vieux

1940-1948

La poste.

Mon père faisait sa tournée de facteur en vélo le matin, l’après-midi il était au guichet du bureau. La tournée était longue, beaucoup plus par les mots échangés à chaque dépôt de lettres, souvent directement dans les mains parce qu’il y avait très peu de boites aux lettres, par les menus services à rendre aux uns et aux autres, que par le nombre de km. Il y avait aussi le traditionnel arrêt pour le casse-croûte dans une ferme, parfois il y mangeait à midi puisqu'il n'avait pas d'horaire à respecter ni de pointeuse à actionner. En somme il avait un mission : distribuer le courrier, l'important était que ce soit fait.  Mon père ne buvait pas mais c’est vrai que certains facteurs se laissaient aller à accepter le « canon » ou une "p'tite gnole" qu’à la campagne on proposait souvent… amicalement !

facteur

 L’après-midi quand il allait aider des agriculteurs dans leurs travaux, faire le jardin ou couper du bois dans la montagne, c’était ma mère qui gardait la poste. L’administration ne cherchait pas savoir comment se débrouillaient ses fonctionnaires. On venait à la poste surtout pour toucher ou envoyer un mandat, envoyer un colis ou téléphoner.

La ligne téléphonique de la poste était directement reliée à la poste de Belley à qui le postier demandait le numéro à appeler : Pour la poste de Virignin « je voudrais le 22 à Asnières » raconta Fernand Reynaud. "Vous avez votre numéro, passez à la cabine". Il n’y avait pratiquement pas de téléphones dans le village à part le boucher, le boulaner et le café-hôtel ; si quelqu’un avait vraiment besoin de téléphoner, il venait au guichet, mais il n’y avait bien qu’une ou deux personnes ayant quitté Paris occupé qui pouvaient avoir un numéro à appeler ; peut-être aussi appeler le médecin du chef-lieu. Parce que les médecins se déplaçaient chez les malades, même la nuit.

Là-bas je n’ai d’ailleurs jamais vu un médecin ni pris un médicament en dehors de la cuillerée d’huile de foie de morue ou le bicarbonate en cas d’indigestion et un cachet d’aspirine en cas de fièvre : c’était l’infirmière du village qui faisait presque tout. Lorsqu'un jour je me suis fendu le front sur un piquet métallique du jardin, c'est elle qui l'a recousu et mis un bandeau, aujourd'hui j'aurais été bon pour les popmpiers, le Samu et les urgences ! La rougeole ou la varicelle qu’on attrapait presque tous étaient faciles à diagnostiquer et tu restais à la maison tant que tu avais des boutons. Ah ! Il y avait aussi les poux ! Le remède était simple : rasage du crâne ! Les « pouilleux » à éviter étaient ensuite facilement montrables du doigt ! Moi j’avais de la chance : j’avais un oncle coiffeur à Lyon. Quand nous y allions j’avais droit à la coupe en brosse très courte, la plus chère mais gratuite pour moi ! J’avais horreur de ça, les cheveux ne tenaient raides en brosse que le temps que l'espèce de gomina n'était pas parti, mais le passage du peigne à poux était ensuite facile et on ne savait pas si j’avais eu la visite des petites bêtes.

La libération n’a pas apporté beaucoup de changements, la vie a continué comme avant. Je n'ai strictement aucun souvenir d'avoir su qu'on était libérés ni d'ailleurs qu'on était occupés. Les petits fonctionnaires étaient toujours très mal payés mais il ne fallait pas que ceux qui étaient logés gratuitement avec un jardin se plaignent, et ils ne se plaignaient pas, ils assuraient le service public, sacré pour eux. La poste était leur poste qu'ils faisaient fonctionner comme les locomotives et les trains étaient ceux des cheminots qui les faisaient rouler quoi qu'il arrive. Mon père n’acceptait jamais une invitation au bistrot non pas parce qu’il ne voulait pas boire d’alcool mais parce qu’il aurait fallu qu’il paye sa tournée à son tour.

J’avais un peu grandi et parfois à partir de 7 ou 8 ans, mon père me chargeait le jeudi ou pendant les vacances d’apporter le courrier à une vieille dame qui habitait seule dans un fort qui surplombait le défilé de Pierre Chatel (voir photo). C’était pour lui près d’une heure chaque semaine parce que cette brave dame était abonnée à une revue. Ou mon père était gonflé de m’employer ainsi, ou comme ma mère qand elle gardait le guichet nous faisions sans le savoir partie de la fonction de facteur-receveur. Bien avant l’Occupation et bien après de nombreux enfants participaient à l'entreprise familiale et ce que je devais faire n’était finalement pas plus amoral que ce que devaient faire ceux qui aidaient leurs parents dans les champs.

Il fallait grimper le long d’un sentier escarpé en plein soleil au flanc de la montagne ; arrivé près de l’ancien pont levis il fallait crier plusieurs fois avec l’écho « c’est le facteur, il y a une lettre », puis se pencher au-dessus du vide pour glisser la missive dans une fente de la muraille. J’aimais bien le sentier caillouteux avec ses odeurs de buis, un peu moins les bois de châtaigniers surplombés par l'inquiétante muraille à l’arrivée, encore moins bien l’opération finale.

Lorsqu’il y avait des mandats ou des signatures à faire, c’était mon père qui y montait l’après-midi. Un jour je l’ai accompagné et la vieille dame, Madame Zapa, nous a fait rentrer dans l’extraordinaire forteresse où personne d’autre ne rentrait jamais. Du temps de la monarchie elle était sensée garder le défilé de Pierre Chatel, passage du royaume de Piémont-Sardaigne au royaume de France. Madame Zapa était toujours habillée de blanc, n’avait que des chats blancs, des paons blancs et elle a offert à mon père une petit verre de liqueur blanche. À l’école j’étais le héros qui avait vu la sorcière du chateau, était rentré dans son antre et en était revenu.

 À suivre : l'école - voir les épisodes précédents

la poste1

 

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