1940-1948 (4)

Le Rhône

Virignin était près du Rhône. S’il n’avait pas une importance économique pour le village, il faisait partie de notre environnement et j’aimais particulièrement ce fleuve qui beaucoup plus tard m’a peut-être fait lire Giono et « Le chant du monde ».

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Tout près du village il y avait une lône, c’est ainsi que l’on appelait un bras du Rhône le courant avait perdu toutes ses forces. Elle était envahie par les vorgines, saules un peu rabougris (du gaulois "vorge"), les roseaux, les nénuphars. Mon père et surtout un oncle m’y emmenaient à la pêche près d’une porcherie où ses déversements attiraient les poissons. Personne n’était très regardant sur d’éventuelles pollutions, d’ailleurs en dehors du purin des écuries ce n’étaient pas les pesticides, les engrais, les usines, les bagnoles ou les tracteurs qui pouvaient polluer : l’agriculture c’était la charrue et le fumier. Et puis le poisson c’était de la viande, et au moins « mâche lentement pour ne pas avaler des arrêtes » me disait mon père qui n’y connaissait cependant rien en diététique. Le vendredi à table c'était le jour du poisson, la morue séchée et salée qu'on achetait chez Armande l'épicière qu'elle stockait dans un tonneau, c'était mon jour craint ! Ma canne à pêche était une longue tige de noisetier au bout de laquelle mon oncle avait confectionné une monture. Et on prenait du poisson ! C’est surtout près de cette lône que nous les mômes du village allions traîner, jouer et nous y baigner l’été. C’était notre jungle. Aujourd’hui il est probable que les parents ne nous laisseraient pas y aller seuls et qu’il y aurait des panneaux « baignade interdite ».

Mais le Rhône c’était surtout celui du défilé de Pierre-Chatel, à un ou deux km à pied ou en vélo.

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En 1946 y avait été reconstruit à la sortie du défilé le pont pour remplacer la passerelle détruite au début de la guerre, le pont de La Balme. Une arche en pierre enjambant le fleuve. Il était à l’époque considéré comme un exploit architectural. Nous y allions fréquemment voir les travaux, l’empierrement de la route et le creusement des tunnels qui en donnaient l’accès. Nous n’avions pas manqué le jour où une vingtaine de camions chargés de pierres l’ont traversé pour voir s’il tenait le coup. Il a tenu le coup !

Nous y allions souvent et nous passions des heures à regarder le courant impressionnant dans le défilé. On disait que même sachant nager personne ne pouvait s’en sortir s’il y tombait. Le Rhône c’était aussi le grondement de ses eaux tumultueuses. J’y suis retourné une quarantaine d’années plus tard pour le faire voir à mes enfants en pensant les impressionner. Quelle ne fut pas ma déception en le voyant transformé en une maigre rivière silencieuse : la centrale nucléaire de Bugey avait détourné la plus grande partie de son cours.

En amont à une quarantaine de km il y a eu la construction du barrage de Génissiat. Juste avant qu’il ne soit terminé en 1948 nous y étions allés en vélo. Le môme que j’étais était ébahi en particulier par l’énorme saut de déversement que l’on avait faire au Rhône avant la mise en eau du barrage. Mon père n’arrêtait pas de me faire la leçon sur la chance que j’avais d’être dans une époque où le progrès que je devais absolument admirer allait tout changer. N’empêche que le barrage a noyé en amont quelque chose dont peu de personnes ont entendu parler : les pertes du Rhône. Nous y étions allés avant, mon père et ma mère n’hésitaient pas à faire 60 km avec nous sur les porte-bagages. Marcher sur les rochers du lit où seul le bruit indiquait que dessous coulait le fleuve était impressionnant.

Le Rhône et son pont de La Balme nous le traversions souvent pour aller en vélo nous baigner au lac du Bourget et parfois jusqu’à Aix les Bains. Il fallait passer par le tunnel du Chat sous la Dent du Chat, d’une longueur de 1,5 km. La route y était bombée avec pas mal de graviers tombés de la voûte, au moindre écart c’était le dérapage. Par endroit c’étaient des cascades d’eau qui vous dégringolaient sur les épaules. Très mal éclairé par des loupiotes on n’y voyait pas grand-chose et il fallait avant avoir bien vérifié que les dynamos des vélos fonctionnaient et ne pas s’arrêter sinon les voitures ne vous voyaient pas, heureusement qu'elle étaient rares. Pas question d’y faire les imbéciles, en file bien serrée, mon père en tête, ma mère en serre-file et nous attendions la délivrance de la lueur de la sortie. Nous avions bien essayé une fois de passer par le col du Chat mais la route était tellement raide que même avec ses mollets de facteur mon père avait du mal avec la petite sœur sur le porte-bagages, et puis la descente était encore plus craignos que le tunnel.

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Le Rhône était notre principale sortie. Au cinéma nous y sommes allés une fois. Dans le village de Brens, à 3km, ce qu’on appelait « un tourneur » venait une ou deux fois l’an dans la salle du bistrot du village et projetait un film avec son appareil de projection qui faisait des cliquetis au passage de la pellicule et dans la fumée des gauloises (les cigarettes de tabac brun). Trois kilomètres à pieds dans la nuit pour voir « La fille du puisatier » dont je me souviens encore étonnamment d’images. Nous avions souvent à marcher la nuit, pour rendre visite à quelqu'un ou quand on m'envoyait chercher quelque chose dans la grange. Il n'y avait de lumière nulle part et j'avoue qu'il m'a fallu quelque temps pour ne plus voir de fantômes dans les ombres des arbres ou craindre des monstres dans le bruissements des feuilles.

Aujourd’hui je n’arrive pas à m’imaginer ce qui aurait bien pu nous manquer à cette époque. Certainement pas la télé ! Notre seule richesse c’étaient les vélos ! J’en reparlerai dans un autre épisode.

à suivre

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 Tout en haut le fort où j'allais porter le courrier à 7 ou 8 ans