient innombrables, n’avaient aucun besoin d’être programmées. Il est devenu à la mode de faire des temps de « débats philosophiques » comme si la philosophie n’était pas tout ce que l’on vit quotidiennement qui est philosophique dès qu’on s’interroge, dès que l’on pense, même au bistrot1. Encore faut-il penser et oser le communiquer sans se faire traîner dans la boue.

Au cours de nos réunions quotidiennes en une quarantaine d’années j’ai vu les enfants aborder tous les thèmes qui ont fait des pages et des livres de tous ceux catalogués comme grands philosophes. Depuis la religion entre celles et ceux qui allaient au cathé et celles et ceux qui n’y allaient pas, jusqu’au débats entre chasseurs et non chasseurs en passant par le vote (est-ce qu’on a besoin de voter en classe?), obéir aux parents, les attentats ou les centrales nucléaires (il y en avait une dans la Vienne), etc. etc.

Je n’avais aucun besoin de les provoquer. La vie de chacun, la vie dans la classe, la vie ailleurs, l’actualité, suffisaient. Les petits étaient d’ailleurs souvent ceux qui innocemment provoquaient les grandes questions existentielles. Par l’intermédiaire du journal hebdomadaire et de la messagerie les débats s’étendaient souvent avec d’autres classes, d’autres enfants (voir « Un autre journal scolaire, outil et reflet de la communication »)

L’actualité (celle du monde adulte) pénétrait bien sûr dans la classe, aussi délicate soit-elle à aborder. Et c’est à propos de cette actualité que nous les enseignants nous trouvions parfois face à un dilemme si nous pensions qu’il fallait nous même influencer pour ce qui nous paraissait juste. Notre pouvoir d’influence est immense ce d’autant que nous connaissons les retors et les ficelles de la rhétorique2. Il est très facile d’obtenir que des enfants soient contre la chasse, que ceux qui sont pour la chasse soient mal à l’aise, voire à les rendre coupables de leur opinion même si objectivement toutes idées, toutes opinions sont défendables.

Je me suis retrouvé entre autres situations face à ce dilemme lorsque la peine de mort faisait la une de tous les médias et des conversations familiales. Je savais bien que souvent les enfants reproduisent les pensées des parents, utilisent leurs « éléments de langage3 » mais je n’avais aucun droit de les réduire à néant sous prétexte d’émancipation, d’ailleurs c’était la même chose pour les contre ou les pour la peine de mort. J’ai donc sciemment aidé les partisans de la peine de mort comme les autres à argumenter, à questionner les autres sur leurs arguments plutôt qu’à les réfuter systématiquement. Ce faisant l’opinion toute faite transmise par l’entourage peut devenir la sienne propre, on peut la conserver ou la changer et souvent chacun peut percevoir alors la fragilité de toute opinion, c’est cela pour moi l’émancipation, pas obligatoirement abandonner les opinions transmise par l’environnement familial ou médiatique. J’avais fait la même chose avec les parents dont beaucoup au début étaient perturbés par cette école qui ne correspondait pas à celle où ils avaient été.

Les idées, surtout aujourd’hui, utilisent beaucoup de supports autres que la parole. Sous l’instigation d’Alex Lafosse du mouvement Freinet nous discutions ainsi de tout avec d’autres classes en créant des affiches humoristique ou non, en les échangeant et en répondant par d’autres affiches. L’échange était capital. La propagation d’idées par tous les moyens actuels devient autre quand on peut y répondre par les mêmes moyens. Les caricatures de Charlie auraient eu un autre impact si leurs détracteurs au lieu de les assassiner avaient répondu de la même façon. L’humour que les enfants aimaient pratiquer est provocatrice en même temps qu’elle permet de prendre du recul4. Il est vrai que lorsqu’il s’agissait de la peine de mort, des attentats… c’était guère possible d’y mettre une touche d’humour.

Le chant libre, la poésie, la création musicale, le dessin, le théâtre libre, la poésie, le mime, les marionnettes, voire la danse étaient aussi des supports de la pensée, de son élaboration et de sa communication.

Tous les visiteurs de nos classes étaient étonnés par la tranquillité des enfants. Ce n’était pas parce que c’étaient de petits campagnards comme souvent on se plaisait à dire pour ne pas avoir à chercher plus loin. C’était simplement parce qu’ils pouvaient penser et l’exprimer, savaient écouter, respecter ce que les uns et les autres pensaient et en discuter. Ils le savaient parce qu’ils le pratiquaient naturellement. C’est pour moi la vraie émancipation.

« (…) penserions-nous beaucoup et penserions-nous bien si nous ne pensions pour ainsi dire pas en commun avec d’autres auxquels nous communiquons nos pensées, et qui nous font part des leurs ? On peut donc bien dire que cette puissance extérieure, qui enlève aux hommes la liberté de communiquer publiquement leurs pensées, leur ôte aussi la liberté de penser. » Emmanuel KANT "Qu'est-ce que s'orienter dans la pensée" (1786).

Un vieux billet : Reprendre le pouvoir de penser ! Donner le pouvoir de penser !

 1 Je ne dénigre pas la pratique des débats philosophiques même s’ils sont cantonnés dans des plages d’emploi du temps. Dans les écoles classiques c’est un moyen d’introduire un ferment dans la rigidité éducative d’un système. Mais s’ils en restent là, ne provoquent pas des évolutions du système ou n’y introduisent pas un peu de liberté, ils ne sont pas beaucoup plus qu’un exercice qui n’a pas de suites.

2 Paradoxalement le pouvoir d’influence est bien plus fort chez les bienveillants que chez les autoritaires.

3 Les éléments de langages sont systématiquement utilisés par les politiques, même pour forger la pensée de leurs propres militants !

4 On peut aussi regretter que le rire ou la colère provoqués par les humoristes débouchent rarement dans le public sur une réflexion de ce qu’ils évoquent. Ils sont prudemment cantonnés dans le rôle des fous du roi !

Pour celles et ceux qui aiment les citations

 La plupart des hommes sont incapables de se former une opinion personnelle mais le groupe social auquel ils appartiennent leur en fournit de toutes faites. Gustave Le Bon Anthropologue, Médecin, Psychologue, Scientifique, Sociologue (1841 – 1931)

 Peu d'être sont capables d'exprimer posément une opinion différente des préjugés de leur milieu. La plupart des êtres sont mêmes incapables d'arriver à formuler de telles opinions. Albert Einstein

Les hommes se trompent quand ils se croient libres ; cette opinion consiste en cela seul qu'ils sont conscients de leurs actions et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. Spinoza

Le sauvage vit en lui-même ; l'homme sociable toujours hors de lui ne sait vivre que dans l'opinion des autres. Rousseau

L'opinion publique n'existe que là où il n'y a pas d'idées. Oscar Wild

C'était cela la liberté : sentir ce que son coeur désirait, indépendamment de l'opinion des autres. Coelho

Peste que soit de l'opinion publique ! Un homme vous l'endosse à l'endroit aussi bien qu'à l'envers. Shakespeare

.....

Et celle-ci très révélatrice :

C'est l'un des droits absolus de l'État de présider à la constitution de l'opinion publique. Goebbels