1940-1952

Le cathé, l’éducation

éducation

 NB - Il ne m’est pas possible de faire une généralisation à toute une époque de ce que j’ai pu vivre à ce propos. Tout pouvait être différent suivant les lieux, les familles, les situations sociales, les prêtres...

À Virignin, tout le monde allait au cathé sauf ma copine la petite juive dont je vous ai déjà parlé ce qui avait dû contribuer à leur isolement le temps où avec sa mère elles s’étaient réfugiées dans le village. Il fallait aller au cathé comme il fallait aller à l'école ou manger sa soupe.

Je ne sais pas si nous avions affaire à un curé bizarre pas très porté sur la religion mais le jeudi matin c’était presque un jour de liberté, en particulier pour moi où ma mère n’avait pas à chercher où je pouvais bien être puisque j’étais au cathé ! Normalement il devait bien y avoir une heure précise où le cathé débutait mais lorsqu’il faisait beau le brave curé attendait patiemment que soient finies les parties de cache-cache dans les champs de blé ou de maïs avoisinant, celles de chat perché et autres jeux sur la place de l’église. L’hiver, je me souviens juste d’une petite pièce avec un poêle où nous étions entassés dans la fumée des cigarettes du curé et les grosses rigolades dont je ne sais plus par qui et par quoi elles étaient provoquées. Quant au retour il pouvait s’éterniser, en particulier au bord de l’étang, jusqu’à ce que l’estomac crie famine.

Bien sûr il y avait la messe le dimanche. Ma mère était normalement catholique comme toutes les mères de l’époque mais elle n’avait pas le temps d’aller à la messe tous les dimanches. En somme j’étais chargé de la représenter auprès de son divin. Seuls les jours de Pâques et la messe de minuit à Noël étaient immanquables pour elle. Comme toutes les femmes, à l’église elle mettait toujours un fichu sur ses cheveux. Je n’ai jamais su si c’était marqué dans les évangiles ; vraiment bizarre cette injonction faite aux femmes dans la plupart des religions de cacher leurs cheveux. En somme pour être près du ciel il faut cacher beaucoup de choses, il paraitrait que ce serait à cause d'une pomme et d'un serpent. Mon père comme beaucoup de pères ne mettait jamais les pieds à l’église. Le jour de la messe de minuit où l’église était pleine il prétextait qu’il fallait qu’il prépare le sapin de Noël pour que l’on ait la surprise en revenant.

messe2La messe était pour nous encore de grands moments de rigolade, enfin surtout pour les garçons. Je ne sais pas si l’expression « grenouilles de bénitier » vient de là mais il y avait souvent un chenapan qui avait disposé la veille un crapaud dans ledit bénitier et nous traînions innocemment à l’entrée de l’église avant d’aller nous installer pour voir l’effet produit sur… les grenouilles de bénitier. Les enfants étaient tous installés devant, les filles d’un côté les garçons de l’autre et le seul acte religieux à faire était de se lever, de s’asseoir, de s’agenouiller et de recommencer en même temps que l’on voyait les fidèles le faire. Ah ! J’oubliais : faire de temps en temps des signes de croix et une génuflexion avant de s’extirper de sa place et de s’échapper. La religion s’est résumée pour moi à cette gestuelle, si tu la faisais à peu près, tu étais tranquille.

Il y avait eu un concours très particulier : capturer la veille des hannetons, les mettre dans une boite d’allumettes et avoir récupéré une petite fiole d’encre à l’école, avoir choisi des brins de foin très fin, avoir le tout dans une poche sans rien écraser ; pendant la messe sortir subrepticement le tout, pendant que les voisins faisaient écran, enfoncer délicatement le brin de foin dans le cloaque du hanneton et tremper l’extrémité dans l’encre, puis le relâcher ; si tout avait été effectué avec soin et si le hanneton avait résisté, il devait s’envoler et être attiré irrésistiblement par les bougies de l’autel juste au-dessus du livre dont je n’ai jamais su si le curé le lisait vraiment. Théoriquement le malheureux insecte entraîné par le poids du brin de foin devait raser le livre et le bout encré balafrer la page ! Je ne suis plus très sûr que l'exploit ait été réalisé une fois, mais cela nous avait occupé pendant quelques dimanches pour tenter de le renouveler au détriment des malheureux insectes.

messe3Plus tard lorsque nous somme arrivés à Chavanoz1, jusqu’à mes douze ans il a fallu continuer cathé et messe jusqu’à la communion. J’ai même été  enfant de chœur une courte période. Agenouillés derrière le prêtre au pied de l’autel les deux enfants affublés d’une soutanelle rouge et blanche étaient chargés de deux opérations qu’il fallait réaliser aux bons moments : se lever à tour de rôle pour aller prendre le fameux gros livre et le mettre un coup à gauche, un coup à droite du prêtre en tournant une page, et puis agiter à d’autres moments précis une clochette. Cela devait donner le signal aux fidèles qu'ils devaient se lever, s'agenouiller ou s'asseoir ; il fallait surveiller le curé qui faisait un petit signe discret. C’était vraiment difficile de ne pas se tromper ce que je faisais souvent en particulier pour agiter cette fichue clochette. Quant à manipuler les burettes pour le saint apéro je n'ai pas eu le temps d'avoir l'honneur d'arriver à ce stade de compétences : l’expérience a rapidement pris fin lorsqu’un jour après m’être emmêlé les pieds dans la chasuble dont nous étions attifés, j’ai failli faire tomber le bouquin qui devait être saint et, décontenancé en redescendant reprendre mon poste, je bousculai et fis dégringoler bruyamment la clochette qui roula jusqu’aux pieds des premiers fidèles ! Manifestement je n’étais pas doué pour des fonctions ecclésiastiques.

