La grande fête du mois d’Août

 

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Tous les villages ont leur fête annuelle. À l’origine c’était la fête votive, c’est-à-dire célébrée en l’honneur du saint qui je ne sais pour quelle raison avait été choisi comme protecteur de la communauté. À Moussac c’était plutôt la fête de la plage qui avait lieu sur le stade au bord de la Vienne, il n’y avait pas la traditionnelle messe religieuse par laquelle commençaient toutes les fêtes votives. Elle attirait des centaines, voire des milliers de personnes parce que le village y faisait venir les plus grandes vedettes de l’époque. Le soir, après le passage des vedettes, l’entrée était gratuite, des repas étaient servis et sur la Vienne était tiré un feu d’artifice spectaculaire qui attirait lui aussi une foule importante.

La buvette et les repas en plein air du soir étaient une source importante de recette. Pour diminuer les coûts de revient, le farci poitevin était la pièce principale du menu : la veille, presque toutes les familles préparaient le leur et l’apportaient le jour J, les femmes, leurs filles mobilisées pour le service, les hommes à la buvette. 

C’était donc un événement et une organisation énorme qui mobilisait absolument tout le village, avant, pendant et après. C’était également un énorme risque financier parce qu’un seul cachet de ces vedettes aurait nourri une famille pendant un an ! Peu importe que la pluie ait raréfié le public et la recette, il fallait les payer conformément à toutes les lignes du contrat. Les vedettes n’ont aucun état d’âme, tout au moins leurs imprésarios. Par contre il fallait se plier à leurs marottes, stipulées elles aussi dans le contrat. À une telle il fallait telle ou telle caravane comme loge, à une autre telle ou telle boisson à disposition, tel ou tel repas avant ou après, combien de bénévoles à leur service, etc. Si bien qu’il fallait que le surplus de chaque recette, s’il y en avait, soit soigneusement conservé pour assurer le paiement du cachet de la fête suivante en cas de moindre succès. Autrement dit, les bénéfices éventuels n’étaient en rien utilisés pour le village, ils avaient seulement permis, une année fructueuse, d’acheter une scène digne des grands concerts et ne plus avoir à la louer.

Je ne pouvais pas ne pas y participer, je me contentais cependant de le faire seulement le jour de la fête en faisant partie de la petite équipe faisant payer les spectateurs à l’entrée du stade. Je ne me mêlais pas de l’organisation, de la préparation, des décisions qui devaient être prises des mois à l’avance. Ce d’autant que la première année je ne pouvais m’empêcher de trouver absurde une telle dépense d’énergie pour emplir les poches du bizness du spectacle. Ces grosses vedettes je les voyais arriver lorsqu’elles passaient à l’entrée, vautrées dans leurs grosses bagnoles, la plupart sympathiques seulement lorsqu’elles étaient sur scènes. Au fur et à mesure que les pièces et billets s’accumulaient à l’entrée, nous les portions dans les vestiaires du stade transformés en coffre-fort où une autre équipe triait et faisait des liasses de billets, des rouleaux de pièces le tout aligné sur une grande table. Juste avant que ne commence le tour de chant, nous apportions ce qui restait : il y avait l’imprésario, imperturbable avec le cigare qui devait marquer son importance, comptant et mettant les billets qui lui étaient dus dans une valise, et seulement lorsque le compte était bon disait à son adjoint « Tu peux aller dire qu’il ou qu’elle peut commencer » ! Il y avait de quoi ne plus avoir envie de contribuer, qui plus est bénévolement, à ce bizness où les bénéficiaires ne prenaient aucun risque et qu’en plus la plupart de celles et ceux qui travaillaient pour qu’un spectacle puisse avoir lieu ne voyaient même pas ce spectacle.

Et pourtant j’ai compris ensuite l’importance de cet événement pour le village. Ce qui fait qu’une communauté se perçoit comme une communauté c’est le risque qu’elle prend, la fierté qu’elle peut avoir lorsqu’elle réussit, la mutualisation de toutes les compétences chacun pouvant être reconnu comme ayant un rôle. Bien sûr chaque fois il pouvait y avoir des dissonances au moment où il fallait répartir les tâches, prendre des décisions, critiquer l’organisation de la fête précédente… Mais tant que cette communauté tient à réaliser un projet dont elle peut être fière, la nécessité faisant loi, les dissensions s’apaisent. D’ailleurs les postes de responsabilité ne sont pas particulièrement recherchés comme en politique, ils n’apportent aucune prestance, aucun pouvoir mais beaucoup plus d’anxiété.

La fête faisait bien en partie de ce qui faisait Moussac et son identité. Les années suivantes, j’allais tenir les entrées en étant beaucoup plus rasséréné.

Je ne sais plus en quelle année la fête a été moins ambitieuse, probablement le jour où les recettes ont été limites pour payer la vedette. Elle existe toujours en plus simple et deux hameaux ont instauré les leurs comme autrefois renouant avec les feux de la Saint-Jean ou autre tradition. À Moussac comme dans d’autres villages l’organisation de moments festifs fait partie de ce dont ont besoin des communautés pour être communautés, peut-être pour que chacun puisse vivre autre chose que ses problèmes avec tous. L’école et la fête ont fait un village !  

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