vieux

1946.

à six ans, l’école.

Il fallait faire 1 km à pieds. Dans le village on entendait le bruit de nos galoches avec leurs semelles de bois. Il n’y avait que le fils d’un châtelain qui avait des brodequins avec semelle de cuir. Sur la route, surtout celle du retour, il y avait l’atelier du père Gache le menuisier : « Alors Nanard, ça a marché l’école aujourd’hui ? ». J’aimais le regarder, voir les copeaux voler sous le fer de la varlope, sentir l’odeur du bois. Il m'avait fait mon plumier. Il y avait aussi le forgeron et je ne me lassais pas de regarder gicler les étincelles sur l’enclume. C’était lui qui avait forgé la serpe avec manche en lanières de cuir de mon père pour tailler les buis dans la coupe de bois ; mon père l’a conservée toute sa vie. Et puis l’étang dont le concert des grenouilles envahissait les nuits de printemps.

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Le « maître » et la « maîtresse » étaient un couple d’instituteurs. L’épouse s’occupait assez maternellement des CP, je n’ai aucun souvenir ni bons ni mauvais de ses apprentissages. Je me souviens juste qu'elle était blonde et bien en chair. J’ai bien appris à lire mais aucune idée du comment.

Le mari, petit pète-sec brun à la petite moustache noire, s’occupait des plus grands jusqu’au certif. Il était aussi secrétaire de mairie. Pendant longtemps à la campagne l'instituteur était secrétaire de mairie. Cela lui donnait un certain pouvoir et surtout améliorait sa situation financère. C'est probablement pour cela qu'il possédait la troisième voiture du village.

 Chez lui fallait obéir sinon il te faisait joindre les trois doigts et le pouce d’une main dressée pour y flanquer un ou deux coups de règle. Bon, tu savais qu’il fallait baisser ta main au bon moment et crier un bon coup pour qu’il soit content. Obéir à la baguette ou au doigt et à l'oeil ! 

Chez lui nous n’étions que deux dans ma division (on n’appelait pas encore ça des cours). Chaque année tu passais dans l’alignement suivant. Le « maître » de son estrade contrôlait l’ensemble, distribuait les différents exercices pour que chaque division lui fiche la paix pendant qu’il faisait la leçon à une autre. Ceux qui finissaient vite le travail à exécuter attendaient les bras croisés ; moi ça ne m’arrivait jamais, j’étais un lent, donc obligatoirement un paresseux qui devait terminer son « travail » pendant les récrés. Le maître avait cru faire montre d’esprit en m’appelant « Collot, colimaçon ».

Lorsqu’il y avait les compositions mensuelles (aujourd’hui on appelle ça des contrôles), dans ma division il ne pouvait y avoir qu’un premier et un deuxième ! La première était toujours ma copine émigrée parisienne ; au choix et suivant l’humeur familiale je n’étais donc régulièrement que soit le deuxième, soit le dernier.

Il y avait quand même, mais seulement pour les grands, un établi sous le préau pour le travail manuel et le jardin à désherber. En théorie le jardin était scolaire pour apprendre à jardiner, en pratique c’était souvent seulement celui du directeur de l’école, comme le curé de campagne ou le postier avaient aussi leur jardin : avec le logement les petits avantages des fonctionnaires mal payés ! Les filles faisaient couture avec la maîtresse. Les guerres, les restrictions avaient incité l’État à préparer dès l’école les futurs citoyens (ou ses futurs soldats) à se débrouiller pour subsister. Aujourd’hui on appelle cela développement durable en faisant des discours et des leçons d’écologie.

Le principal achat pour l’école était la blouse. Si pour les garçons elles étaient toutes grises ou noires, ce n’était pas parce que ce devait être un uniforme, c’était pour protéger les vêtements des taches d’encre qui s’y voyaient moins avec ces couleurs. J’étais en gris comme presque tous les autres parce que je ne sais pas pourquoi les blouses noires étaient plus chères. Elles étaient comme le bleu de travail des ouvriers. Un seul lavage de la blouse à chaque rentrée de vacances pouvait suffire. Les blouses des filles étaient plus variées et colorées ou elles se contentaient de tabliers, elles étaient supposées être moins « cochonnes » que les garçons.

