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Dans les classes uniques nous ne voyions pas souvent l’inspecteur et il nous fichait une relative paix : d’abord les classes uniques étaient condamnées à disparaître ne serait-ce que par la démographie et la fuite des parents comme celle des instits, elles ne représentaient que très peu d’intérêt pour l’administration. Ensuite du fait du multiâge il était plus difficile aux inspecteurs de nous obliger à nous plier stricto sensu aux instructions officielles de tout temps rédigées par rapport aux classes de la chaîne tayloriste scolaire. Ces contrôleurs devaient en plus être des conseilleurs, en somme des contremaîtres qui n’avaient jamais exercé le métier qu’ils étaient censés inculquer à leurs subordonnés. 

 En mai de la première année, première inspection. L’inspecteur était somme toute un brave homme, proche de la retraite, qui pensait avoir vu toutes les pédagogies possibles au cours de sa carrière. Comme c’était dans les années suivant 1968 il fallait se moderniser un peu et il avait eu l’idée de faire remplir avant par les inspectés une sorte de pré-rapport, en somme d’abord s’auto-inspecter avant sa venue. Il envoyait un formulaire avec une marge pour ses observations, mais bien cadré : les questions et deux ou trois lignes pour répondre : Quels sont vos cahiers ? Comment évaluez-vous ? Quel est votre emploi du temps ? etc. J’avais joué le jeu, mais comme je n’avais rien ni ne faisais rien de ce qu’il demandait j’avais expliqué, argumenté, démontré les raisons pour lesquelles je ne faisais pas ce qui était indiqué, ceci ne tenant pas dans les lignes attribuées j’avais ajouté deux ou trois pages d’annexes. Je savais que j’allais l’embarrasser puisque, pris à son propre jeu, pour faire son rapport il allait falloir qu’il commente solidement ce que j’avais écrit.

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La matinée de l’inspection, il passa une heure avec les enfants, prenant des notes. Puis il vint me voir : « Mr Collot de toute ma carrière je n’ai jamais vu ça ! Il m’est impossible de faire un rapport (et pour cause vu l’exercice qu’il allait être obligé de faire). Je reviendrai à la rentrée prochaine et verrai si les enfants ont progressé. » Peut-être aussi pensait-il qu’à la prochaine rentrée les familles auraient déserté cette classe unique et qu’il n’en entendrait plus parler. En tout cas, c’était un honnête homme puisqu’il est bien revenu, a vu que les enfants avaient progressé et a donné son feu vert à la continuation. Dans le rapport, dans la marge qui lui était réservée il y avait un trait rouge devant chaque question montrant qu’il avait lu, comme font les instits quand ils ne veulent pas mettre un B ou un M. En conclusion parce qu’il faut bien mettre une phrase : "Mr Collot devra signaler à la mairie qu’il y a un jour sous la porte d’entrée qui laisse passer le froid dans le couloir. »

Il y a eu quelques autres anecdotes qui ont fait qu’il m’a fichu une paix royale. Cet inspecteur n’était pas aussi obtus que son aspect et son âge pouvait le faire croire. Il avait instauré le soir après l’école des sortes de mini-conférences pédagogiques où un thème était débattu. Les syndicats avaient donné la consigne de refuser d’y participer puisque ce n’était pas dans le cadre de la présence réglementaire des enseignants, mais beaucoup y allaient quand même. Pardi, il vaut mieux se faire bien voir de sa hiérarchie ! Comme je trouvais intéressantes ces rencontres, j’y suis allé. Mais dès la première j’annonçai ma couleur :

- Vous savez que rien ne nous oblige à être présents. Donc je reste si dans nos discussions vous n’êtes plus l’inspecteur, mais un simple collègue comme nous. Est-ce que vous êtes d’accord ?

  Bien sûr, il ne pouvait faire autrement. Par la suite, il y a eu comme un accord tacite : dans ses conférences officielles je me gardais de l’embarrasser, en contrepartie il ne venait plus m’ennuyer dans ma classe.

