vacances5056 (2)

1940-1956

Les vacances à la ferme, les moissons, la batteuse

Tous ceux qui avaient des grands-parents paysans étaient les privilégiés qui pouvaient partir en vacances. Après la guerre les colonies de vacances commençaient à se développer, mais elles concernaient plutôt les enfants des villes(1). Jusqu'à une douzaine d'années chaque année j'étais deux mois petit paysan.

Les parents de ma mère étaient des paysans bressans. À partir de Virignin puis de Chavanoz c’était l’été, parfois pendant les vacances d’hiver, le branle-bas de l’expédition en vélo pour faire la soixantaine de km jusqu’à Biziat. Petits c’était sur les porte-bagages des parents par-dessus les sacoches, un peu plus grand sur nos propres bicyclettes, et pendant deux mois nous ne les voyions plus : il fallait qu’ils repartent au boulot puisqu’eux n’avaient que leurs 15 jours de congés payés mais cela devait quand même être un peu leurs vacances puisqu’ils n’avaient plus à s’occuper de nous.

vélo

 

vacances-poules044

Deux bons mois à garder les vaches, les conduire dans un pré ou aller les chercher les soirs, attacher les chèvres dans des buissons, aider à ramasser les pommes de terre ou sarcler les betteraves, donner à manger aux poules et aux lapins, trier les haricots les soirs des vacances d’hiver, boire le lait cru le soir pendant la traite... La grand-mère nous laissait essayer de tirer quelques gouttes de lait du pis des vaches et nous étions fiers quand nous arrivions à faire tinter un jet au fond du seau.

Mais aussi jouer dans le foin du fenil ou à cache-cache avec les cousines ou passer des heures au grenier  à lire et surtout regarder en cachette les images des décolletés des héroïnes sur les « Nous deux » ou « Confidence » que mes tantes y entassaient. Au grenier il y avait aussi, à côté du tas de blé et ceux de pommes ou de noix, une pile d’albums d’images d’Épinal racontant la guerre de 14. Il y avait même le casque de mon grand-père parce qu’il avait été poilu dans les tranchées du Chemin des Dames et en avait été un des rescapés. Il n'en parlait jamais, il n’avait répondu qu’une fois à mes questions :

vacances casque

- Mais pé pourquoi vous y êtes allés à la guerre ?

- Ben on était obligés, et puis à l’école on nous avait appris qu’il fallait tuer les boches parce qu’ils nous avaient pris l’Alsace-Lorraine.

Des deux côtés du Rhin la boucherie de 14-18 avait été longuement préparée par les deux écoles publiques ennemies. On occulte le rôle tenu par l’école, pourtant c’est bien pour cela qu’après 1918 des Célestin Freinet ont voulu la changer pour « Plus jamais ça ! »

vacances9061

Il y avait aussi à la ferme des jours très attendus par nous les enfants et où tous les bras disponibles y compris ceux du voisinage étaient sollicités. Par exemple celui des moissons suivi par celui de de la batteuse. Le progrès c’était la faucheuse mécanique tirée par deux vaches attelées. Les outils étaient le râteau en bois placé en oblique sur son manche pour rassembler les épis en gerbes et la fourche pour élever les gerbes sur le haut du char. Les enfants nous aidions à faire les gerbes mais attendions surtout le grand moment où le grand-

vacances2053père nous hissait tout en haut du chargement pour rentrer comme des empereurs à la ferme. Ce n’est qu’adolescent que j’ai fait partie de ceux qui chargeaient et compris que ce n’était pas avec les muscles qu’on hissait une lourde charge tout en haut mais dans un mouvement de tout le corps. La faux était surtout utilisée pour couper le trèfle pour donner quotidiennement aux lapins. Le grand-père m’a appris à faucher et le plaisir de voir la lame glisser sur les tiges et les coucher en andains était du même ordre que celui d’un joueur de tennis faisant un service. L’aiguisage d’une faux était un art qui s’effectuait d’abord par son martelage avec un marteau spécial sur une enclumette que l’on piquait dans le sol, puis l’affûtage avec une pierre à faux que l’on sortait d’un étui à moitié rempli d’eau accroché à la ceinture comme un revolver de cowboy. Je n’ai jamais pu bien réussir le martelage. Un peu plus grand je me suis régalé quand j’ai été convié à battre au fléau le trèfle pour la semence ou les haricots secs avec les hommes : la jouissance des fléaux qui frappent, rebondissent dans l’air et recommencent en rythme sans jamais s’entrechoquer… et l’impression de faire partie des hommes ! Aujourd’hui tous ces gestes nécessiteraient probablement un entraînement savant dans un club sportif !

batteuse

Un peu plus tard c’était l’arrivée de la batteuse dans la cour de la ferme. Elle arrivait tirée par un tracteur qui ensuite entraînait son mécanisme par une courroie. Le tracteur en lui-même était un événement pour nous parce qu’aucune des petites fermes des environs n’en possédait et c’était le premier que nous voyions. Il n’y a eu un tracteur chez mes grands-parents que dans les années 60 lorsque mon oncle, le tueur de cochons, a repris la ferme. En haut de la batteuse pour engouffrer les gerbes c’étaient des hommes jeunes parce qu’il fallait être leste et en pleine forme pour ne pas se laisser entraîner dans le mécanisme… et les accidents du travail n’existaient pas. À la récupération du grain qui coulait sans arrêt c’étaient les hommes forts qui se relayaient pour remplir les sacs, les charger sur le dos et les monter au grenier. C’est encore un geste que j’ai été fier de pouvoir faire... beaucoup plus tard ! Et puis il y avait ceux chargés de réaliser la meule de paille dans la grange, précieuse pour la litière de l’étable et le futur fumier.

C’était une journée dans la poussière dorée, l'odeur de la paille, le bruit lancinant de la batteuse et le solide repas préparé pour tout le monde par ma grand-mère et mes tantes.

(1) Je parlerai des colonies de vacances dans un épisode des années 60

 

À suivre : les vendanges, l’alambic le dépillement du maïs épisodes précédents