Le hasard !

« Avec la tête qu’il a, la dégaine qu’il a et les méthodes qu’il emploie il ne tiendra pas trois mois à Moussac ! ».

 

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Plus tard un collègue devenu ami m’a raconté que c’était ce que se disaient entre eux tous les instits du canton. Ils n’avaient pas tort, logiquement c’est ce qui aurait dû arriver.

Il est vrai que pour tout le village la classe unique n’était qu’en sursis pour un an. L’institutrice précédente, pourtant habitante du village, respectée et très traditionnelle, n'avait tenu qu'un an et venait d’en partir dès qu’elle avait compris qu’elle allait devoir réaliser la quadrature du cercle avec tous les âges. Pour tout le monde c’était la dernière année de l’école. Au moins l’année où j’y suis arrivé, les parents pouvaient supporter l’hurluberlu puisque pour eux tous les enfants allaient aller à L’Isle Jourdain la rentrée suivante.

Mais la vraie raison qui a fait que l’école a perduré 35 ans et l'a fait résister aux politiques d’éradication m’a été donnée des années plus tard, le jour où avec les parents et le village nous arrosions mon départ. Ce jour a d’ailleurs été le seul de ma vie où je n’ai pu m’empêcher d’éclater en sanglots inextinguibles en plein milieu du petit discours que je devais prononcer à mon tour. Les relations qui s’étaient créées, surtout au moment de la lutte commune pour défendre l’école, n’avaient plus rien à voir avec celles d’un fonctionnaire, de passage comme tous les fonctionnaires.  Le rituel cadeau d’adieu fait en ces occasions avait été un poste de télé : je m’imaginais que personne ne connaissait ma situation financière un peu délicate, or si l’école avait télévision et matériel de toute sorte, tout le monde savait que son instituteur n’avait même pas la télé !

C’est pendant le repas que, les discussions allant bon train, les parents se demandèrent comment NOUS avions pu en arriver à cette école incongrue et à y tenir comme à la prunelle des yeux, je me la posais moi aussi d’ailleurs.

C’est Monsieur Prouteau, cantonnier de la commune, toujours parent d’élève qui expliqua ce qui c’était passé une vingtaine d’année avant, un fameux jour de novembre.

J’ai déjà expliqué dans des épisodes précédents la façon dont je vivais. Barbe et cheveux n’étaient pas dus à mon appartenance à un quelconque mouvement hippie mais simplement parce que sans eau courante il vaut mieux supprimer la corvée du rasage ! D’autre part, pour me vêtir chaudement à moindre frais, j’avais trouvé dans ce qu'on appelait "les surplus américains" qui étaient à l’époque sur tous les marchés avec les stocks devenus inutilisés de l'armée américaine, une superbe chaude et longue houppelande militaire, probablement en provenance de la guerre de Corée. Mes collègues avaient raison, j’avais une drôle de dégaine.

 Début novembre après la première rentrée à Moussac, il a neigé. La neige dans la Vienne, qui plus est anormalement précoce, et tout est arrêté. Le matin impossible de faire sortir ma vieille 2CV. Sans me poser de question (c’est mon défaut !), surtout pour le plaisir de marcher dans la neige, je fis à travers bois et vallées la quinzaine de kilomètres à pied. Avant l’entrée du village, la route faisait une longue ligne droite. La suite, un peu comme une scène d'un western de Sergio Leone, c’est Mr Prouteau qui l’a racontée :

« J’étais avec ma pelle en train de déblayer un peu le trottoir. Tout à coup, j’ai vu au bout de la route un point noir qui avançait sur la route toute blanche. Tiens ! Qui est-ce qui peut bien sortir par ce temps ? Au fur et à mesure qu’il avançait, je vis un bonhomme avec de la neige dans les cheveux et dans la barbe avec un grand manteau. Ce n’était pas le père noël c’était l’instituteur ! Ce jour-là l’école a été ouverte alors que toutes les autres écoles du département étaient fermées ! Je suis sûr que c’est ce jour que nous avons fait confiance à Monsieur Collot ».

moussac - neige

Je raconte à mon tour. En passant devant lui, appuyé sur sa pelle, j’avais bien vu son air ébahi. J’avais continué à marcher imperturbable dans le village jusqu’à l’école, au milieu de la rue où il n’y avait encore aucune trace. Je voyais bien quelques rideaux bouger sur mon passage. Arrivé à l’école j’allumai le poêle et, en à peine un quart d’heure tous les enfants étaient là ! Je n'ai jamais su comment l'information avait couru aussi vite ! Nous étions effectivement la seule école de la Vienne à avoir été ouverte normalement ! Non seulement tous les enfants étaient venus mais le soir Monsieur Prouteau m’attendait devant l’école avec le tracteur de la commune pour ne pas que je rentre chez moi à pieds.

Tous les parents qui étaient parents d’élèves à cette époque ont été unanimes : c’est bien ce jour où j’avais été reconnu comme un « maître d’école » au moins aussi sérieux que les autres et non plus comme un dangereux gauchiste. Pour tous c’était bien ce jour que tout c’était enclenché. Le hasard absolu !

Second hasard.

Quelques jours plus tard il y a eu un autre hasard. Giscard d’Estaing, alors président de la république, avait supprimé le 11 novembre comme jour férié. Nous étions donc à l’école. Ce matin-là, un enfant parla de la cérémonie à laquelle devait participer son grand-père, ancien combattant. On en discuta, qu’est-ce que c’est une cérémonie ? Un ancien combattant ? Pourquoi ?... et naturellement : « le mieux c’est d’aller y voir et on en discutera après ! ». Nous voilà donc partis. La place du monument aux morts, le monument, au fond la mairie, d’un côté l’église, de l’autre le café « chez Monique » où a lieu ensuite le traditionnel vin d’honneur. Nous attendîmes sagement sur le trottoir devant le bistrot, la place encore déserte.

