communautés2

Dans les quatre ou cinq années qui ont suivi 1968 il y a eu les premières tentatives de communautés. C’étaient surtout de jeunes urbains des grandes métropoles, certains en couple avec des enfants, qui fuyaient la ville pour vivre en communautés comme les hippies américains librement dans la nature… et l’amour. La plupart était issue de familles aisées, voire bourgeoises. J’en connaissais un peu quelques-unes de l’Ardèche parce que j’y allais souvent camper au printemps et l’été pendant les weekends ou des vacances. Et puis elles m’intéressaient. Comme dans le Gers ou l'Ariège, autres lieux prisés des communautés, il y avait le soleil, les cigales… l’été ! Vallon Pont d’Arc et les gorges de l’Ardèche étaient très connus des Lyonnais. Il y avait aussi moult maisons ou hameaux quasiment abandonnés qu’il suffisait de squatter. Matériellement cela semblait propice. Oui, mais !

Tout d’abord les maisons abandonnées ou en ruines n’étaient pas là où les touristes allaient mais dans la montagne ardéchoise… où l’hiver est plutôt rude. Brutalement la plupart s’apercevaient que la nature ce n’était pas seulement le soleil et les petits oiseaux ! Il fallait savoir y vivre. Certains pensaient même qu’il suffisait de jeter des graines dans l’herbe pour qu’elles poussent et se récoltent, ils appelaient cela « l’agriculture naturelle » (il y a même eu un livre qui le leur expliquait !). Ils ont vite déchanté et dès la première année beaucoup sont retournés dans leurs familles. Méchamment nous disions « les filles et les fils à papa sont retournés à la maison ! »

communautés1

Et puis la vie libre en communauté, quand on a jeté brutalement toutes les contraintes, c’est la déstabilisation assurée. Subvenir à ses besoins sans qu’il y ait de règles pour l’organiser c’est dépendre des seuls qui veulent bien le faire et qui en ont vite assez.  L’amour libre, quand on est en couple, ce n’est pas qu’intellectuellement qu’il peut se vivre. Il y a eu des témoignages d’enfants l’ayant vécu qui racontaient qu’ils ne savaient plus qui étaient leur mère ou leur père et qui en ont été ensuite marqués à vie. Cependant il ne serait pas juste de généraliser cela. Dans les archives de l'INA on retrouve des reportages que nous pouvions voir à l'époque, faits en Ariège (où je n'allais pas) où des enfants expliquent leur vie en communauté ( https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/1976-paroles-d-enfants-on-vit-en-communaute) ce qui montre aussi qu'à cette époque une télé momentanément libérée et pas encore sous l'emprise de quelques membres du CAC 40 pouvait informer. Pendant ces années les enfants et leur parole ont été pour la première fois considérés comme faisant partie de la société à part entière, les émissions de Françoise Dolto que j'ai déjà signalées dans un épisode précédent étaient très écoutées.

Beaucoup de ces communautés ont été éphémères. Celles qui ont perduré plus facilement ont été celles qui avaient un leader charismatique et idéologique et des moyens comme celle du philosophe italien Lanza Del Vasto à La Flayssière mais qui datait de 1948. Certaines n'étaient parfois pas très éloignées des sectes.

christiana

Il y avait aussi l’extraordinaire commune libre de Christiana à Copenhague où tout un ancien et vaste casernement inutilisé en pleine ville avait été squatté par toute une « faune » de libertaires, de familles avec enfants. Cela avait été une étonnante aventure de tâtonnement expérimental d’organisation sociale et sociétale ainsi que de résistance, y compris juridique, à l’ordre établi ainsi qu’aux autorités qui a duré jusqu’au 21 juin 2 011 où un accord permit aux habitants du plus célèbre quartier alternatif d’Europe d’en racheter à l’État une partie. Contrairement aux autres communautés c'était en milieu urbain. Christiana a été indestructible ! Je ne sais pas si le livre paru dans ces années que j’avais et que j’ai cité dans l’image est toujours édité, si oui c’est un livre de témoignages étonnant.

 

communautés4

On apprenait aussi l’existence de l’extraordinaire commune de Marinaleda en Andalousie. Après la mort de Franco en 1975, grâce à son jeune maire et après une âpre lutte d’occupation des terres Marinaleda est devenue une étonnante commune coopérative tant au point de vue démocratique qu’au point de vue économique. J'ai loupé l'occasion d'aller la voir lors d'un séjour en Andalousie. Avec Christiana ils ont constitué deux exemples de ce qui est finalement possible c'est à dire de ce qui n'est plus de l'utopie. Il est de fait que ce n'est pas l'utopie qui est dangereuse mais sa réalisation. Les pouvoirs l'ont bien compris puisqu'aujourd'hui soit ils répriment par la force toute velléité (les ZAD) ou imposent tant de contraintes de tous ordres que les utopies deviennent compliquées à réaliser. Ce qui me rend optimiste c'est qu'envers et contre tous elles continuent à fleurir.

C’est dans les années 80-90 qu’une autre vague d’émigration urbaine est arrivée en Ardèche, mais cette fois les néo-ruraux qui s’y sont installés y sont arrivés avec un projet économique, agricole et sociétal solide et mûrement pensé. J’y ai eu beaucoup d’amis. Ils ont contribué au renouveau économique de la région. Il a fallu cependant attendre les années 2010 pour que les idées du vivre autrement ensemble se concrétisent par les expériences récentes des habitats coopératifs, tiers-lieux, éco-villages ou villages démocratiques comme celui de Pourgues où j'ai séjourné une semaine et d'autres que je connais aussi. Ils sont en quelque sorte les héritiers d'une longue histoire... qu'ils ne connaissent peut-être pas.

communautés3

 

Ce long tâtonnement expérimental, social et sociétal auquel j’ai pu assister ou connaître finira bien par ouvrir les yeux aux aveugles de tout temps.

Prochain épisode : Les écoles parallèles -  épisodes précédents ou index de 1940-2021