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Finalement c’était quoi l’école ? L’école c’était surtout les encriers en porcelaine blanche dans un trou à droite du pupitre en bois ; tant pis pour les gauchers mais officiellement il ne devait pas y avoir de gauchers. L’école c’était surtout les plumes sergent-major au bout d’un porte-plume en bois qu’il ne fallait pas tremper à fond sinon les doigts étaient violets pour un bout de temps, les taches sur le bureau et la corvée de grattage après la classe. Et puis c'était la plus que délicate opération pour tracer les lettres sur la page du cahier. On veut croire que les pleins et les déliés c’était pour la beauté de la calligraphie ; pas du tout : pour que l’encre capturée dans le creux de la plume se dépose en une trace maîtrisée sur la feuille, il fallait appuyer délicatement en descendant pour que les becs s’écartent légèrement en déposant juste ce qu’il fallait d’encre et au contraire alléger la pression en remontant sinon la plume accrochait le papier. Il fallait acquérir une sacrée dextérité et la délicatesse du geste pour qu’au cours de l’opération il n’y ait pas de magnifiques pâtés d’encre qui vous narguaient sur la page où vous aviez sué ! Je ne vous dis pas le nombre de pages arrachées qui ont marqué ma scolarité primaire, surtout que je perdais souvent l'indispensable buvard ! Vous ne pouvez pas imaginer combien l'invention du crayon à bille par le baron Bic dans les années 60 a été la principale révolution bénéfique de l'école... quand il était autorisé !

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L’autre objet qui faisait de vous un écolier était l’ardoise et la craie avec tous les jours la cérémonie du calcul mental par le procédé La Martinière tiré du nom de son inventeur Claude Martin. Le maître, du haut de l’estrade pour superviser l’opération d’un seul coup d’oeil récitait le processus  : « Quatre plus trois plus sept ! Ne bougez pas ! - Écrivez ! - Levez ! » et une forêt d’ardoises était brandie. Il fallait ensuite vite effacer pour recommencer. L’achat indispensable était une petite éponge dans une boite ronde qui devait rester humide. Je la perdais souvent mais elle était avantageusement remplacée par un crachotement et un coup de coude. Les ardoises étaient... en ardoise. À la moindre chute elles se fendaient ou se cassaient ou se déboîtaient de leur cadre en bois et ma mère qui devait en racheter me passait un savon à la maison. Pour l’écriture des brouillons et les exercices c’était le crayon d’ardoise. Une mine épaisse faite de cire et de craie qu’il fallait enfiler dans un porte crayon métallique qui avait du mal à tenir entre les doigts. Les porte-plumes, simple bout de bois avec une emmanchure métallique pour enfiler le plume, ne tenaient pas mieux. Plus tard nous avons eu des ardoises en carton bouilli, plus légères elles ne se cassaient pas et ne faisaient pas de bruit quand elles tombaient, mais bien plus difficiles à effacer. Un crayon à papier, un taille crayon et une gomme en plus dans le plumier en bois au couvercle coulissant et nous étions parés pour le « métier d’écolier », expression qu’a osé employer aujourd’hui un pédagogue médiatique se prétendant moderne.

L'école c'était aussi le banc de bois fixé au pupitre sous lequel tu te butais les genoux quand tu avais grandi et qui te talait les fesses à force de t'y tortiller surtout quand tu étais maigrelet.

Mes parents ont été invités une ou deux fois à manger chez les instits : après l’Instituteur, le curé et l’infirmière, le facteur était le quatrième intellectuel du village puisqu’il avait réussi le brevet pour l’être. Et puis entre les seuls fonctionnaires du village il faut bien créer une relation. Je ne sais plus si c'est dans sa voiture ou celle du boucher que mon père avait été emmené à l'hôpital le jour où il a fait une crise d'appendicite. Ces jours-là craints par moi, il fallait que je me tienne bien pour mériter cet honneur. La visite inverse n’avait pas lieu : le logement de la poste n’était pas pour ma mère à la hauteur pour les recevoir et je ne les y ai jamais vus. À la maison il n’y avait bien que le père Carpin, le père Bouvier, deux paysans, et le père Gache le menuisier qui y venaient des soirs d’hiver « taper une coinche », une sorte de belote, pendant que ma mère faisait les gaufres.

À suivre. Prochain épisode : le Rhône épisodes précédents

1Je vous parlerai du certif (certificat d’études primaires) dans un futur épisode.

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Des années plus tard