 

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La poignée d’anciens combattants, quelques membres de la municipalité, sortirent en cortège de l’église derrière leur drapeau… et toutes les têtes ahuries se tournèrent vers nous en passant devant la bande de mômes sagement groupés sur le trottoir. Une fois les gerbes déposées et les discours terminés, nous rentrâmes tranquillement à l’école pour discuter de tout ça[1]. À peine quelques minutes plus tard, une délégation d’anciens combattants et leurs épouses frappa à la porte, les bras chargés de gâteaux « Nous sommes désolés, nous ne savions pas que les enfants de l’école viendraient, ça ne se fait pas ailleurs, il fallait rester au vin d’honneur… »

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Le 8 mai suivant, férié donc sans école, tous les mômes et moi étions quand même revenus pour la cérémonie, attendant toujours sur notre trottoir comme de bons laïcs. Cette fois, non seulement il y avait beaucoup plus de monde, mais la salle du bistrot de Monique pour le vin d’honneur avait été aménagée pour accueillir d’abord les enfants de l’école, avec gâteaux, jus de fruits… servis et soignés comme des VIP par les gens du village ! « Ah mais tu es bien le fils de Charlotte ?... Il y avait longtemps que je ne t’avais pas vu !... Et comment va ta maman ?... Allez, resservez-vous, vous en voulez encore ?... », quant à moi il aurait fallu que je reprenne je ne sais combien de fois le petit kir traditionnel !

Toute l’école venait d’être adoptée par tout le village et du coup aussi l’étranger à l’allure bizarre et maître d’école ! Cela a eu par la suite beaucoup d'importance pour que l'école appartienne au village, que les enfants de l'école deviennent les enfants du village, le village l'espace de l'école et l'école elle-même l'espace des habitants.

Ça ne fait pas sérieux de dire que l’école du 3ème type est née du hasard d’une neige et d’une cérémonie et non pas de quelqu’un qui se serait pris pour un visionnaire. Et pourtant c’était bien cela ! Dans la bande d’instits de classes uniques avec qui s’est élaborée l’école du 3ème type, nous nous racontions souvent en rigolant ces différents hasards qui avaient permis aux uns et aux autres et sans qu’on l’ait prévu d’aller vers ce qui normalement semble impossible. De ces hasards, il y en avait d’aussi incroyables que les miens ! D’accord il n’y a pas de hasard dit-on, mais quand même si !

Des collègues m’ont souvent dit que j’avais eu à Moussac des parents exceptionnels pour avoir pu faire de l’école ce qu’elle était devenue. Or les parents et les habitants de Moussac étaient tout à fait semblables à ceux de tous les villages de France. Ceux des ami-e-s dont les petites écoles étaient devenues semblables à celle de Moussac étaient eux aussi ordinaires. Les parents des écoles où à l’inverse les collègues aussi progressistes étaient en butte à toute sorte de tracasserie étaient aussi semblables aux nôtres.

Une des principales leçons que j’ai retirée de morceau de vie est que lorsqu’on soupçonne un ensemble de personnes incapable de comprendre ce que l’on fait ou propose, que l’on est dans une position de méfiance et de défense, immanquablement ces ensembles se comportent comme ce qu’on pense qu’ils vont le faire. Ils se méfient d’ailleurs, à juste titre et tout comme moi, de ceux qui savent où est leur bien, ou à l’inverse ils se confient pieds et mains liées à des « conductores », ceux qui parlent le mieux. Qui aurait pu penser par exemple que les « Gilets jaunes », petites gens du peuple, en refusant justement d’avoir des leaders allaient se mettre à débattre du RIC, à créer des assemblées citoyennes sur des ronds-points, imaginer, faire vivre et proposer d’autres organisations démocratiques ? Il ne s’agit pas d’être innocent et de vouloir que le charisme d'une personne entraîne tout le monde comme des moutons là où elle veut. Il s’agit juste de comprendre que nous faisons partie de la même humanité et que ce sont nos intérêts communs qui font qu'ensemble on peut la faire devenir. Beaucoup de petites classes uniques de mon époque l’ont démontré, c’est peut-être pour cela qu’elles ont été éradiquées par tous les pouvoirs, de gauche et de droite.

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C'était il y a 45 ans ! En une quarantaine d’années avec des enfants, je peux me souvenir pratiquement de tous les visages et de tous les prénoms, un peu moins pour ceux de Lantignié, quasiment sans exception pour ceux de Moussac. Parfois un prénom m’échappe un moment, revient ensuite.

De gauche à droite, accroupis :

Pascal, Jacques, Yannick, Laurent, Christophe, Jacques, Éric, Patrick, Corinne

Debout

Didier, Jean-Yves, Isabelle ( ?) Sandra, Béatrice, Élisabeth ( ? fille d’une maman de passage), Franck, Jacky, Christian

[1] Il n’est pas de mon propos de parler pédagogie dans ces rubriques. Toutefois lorsqu’on aide les enfants à discuter sans vouloir les aiguiller vers une pensée on s’aperçoit qu’ils sont beaucoup moins crédules que les adultes et qu’ils savent s’interroger et interroger les faits. À propos de cette commémoration ils posaient une multitude de questions que l’on aimerait voir se poser par tous les citoyens « Pourquoi ils sont quand même partis à la guerre ? À quoi elle a servi ? Qui est-ce qui a écrit les discours ? etc. etc. Y répondre honnêtement vous oblige à essayer de ne pas vouloir leur inculquer ce que vous pensez.

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Aujourd'hui, beaucoup moins fringant !!!

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