La vie à Moussac

Le repas des enfants de l’école chez Lulu.

cantine

Comme je n’habitais pas dans le village, contrairement à ce qui était habituellement conseillé aux instits de campagne et contrairement à ce que je faisais à Lantignié, j’avais décidé de ne pas participer aux activités et associations de la commune. Par expérience j’avais appris qu’en me mêlant de ce qui se passait, immanquablement j’allais, à un moment ou à un autre, avoir à prendre parti, à être perçu comme celui d’un clan parce que dans tous les villages il y a presque nécessairement des antagonismes dus à des intérêts différents ou opposés : entre ceux du bourg et ceux des hameaux, ou entre les agriculteurs et ceux du domaine tertiaire, ou entre les chasseurs et les non-chasseurs, ou entre les commerçants ou artisans et les autres, etc. Beaucoup plus rarement entre ceux de gauche et ceux de droite, il est plus prudent de ne pas afficher ses idées politiques. D’autre part, je savais qu’à un moment ou à un autre l’instituteur ne peut s’empêcher d’apparaître comme un donneur de leçons. Je voulais n’être que le professionnel au service et à l’écoute d’un village. Ce qui ne m’empêchait pas de m’intéresser à tout ce qui se passait, ne serait-ce que pour comprendre les enfants.

Il y a eu dès la seconde année le problème de la cantine. Lorsque les parents ont ressenti que leur école valait la peine d’être conservée, ils ont compris qu’alors pour garder toutes les familles il fallait qu’un bon nombre d’enfants puissent prendre leur repas sur place à midi. Créer une cantine ? Je connaissais bien le problème, et pour cause (voir les épisodes à Lantignié) ! D’une part je ne voyais pas de possibilités matérielles dans l’école ou à côté, d’autre part je savais l’investissement personnel que cela demandait. L’idée des parents fut alors d’envoyer leurs enfants manger au restaurant de Lulu, le second bistrot du village avec celui de Monique.

Ce ne fut pas aussi simple que cela, même si Lulu et sa fille Sylvie étaient ravies : la restauration collective d’enfants dépend… des services vétérinaires et doit être conforme à toute une série de règles et d’aménagements : salle à part, circuits des denrées alimentaires, cuisine, menus… Lulu était prête à tout faire et a tout fait ! Le seul apport de ma part a été que je connaissais bien les services vétérinaires de la Vienne et qu’ils me connaissaient (voir l’épisode sur les abeilles), parce que tout dépend du vétérinaire chargé de donner son feu vert. J’avais pu discuter avec celui qui est venu, qui habitait lui aussi dans un petit village qui avait perdu son école et qui du coup comprenait et enviait Moussac. On a beau dire, le hasard fait beaucoup de choses ! En tout cas il a été beaucoup moins tatillon que beaucoup d’autres que j’ai connus par la suite dans les crèches parentales et les enfants allèrent tous les jours manger au restaurant comme tous les représentants de commerce de passage ou employés qui le fréquentaient.

J’allais les voir de temps en temps et c’était un plaisir : tous les clients connaissaient cette bande de drôles (dans la Vienne c’était le nom des mômes) comme tous les autres habitués du restaurant, les interpellaient gentiment, discutaient avec eux avant qu’ils ne passent dans leur salle… et les mêmes drôles étaient ravis d’être considérés comme des personnes aussi importantes que les adultes. Manger au resto c’était autre chose que manger à la cantine !

Une autre classe unique de Corrèze avait résolu le problème autrement : les enfants allaient manger avec les résidents d’une maison de retraite proche et tous étaient ravis. Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ! Mais il n'y a que dans les petites structures que l'on peut faire simple !

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