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Il y a eu une autre anecdote : c’était la première année où le passage des enfants au collège faisait l’objet de stages entre instituteurs de cours moyen et professeurs du collège. C’était annoncé comme convivial puisqu’il fallait débroussailler une problématique nouvelle. Dans ce premier stage, notre inspecteur avait avec lui un jeune stagiaire-inspecteur, tous deux trônant devant le parterre. Tous deux se tutoyaient, un peu trop ostensiblement comme pour bien marquer leur différence avec nous. Je ne sais quelle mouche m’a piqué, mais à la première occasion où j’ai eu à l’interpeler, je lui balançai « Je ne suis pas d’accord avec toi… » Effet surprise ! Mais comme ce fut son stagiaire d’inspecteur qui me répondit en me tutoyant aussi, que d’autres trublions de mon acabit s’étaient mis aussi à les tutoyer, il ne pouvait plus casser l’ambiance. À la fin de la séance, le futur inspecteur, probablement intrigué, vint longuement discuter avec moi. L’histoire ne se finit pas là :

À la fin de l’année, il y a eu la première commission d’entrée en sixième. Les instituteurs de cours moyen, des professeurs du collège, l’inspecteur et son inspecteur stagiaire devaient statuer sur l’entrée en sixième des enfants. Pour ce faire nous devions mettre dans une grande enveloppe kraft le cahier de contrôle, les résultats des évaluations et je ne sais plus quoi. Sur le dos de l’enveloppe, il fallait résumer par des lettres (A, B, C) si les niveaux étaient atteints dans les matières dites fondamentales. Évidemment, je n’avais rien de ce qu’il fallait mettre dans les enveloppes, mais me doutais que personne n’allait s’amuser à regarder. Même pendant la commission lorsqu’il fallait discuter d’un cas douteux, aucun collègue ne se serait permis de regarder dans l’enveloppe pour mettre en doute l’avis d’un autre collègue. Donc dans l’enveloppe je mettais… un cahier vide pour faire le poids quand les enveloppes passaient de mains en mains pour arriver sur la pile à côté de l’inspecteur, enveloppes que plus personne n’allait ensuite ouvrir. Les miennes faisaient donc ainsi leur tour, lorsque, arrivées dans les mains de l’inspecteur stagiaire, celui-ci en ouvrit une, probablement pour voir quels contrôles faisait l’hurluberlu avec qui il avait discuté. Le temps s’est suspendu pour moi quelques secondes. Qu’allait-il faire ? Il me jeta un regard et, imperturbable, il remit délicatement le cahier vide dans son enveloppe.

Pour la petite histoire, cet inspecteur stagiaire est devenu directeur du CRDP (Centre Régional de Documentation Pédagogique) de Poitiers dont il fit un des plus modernes de France, puis il occupa des fonctions nationales. Plus tard, il vint participer au colloque « Écoles rurales, technologies nouvelles et communication » que j’avais organisé dans le Vercors.

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La seconde inspectrice était franchement newlook, probablement étudiante en 68. Elle était une des rares à défendre la réforme des cycles de 1989, et son dada étaient les évaluations, formatives ou normatives ou sommatives ou diagnostiques, et lors de ses conférences pédagogiques elle bassinait la plupart des instits qui en étaient aux compositions mensuelles, notes et classements. Elle les trouvait vraiment ringards d’où peut-être une certaine sympathie pour l’instit dont l’apparence incongrue lui faisait penser qu’il n’était peut-être pas tout à fait comme les autres. Elle avait épousé un banquier, faisait ses tournées d’inspection en Mercédès dernier cri. En somme, le métier d’inspectrice était pour elle comme un lobby. Le jour de mon inspection, pensant avoir affaire à un ex-soixante-huitard, elle m’avait dit :

 - J’en ai marre de ce monde. Je vais aller élever des chèvres dans les Pyrénées ! Ce à quoi je lui avais répondu ironiquement :

- Vous savez ce que c’est d’élever des chèvres ? Ce n’est pas en faisant la tournée du troupeau en belle bagnole ! L’autre monde n’est pas aussi confortable et pas toujours poétique !  Ce n’était pas très malin de ma part, mais cela m’avait permis de prendre mes marques.

