vieux

La hasard d’une date de naissance (1940) m’a fait traverser d’un monde quasi ancestrale à celui d’aujourd’hui. Comme pour les poilus ou les compagnons de la libération, il n’y aura bientôt plus de témoins de ce qui fut ou du comment sans que l’on s’en rende compte nous sommes arrivés dans un monde dont on ne sait plus comment en sortir.

Je me propose à travers mes souvenirs de refaire ce chemin en évitant ce qui concerne ma vie très personnelle qui n'a pas d'intérêt ni ce qui concerne mes engagrements professionnels dont j'ai largement fait état dans ce blog ou ailleurs.

C’est le chemin d’un français du petit peuple ordinaire. La vie quotidienne, l’habitat, l’école,... la poste (les ex PTT, poste, télégraphe et téléphone) puisque le fait que mon père soit postier m’a fait vivre ce qui paraîtrait impensable à l’ère des smartphones et autre internet.

 

1940-1948. Période de l’Occupation.

kodak4 (3)

Virignin, petit bled du Bugey où mon père, démobilisé en zone libre après la débâcle, s’était installé comme facteur-receveur. Nous habitions à la poste, le moindre petit village avait sa poste avec son facteur.

Un jardin, des poules et des lapins pour se nourrir, une pompe dehors pour l’eau qu’il fallait de temps en temps amorcer et protéger du gel l’hiver. Le lavoir à 300 m pour la lessive où ma mère m’emmenait sur la brouette à linge. La cognée, la hache et la serpe pour alimenter la cuisinière dans le lot attribué par la commune aux habitants qui le demandaient dans la coupe de bois municipale sur les flancs de la montagne. Le gros édredon en plumes et la brique chauffée dans le four au fond du lit pour les nuits froides. Une fois par semaine ma mère nous plongeait ma sœur et moi dans la grande lessiveuse où elle avait fait chauffer de l’eau sur la cuisinière pour le grand nettoyage hebdomadaire. Souvent la lampe à pétrole allumée lors des coupures d’électricité et les ombres fantasmagoriques qu’elle dessinait sur les murs. L’aide aux foins, aux moissons, aux vendanges, au « dépillement » du maïs l’hiver dans la tiédeur d’une écurie,... en contrepartie des boudins lors de la mort des cochons ! J’ai beaucoup mangé et aimé les fricassées de boudin aux pommes.

 Dans un coin de la maison, pendu bien en vue, il y avait le martinet : d’abord fabriqué par mon père avec un bout de bois où il avait attaché des ficelles parsemées de noeuds, puis avec des lanières de cuir offert par sa mère ! Il ne s’en est pas servi trop souvent, mais il y avait la menace permanente de sa vue ! C’était courant pour tous les mômes, parfois c’était un fouet ou simplement la ceinture d’un père ! Il y avait le père Noël et le père Fouettard ! Sinon la punition c’était au grenier ou à la cave, je préférais le grenier malgré les souris et les araignées plutôt que la cave lugubrement noire. Les pères ne géraient pas grand-chose de la vie des enfants, sauf pour les punitions : « Tu vas voir quand ton père va rentrer ! » est une des phrases que j’ai entendue le plus prononcer par ma mère. Mais nous les mômes n’en faisions pas un drame, tout au moins en apparence : c’était comme ça pour tous ou presque, en particulier pour les garçons comme il étaiot normal qu'un garçon ne devait pas pleurer..

À table les enfants ne parlaient pas et n’en sortaient que lorsqu’on leur disait et pas question de laisser la moindre miette. Essuyer son assiette était obligatoire et c’était plus facile ensuite pour la vaisselle. Ailleurs c’étaient les restrictions. Si parfois chez le boulanger il n’y avait plus de pain à la farine de blé, il en faisait à la farine de maïs ; bien jaune, il était quelque peu pâteux et indigeste. Quant à la viande de bœuf c’était seulement pour les grandes occasions. Pour ma mère, comme pour la plupart des mères, la bonne santé des enfants tenait au bol de lait quotidien. Elle avait la chance que l’on puisse en chercher tous les soirs à la ferme. J’avais horreur de la peau qui s'était formée lors de son ébullition et je me demande si par la suite mes maux de dos n’étaient pas la conséquence de ce bol de lait ingurgité de force pendant des années.

Dans le village, deux seules voitures, des camionnettes, celle du boulanger et celle du boucher ; les vélos pour aller faire des courses ou à la pharmacie de Belley le chef-lieu de canton, les mômes encore petits sur les porte-bagages. Sur les routes aux nids de poules les charrettes, les tombereaux, les attelages de bœufs ou de vaches pour les travaux agricoles. À l’angle d’une rue, la boutique sombre d’Armande l’épicière avec ses alignements de bocaux et ceux de caramels dorés ou de cachous à la réglisse,... et sa balance Roberval : à part les boites de Banania ou de Tonimalt, les tablettes de chocolat avec leur collection d’images pour qu’on rachète la même marque, la plupart des denrées étaient en vrac et pesées. On n’achetait pas un paquet de lentilles mais trois cent grammes de lentilles. Le vin était bien dans des litres mais il fallait rapporter la bouteille vide pour en avoir une autre. Sur les tartines de beurre je préférais les paillettes de Tonimalt à la poudre de Banania qui volait jusqu’aux narines. Le lait, tous les soirs il fallait aller à la ferme avec son bidon et ma mère récupérait la couche de crème qui remontait à la surface dans la nuit.

 La guerre était lointaine. Dans le gros poste de radio à lampes, c’étaient surtout Edith Piaf ou les victoires du boxeur Marcel Cerdan que j’entendais et mon père n’en parlait jamais. Elle n’est apparue qu’une fois lorsqu’un convoi allemand en retraite d’Italie s’est arrêté devant la poste et que deux officiers sont rentrés dans le bureau. Mon père a bien cru que c’était pour lui. Il avait un peu appris l’allemand dans le cours complémentaire où il avait été. Il comprit qu'en réalité ces officiers cherchaient un wc et du papier : toute leur troupe était prise de diarrhée ! Les seuls allemands (ou boches) que j’ai vus sont ceux qui ont défilé dans la cour pour se soulager dans ce qui nous servait de WC, une cabane au-dessus de la fosse qu’un agriculteur venait vidanger une fois l’an avec sa citerne pour répandre la mixture dans ses champs. Mais pendant leur passage, ma petite voisine qui était ma copine de jeux et sa mère se sont terrées dans leur cave. Peu de personnes les connaissaient, elles étaient arrivées en 1942. Le lendemain elle m’a raconté qu’il ne fallait pas que les allemands les voient sinon ils les auraient emmenées. Après j’ai compris qu’elles étaient juives, mais je n’avais jamais entendu le mot ni à la maison ni dans le village. Après la libération elles sont parties et j’ai perdu ma principale copine.

 À suivre.

kodak3 (2)