école ouverte

Depuis enfant, j’avais toujours été ennuyé par les horaires à respecter. Se lever, s’habiller, déjeuner, partir parce que c’était l’heure ! Peu importe si tu n’avais pas assez dormi, étais fatigué, avais des envies d’autres choses… On ne se rend même pas compte que tous les enfants et adolescents de France doivent tous se lever à la même heure, monter à la même heure dans les bagnoles ou les cars de ramassages scolaires (ramassage !) qui les déposent devant la grille de l’école, attendre l’heure de l’ouverture de la grille, rentrer ensemble dans des bâtiments quasi identiques, exécuter ensuite aux mêmes heures ce que des programmes ont prévu qu’ils fassent, rester assis tant que n’arrive pas le quart d’heure de la récrée, aller décharger sa vessie qu’au moment de la même récrée, attendre l’heure de sortie qui se prolonge pour ceux dont les deux parents sont encore au boulot par l’étude ou la garderie. De surcroît, ce n’est même pas fini à la maison où il faut faire les devoirs. Tout cela avec son corolaire : le « Dépêche-toi ! Dépêchez-vous ! » que j’ai entendu des dizaines de milliers de fois. Et l’on ose toujours parler des rythmes des enfants qu’il faudrait respecter ! Vous me direz qu’il faut bien les préparer à ce qui sera ensuite leur vie de salariés !

Dès le début je n’avais donc pas du tout été sourcilleux sur l’heure d’arrivée, pas plus que sur celle de la sortie sauf que pour cette dernière avant 16 h 30 je demandais que les parents le demandent peu importe la raison qui d’ailleurs ne me regardait pas. Clément par exemple au début n’arrivait régulièrement que vers 9 ou 10 heures, il avait besoin de sommeil, c’était tout. Le même Clément, un peu plus grand, à l’inverse arrivait même avant moi (comme d’autres d’ailleurs), il aimait bricoler tranquillement avant que tout le monde arrive. Le soir, certains s’éternisaient à rester dans l’école pour poursuivre quelque chose qu’ils avaient entrepris, faire ce qu’ils ne pouvaient faire à la maison, attendre qu’un parent soit revenu du boulot, etc.

Je n’étais pas un irresponsable : je connaissais bien tous les enfants, toutes les familles, cela m’était facile de donner un coup de fil lorsqu’un enfant n’arrivait pas tardivement d’une façon anormale au cas où il lui soit arrivé quelque chose en route, les parents eux aussi me prévenaient pour ne pas que je m’inquiète. Un autre avantage des petites structures. Il est vrai que ma pratique pédagogique n’imposait à personne de suivre ensemble telle ou telle leçon à tel ou tel moment puisqu’il n’y en avait pas, des leçons. Pas étonnant que l’EN n’a jamais voulu soutenir ces pédagogies alternatives qui troublent l’immuable chaîne tayloriste scolaire.

Petit à petit l’élasticité des horaires s’était passablement agrandie. Il arrivait donc que je ne sois pas dans l’école alors que des enfants y étaient déjà ou encore. Au bout d’un an, les parents qui avaient bien compris l’intérêt pour leurs enfants comme pour eux s’inquiétèrent cependant qu’il y ait dans l’école des enfants sans adultes ; et puis aussi il n’y avait pas encore des ATSEM de la fonction territoriale obligatoires par la suite dans les classes uniques.

Avec le maire, nous utilisâmes alors les tout nouveaux contrats aidés et une jeune femme, Nathalie, fut embauchée à mi-temps pour me seconder l’après-midi et elle restait jusqu’à 18 h, en profitant aussi pour faire un peu de nettoyage qui était fait autrefois une fois par semaine par le garde champêtre. Puis, comme tout le temps de présence des enfants dans l’école n’était pas couvert, ce fut Christine qui fut embauchée et elles se partageaient la journée.

Je m’entendais parfaitement avec Nathalie et Christine puisque je les avais choisies. Si elles étaient bien embauchées par la mairie, le maire me demandait avant qui il pouvait embaucher. Ce n’était pas très courant, aujourd’hui c’est même rare[1]. Si bien que nous formions vraiment une équipe pédagogique et elles étaient aussi importantes que moi, malheureusement sauf pour le salaire[2].

Si bien que de sept heures à dix-huit heures il y avait toujours un adulte responsable dans l’école, et même les mercredis matin et des périodes de vacances (au mois d’août, l’école était par contre fermée, ce qui n’empêchait pas des enfants de venir faire un tour au jardin !). L’école était devenue vraiment à disposition des enfants, ce qui devrait être le rôle d’un service public.

Un mercredi matin, j’étais aussi à bricoler dans l’école. Ce matin, il y avait pas mal d’enfants qui vaquaient à diverses occupations une partie dans la cour. Une voiture s’arrêta devant la grille et un monsieur bien habillé rentra dans l’école :

- Ça alors ! Vous êtes la seule école du département qui fait classe le mercredi ?

Je lui expliquai vaguement qu’il n’y avait pas classe ce jour comme dans les autres écoles, mais comment nous nous étions organisés pour que les enfants qui le voulaient puissent y revenir et faire ce qu’ils voulaient.

Incroyable ! C’est la première fois que je vois ça ! Je vais en parler demain à mes stagiaires.

Ce monsieur était formateur des futurs inspecteurs à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm à Paris. C’était flatteur pour nous ! Je ne sais s’il l’a fait, nous n’en avons jamais eu d’échos. Comme beaucoup de choses que nous faisions dans les classes uniques, nous ne mettions prudemment jamais au courant l’inspecteur ni l’académie.


[1] Dans un prochain chapitre je soulignerai l’importance qu’ont eue les maires à Moussac.

[2] ] Pour compenser je leur permettais de s’absenter lorsqu’elles en avaient besoin sans pinailler sur les heures de présence. Mais un mi-temps payé au SMIC cela ne fait pas vivre une famille. Le maire a alors eu l’idée de coupler ce mi-temps avec un autre mi-temps pour s’occuper du camping et diverses aides au secrétariat.

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