limace

Nos pousses de salades étaient régulièrement mangées par les limaces au grand désespoir des planteurs. Si on voulait en récolter, il fallait faire quelque chose. Les empoisonner ? C’était déjà l’époque où l’on parlait d’agriculture biologique, des dangers des pesticides… Les papas furent mis à contribution :

- Moi, il m’a dit que c’était du sable autour de la plate-bande qui les empêchait de passer.

- Le mien il m’a dit que c’était avec de la cendre.

- Le mien il m’a dit que c’était avec des verres de bière et qu’elles s’y noyaient…  Mise en œuvre immédiate, mais les effets n’étaient pas probants, les salades étaient toujours dévorées. 

- C’est peut-être parce qu’on ne le fait pas comme il faut ?

- Mais comment savoir ?

- Faudrait faire des expériences !

L’expérience, les enfants ne cessent naturellement d’en faire et de vouloir en faire… quand elles ne leur sont pas interdites. Nous en savons quelque chose, nous parents dans les maisons !

Et nous voilà à installer dans la salle de l’atelier sciences, une grande table recouverte d’une toile cirée. Au centre des jeunes pousses de salade bien fraîches, entourées de cordons variant au gré des essais en sable, en cendre, en poudre de lessive, avec des couvercles remplis de bière… A l’extérieur, quelques limaces. Chacun sait que les limaces ça avance à la vitesse d’une limace !  Il a fallu que la table d’expérience et ses limaces restent plusieurs jours en place et qu’à tout moment des enfants puissent s’y attarder, éventuellement appeler les autres, pour que des constatations puissent être faites… si des constations devaient être faites. L’imprévisibilité, son temps nécessaire, en général l’école n’aime pas cela. Seul ennui, le matin on retrouvait des limaces un peu partout et il fallait renouveler sans cesse les feuilles de salade et choisir les plus tendres : les limaces ne mangent pas n’importe quoi ou ne peuvent manger n’importe quoi.

Des constatations, il en a été fait ! Si le cordon était trop fin, nos limaces le franchissaient. Les plus grosses comme un bulldozer ou parfois avec une technique étonnante : elles allaient placer l’avant de leur corps en le soulevant de l’autre côté de la barrière poudreuse, puis le reste suivait. Les petites s’engouffrant dans la brèche créée. Un cordon large était plus efficace, celui de cendre encore plus. On y voyait des bestioles gluantes… engluées. Si le cordon était humidifié, il n’avait plus d’effets. Pourquoi les limaces étaient-elles arrêtées par ces matières poudreuses et sèches ? 

- Parce qu’elles ne peuvent pas glisser dessus ! C’est comme quand on fait du patin à roulettes sur le chemin de pierres. C’est toujours par la mise en relation d’informations disparates et surtout vécues qu’est le chemin de la connaissance. C’est une habitude à acquérir, mais ces enfants l’avaient et je les y incitais sans cesse, à toute occasion.

Mais il y en a toujours un qui n’est pas satisfait par ce qui est proposé.  

- Pourtant, la cendre c’est fin, ce n’est pas comme des pierres. Et puis les limaces n’ont pas de roulettes. La remise en question d’une conclusion, c’est aussi cela la science. Ce Mathieu faisait retomber tout le monde dans un abime de perplexité. Heureusement, sur la toile cirée les traces du parcours de nos limaces brillaient au soleil. Personne ne s’était encore interrogé sur ces traces. C’est un petit qui y a mis les doigts. Les petits fourrent toujours leurs doigts partout, y compris dans les prises électriques. « Touchez : ça glisse ! ». Ça alors ! Nos gastéropodes glissaient sur ce qu’ils secrétaient ! De comment empêcher leurs salades d’être mangées, les enfants en étaient arrivés à comment se déplacent les limaces.

Bien sûr une telle découverte méritait d’être communiquée. Ce fut sur deux ou trois pages du journal scolaire qui était notre média interactif d’un petit groupe de classes de notre réseau.  Alors que les enfants s’attendaient à des félicitations, la première réaction reçue fut une lettre qui s’offusquait de la cruauté des expérimentateurs. De la science à l’éthique ! D’abord un peu désarçonnés mais voulant quand même se défendre, donc argumenter, mes « scientifiques » répondirent après un long débat en classe. Comme ils étaient les « attaqués », ils cherchèrent donc des justifications qui tournaient autour de « Oui mais, c’est les limaces ou c’est nos salades ! ». La lettre et leur réponse fut publiée illico dans le journal qui était hebdomadaire et transmis au réseau. Il s’en suivi un long et passionné débat entre plusieurs classes par l’intermédiaire des journaux échangés et de la liste de diffusion de la messagerie du minitel. De la science nous étions passés à la philosophie.

Ce qui nous importait, à moi et à mes collègues amis, ce n’était pas la justesse ou la fausseté d’une opinion, c’était de pouvoir l’argumenter, d’écouter les arguments des autres, éventuellement de la modifier. Dans l’atelier sciences j’avais fortement suggéré, pas tout à fait imposé mais presque, qu’à chaque expérience ils fassent dans un grand classeur collectif un croquis ou un schéma de ce qu’ils avaient observé ou constaté. Le croquis qui crée une représentation qui n’est pas une photographie est une des principales composantes du langage scientifique, un croquis peut faire découvrir ou supposer ce que l'on ne voit pas, faie émettre des hypothèses. Je suggérais aussi aux autres d’aller voir de temps en temps ce qu’avaient fait ou trouvé l’un d’entre eux, ce qui pouvait provoquer des rebondissements ou des contestations. Un inspecteur qui en avait regardé une feuille m’avait vertement critiqué « Comment pouvez-vous laisser des erreurs comme par exemple ce croquis d’insecte avec quatre pattes ? ». Je lui avais alors mis le nez sur quelques feuilles suivantes où un autre enfant avait repris l’observation du même insecte en indiquant en gros que les insectes avaient six pattes, puis sur une autre plus loin où il avait été observé que les araignées elles avaient quatre pattes, donc que ce n’étaient pas des insectes !

Les limaces nous avaient entraînés sur des chemins inattendus. Mais que de choses s’étaient développées dans les capacités enfantines au cours de ces chemins.

J’oubliais : les salades ont été laissées à leur triste sort, mais quelques-unes en réchappèrent et furent mangées… à leur tour.

Ces deux épisodes résument ce qu’était la classe unique et pourquoi je l’avais demandée. Pas besoin de grands discours pédagogiques, il suffit d’avoir un jardin et tout ce qu’on ne trouve pas dans une école. Malheureusement on a besoin de grandes théories élaborées par des experts et déclinées en programmes.

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