Il y avait aussi de temps en temps les jours de "confesse ». À tour de rôle il fallait rentrer dans la boite du confessionnal, attendre que le curé ouvre le volet de sa grille, commencer par « bénissez-moi mon père parce que j’ai pêché », tâcher de trouver un pêché plausible dans la liste apprise ou en inventer un ou deux pour être crédible, jusqu’au « Dites un pater et deux avé et allez en paix mon fils » et le « fils » qui n’en était pas un, bizarrement vouvoyé, allait faire semblant de marmoner la punition pieusement agenouillé pour que le curé le voit bien en même temps qu’il lavait plus blanc que blanc le pénitent suivant et avant de se sauver jouer avec les autres déjà blanchis. Beaucoup plus tard un ami me raconta que, garnement savoyard, profitant d’une absence du curé il était entré à sa place dans le confessionnal jusqu’à ce qu’une vieille femme y entra et s’agenouilla, avait ouvert le volet et vite découvert dès qu’il avait fallu qu’il prononce les mots clefs, s’était enfui poursuivi par les cris horrifiés. Scandale dans le village ! Il y était resté caché deux jours sans rentrer pour tenter d’échapper aux foudres et à la correction paternelle.

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Mon expérience religieuse se termina le jour de la communion dite solennelle et mit fin aux aspirations de ma mère qui rêvait peut-être que je devienne prêtre, après tout cela aurait été une certaine sécurité d'un emploi pas trop pénible. Pour préparer ce moment les futurs communiants avaient droit officiellement à une semaine sans aller à l’école. C'était un peu comme un centre aéré ! Ce jour arrivé, nous avions été chargés, moi et un autre loustic, de lire à haute voix et ensemble je ne sais plus quoi devant les fonds baptismaux, puis de prendre la tête du cortège des communiants pour traverser l’allée de l’église devant les fidèles énamourés. Cela aurait dû être solennel comme le nom de la cérémonie l’indique. Mais la lecture à haute voix de quelques phrases tarabiscotées dont nous ne comprenions pas l’importance provoqua au premier déraillement de l’un de nous deux un inextinguible fou rire. Quand l’un arrivait à s’arrêter et à lire trois mots, immanquablement cela redéclenchait la crise chez l’autre. C’est connu, plus il ne faut pas rire et plus vos viscères se tordent et plus rien ne peut l’arrêter. Et nous avons défilé comme prévu sans pouvoir faire cesser les soubresauts qui nous agitaient devant un parterre offusqué et ma mère honteuse. Rajoutons à cela la récupération en tirant la langue de l’espèce de rondelle blanche appelée hostie que le curé vous déposait en bredouillant des mots en latin pendant qu’un enfant de chœur aspergeait les communiants à genoux de fumée purificatrice en balançant un encensoir, avaler le truc sans le mâcher et sans vomir, le tout toujours sans rire et en prenant un air inspiré… et pour mon copain fils d'une institutrice et moi cela avait été la fin définitive de notre éducation religieuse.

Catéchisme et messes ont été pour moi de bons moments de mon enfance tout en étant complètement hermétique à ce qu'aurait dû en principe  m'inculquer la religion. Je ne sais pas si c’est pour cela que je suis devenu un mécréant forcené et assumé ! 

À Virignin l’éducation judéo-chrétienne parentale était finalement très sommaire et se réduisait surtout à des interdictions et des menaces de punitions, paradoxalement plus nombreuses si les parents étaient un peu instruits. Je ne me souviens pas d’avoir été submergé par des leçons de morale mais l’éducation n’est pas ce qu’on vous apprend mais ce qu’on vous fait vivre, en provoquant sa reproduction ou au contraire sa fuite. Mes copains fils de paysans étaient beaucoup plus libres que moi. Je pouvais beaucoup moins qu’eux aller vadrouiller à longueur de journée avec les autres. Il me fallait soit demander la permission, soit trouver des tas de prétextes ou faire traîner plus que de raison les retours de l’école le soir, heureusement ma mère n’avait pas de montre.

Mon père se piquait de savoir comment bien éduquer puisque lui l’avait été ; c’était aussi le lot du fils de l’instituteur, de celui du châtelain et de celui du maire qui avait la plus belle maison du village. Autrement dit, plus les parents avaient une instruction qu’ils pensaient les distinguer des autres, plus ils nous contrôlaient. C’est le fils de l’instituteur, un peu plus âgé et déluré que moi, qui m’apprenait toutes les astuces pour échapper aux regards paternels et éviter si possible les corrections qui risquaient de s’en suivre. Et puis comme le fils de l’instituteur ne pouvait être que quelqu’un de bien, ma mère me laissait aller avec lui et c’est lui qui m’entraînait avec la bande d’autres gosses par monts et par vaux et surtout au bord de la lône du Rhône, m'apprenait à fabriquer un lance-pierre avec de vieilles chambres à air... Il a été un de mes meilleurs éducateurs ce qui m’a été beaucoup utile par la suite.

Le contrôle parental qui finalement était surtout sur les devoirs scolaires du soir, ne pas parler à table et boire son bol de lait tous les matins, ne pas se toucher le zizi,... s’amenuisait au fur et à mesure que nous grandissions et cessait pratiquement à 14 ans après la fin de l’école obligatoire.

Plus tard, je me suis parfaitement reconnu dans l'enfance que Louis Pergaud a décrite dans "La guerre des boutons" qu'il n'a manifestement pu écrire que pour l'avoir aussi vécue.

 1Je narrerai l’époque ou nous habitions à Chavanoz de 1949 à 1959 dans de prochains épisodes.

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