Elle avait passé une journée complète dans ma classe, ce qui est rarissime. Elle avait vraiment essayé de comprendre. En fin de journée quand nous discutâmes sur tout ce qu’elle avait vu et cru comprendre, je lui fis cette remarque :

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- Je suis étonné, vous ne me dites rien sur l’évaluation ? Vu qu’elle n’avait pas pu en voir le moindre embryon.

- Ça va ! J’ai compris, mais il n’y a que chez vous que c’est possible. Il y a quand même quelque chose qui me dérange : les enfants n’ont pas un seul cahier !

- Écoutez, donnez-moi une seule bonne raison et demain matin j’en instaure un.

- Monsieur Collot vous m’énervez !

Et elle a ramassé son sac et s’en est allée alors que les enfants eux étaient partis depuis longtemps. C’est quand même elle qui a remonté ma note qui trainait dans les bas-fonds depuis mon blâme une bonne quinzaine d’années avant et qui est revenue à un chiffre plus normal. J’ai appris ensuite qu’elle était devenue inspectrice d’académie, comme quoi les chèvres, bof… !

Le dernier inspecteur, je vous en reparlerai dans un prochain épisode à propos d'une fameuse émission de télé : j’avais fini, bien involontairement, par l’envoyer à l’hôpital, pas pour un coup de poing dans le nez, mais pour une dépression nerveuse carabinée. Une secrétaire de l’inspection académique qui s’occupait des départs en retraite m’a raconté, le jour où j’ai fait ma demande, que mon inspecteur qui était venu se plaindre à l’Inspecteur d’académie du trublion de Moussac s’était vu rétorquer vertement et bruyamment : « Vous allez me ficher la paix avec Moussac, débrouillez-vous avec, je ne veux plus vous en entendre parler ! ». Il était ressorti parait-il livide du bureau, le lendemain il était en dépression. Je n’en étais probablement pas la vraie cause, mais même si ce n’est pas bien ça fait toujours plaisir de le croire. Pas drôle d’être un chef qui a d’autres chefs !

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Les inspecteurs, c’est comme toute autorité, ils ne maintiennent leur pouvoir que par la peur qu’ils inspirent. Ils n’ont que le pouvoir que notre comportement leur permet, il suffit souvent de leur demander de se mettre à notre niveau de professionnel qu’eux ne sont pas ou ne sont plus depuis longtemps. Il faut dire que les classes uniques où rien ne peut se faire comme dans l’école tayloriste rendaient leurs doctes conseils quelque peu légers et ils avaient tendance à ne pas trop insister… en attendant que ces classes tombent d’elles-mêmes par fuite des familles ou des instits.

Il n’empêche qu’ils font du dégât et beaucoup d’enseignants pratiquant des pédagogies alternatives en ont payé les conséquences. Dans un autre épisode, je vous narrerai une de ces affaires.

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Dans le fond, la plaie de l’école ce sont ses inspecteurs… et son ministre. La première réforme serait… de les supprimer !

 

 

 

 

 

 

 

 

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Ces projets d’école devaient être approuvés par l’IEN. Ce devait être un document avec les rubriques à remplir fait normalement par le directeur et l’équipe d’enseignants. J’en faisais un d’une bonne trentaine de pages qui avait été discuté et contresigné par les parents ! Du coup, l’inspecteur devait se le farcir complètement s’il ne voulait pas l’approuver et le justifier point par point…ce qu’il se gardait de faire.

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