Construire une vraie "maison-sculpture"[1]

Projet fou et folle réalisation d'une classe unique

classes-uniques4_1  classes-uniques5_1

En 1989, Patrick DAMMAN, avec Marc DA COSTA, un ami sculpteur, initie ses élèves à la sculpture par détournement d'objets. Enthousiastes, les enfants ramènent à l'école des monceaux de clés rouillées et outils trouvés dans les remises des fermes du coin. Par magie, fourches, pelles, truelles, serpes… se métamorphosent en sauterelles géantes ou soldats au garde-à-vous.

 

classes-uniques montmélas

Patrick DAMMAN est instit à Montmélas, petit village du Beaujolais depuis 1983. C'est une classe unique. On a le temps de prendre son temps, le temps de laisser aux choses le temps d'exister, de naître, de se développer… de faire rêver… et de faire exister ses rêves. Et puis, être instit en classe unique, y rester… pendant longtemps, il fallait être un peu… fou !

Devant l'enthousiasme créatif suscité par la transformation magique et manuelle des vieux objets, Patrick et Marc ont laissé germer et mûrir une idée folle : faire une sculpture habitable comme l’avait fait le Facteur Cheval ou comme la cathédrale de Jean Linard dans le Cher !

Il y a toujours eu dans de nombreuses écoles des envies et même des réalisations de cabanes ! Mais une sculpture habitable ! Quand on mesure la dimension du projet, on imagine aussi l'ambiance, l'activité… et la motivation qui règne dans une telle classe.

Il y eut d'abord le stade des innombrables maquettes faites en classes avec, intégré dans les plans, tous les rêves d'enfants : des coins sombres pour se cacher, un tunnel, des igloos… et une vraie cheminée pour faire griller les châtaignes.

Puis il fallut choisir où la faire ! Marc, le sculpteur proposa de la construire chez lui, dans un grand pré en lisière de vignes, au pied d'un hameau en pierres dorées. Réalité de ce que l'on aurait voulu que soit l'école du XXIe siècle : elle sort de ses murs, envahit la communauté tout entière.

Il fallut que Patrick, de son côté, parte à la pêche aux sponsors. Et cela a marché :

Lafarge le ciment, Plaffard le gros œuvre, Minot la charpente, etc. Jusqu'aux arbustes et fleurs en passant par le transport des élèves jusqu'au chantier, les repas pris sur place le week-end et les vacances !

Le Week-end et les vacances ! Et oui, l'école du XXIe siècle devra sortir de ses murs mais aussi de ses horaires ! D'autant que l'acte éducatif n'aura plus rien à voir avec une corvée. Et c'était bien le cas !

Et cela a duré quatre ans ! Quatre ans, cela peut paraître absolument ahurissant à tous ceux qui ne sont habitués qu'au système scolaire traditionnel. Pendant ces quatre années, certains sont partis, revenus le dimanche ou le mercredi, d'autres les ont remplacés, la continuité sans laquelle aucune histoire ne peut s'inscrire, aucune collectivité ne peut exister et s'identifier prenait une réalité d'une force étonnante.

Et le « Château » est devenu aussi un peu l'œuvre du village. Les mamies de la maison de retraite ont tenu à confectionner rideaux et coussins ! Pour les remercier, les petits bâtisseurs les ont initiées à l'informatique ! La communauté est vraiment devenue éducative. Elle est enfin redevenue éducative.

Bien sûr, cette expérience est spectaculaire. Spectaculaire parce qu'elle a été initiée par des personnages pas tout à fait courants. Mais si ce caractère spectaculaire a un effet démonstratif indéniable, d'innombrables faits du même genre ont lieu dans de nombreuses petites écoles, les faisant avancer plus ou moins vite vers un XXIe siècle où l’école ne devrait plus être celle du XXe siècle. Malheureusement elle ne semble pas en avoir pris le chemin.

Et dans cette transformation, Montmelas comme bien d'autres petites écoles démontre que la classe unique est bien l'extraordinaire instrument… dont on a décidé qu'elle était archaïque et dont on s'empresse de supprimer les rares dernières.

Je n’ai malheureusement pas pu retrouver la moindre photo de cet événement.

Les enfants de Montmélas plus grands racontent :

« Voilà 4 ans que nous sommes au travail. Avant de nous lancer dans la construction de notre maison, nous avons tout d'abord effectué des recherches sur le volume et la sculpture.

Nous avons utilisé toutes sortes de matériaux (bois, pierre, fer, terre, ciment, neige…) et toute sorte d'outils (truelle, burin, marteaux, ciseaux à bois…). Nous avons créé de très belles sculptures en soudant des outils agricoles. Nous avons aussi travaillé avec Marc DA COSTA le sculpteur intervenant dans le projet, à la forge.

C'est alors que nous avons eu cette idée complètement folle : construire une véritable maison qui serait aussi une sculpture. Comme nous sommes des enfants de classe unique et que nous restons longtemps avec le même maître (8 ans), nous avons pu vivre cette expérience qui nécessita plusieurs années de travail.

Nous avons fait une maquette en classe, ainsi que les plans. Notre maître et le sculpteur Marc ont alors cherché des entreprises qui acceptent de nous aider en nous donnant les matériaux nécessaires (ciment, moellons, charpente, tuiles, peinture…). En quatre ans, une vingtaine d'entreprises de notre région ont décidé de nous donner un coup de main.

La, première année, nous avons creusé les fondations : la tranchée, puis faire le ferraillage et couler le béton.

L'année suivante, nous nous sommes occupés du gros œuvre : murs en moellons, coffrages, pose des fenêtres, mezzanine -

La 3e année, nous avons posé le toit : charpentes, poutres, chevrons, tuiles… et construction de notre cheminée.

La dernière année, on s'est occupé des finitions : peinture, le sol, la menuiserie, l'installation d'un château d'eau…

Pour ce projet, nous avons obtenu le premier prix national d'Arts plastiques, le prix Eugène MONNIER qui nous a été remis à Paris par le alors Ministère de la Culture. »

 

Lettre aux parents et au village pour l’inauguration

 « Nous sommes en train d'organiser et de préparer une très grande fête, le samedi 25 juin à partir de 15 heures et dimanche 26 juin toute la journée pour l'inauguration de notre maison. Pour que cette fête soit très réussie, nous allons envoyer 2 500 cartons d'invitation.

La presse qui a déjà fait de nombreux articles sur notre projet va annoncer la fête ainsi que la télévision. Nous avons aussi invité des personnalités et la majorité d'entre elles s'est engagée à venir au vernissage officiel : Monsieur le Recteur, des Inspecteurs, des Sénateurs, des Députés et presque tous les maires de notre région. Pendant la fête, nous ferons visiter notre "château". Nous avons préparé de nombreux panneaux d'explication, nous avons organisé une exposition de nos tableaux et sculptures, cinq artistes exposeront avec nous, nous avons préparé une grande tombola, vous pourrez boire et manger et enfin vous assisterez à 2 concerts, samedi en fin d'après-midi, de 2 chanteurs auteurs et compositeurs.

Nous n'avons pas pu tout vous dire dans ce texte de présentation car 4 années de travail représentent beaucoup de choses à raconter. Si notre projet vous intéresse, si vous voulez donner un petit coup de pouce à notre coopérative qui a en projet un grand voyage l'année prochaine, alors VENEZ nous voir et parlez-en autour de vous.

Les enfants de l'École de Montmélas »


[1] Article paru dans « École rurale, école nouvelle » 1994. J'en étais le fondateur et le dirpub.

Prochain épisode : Faire un vrai bateau. épisodes précédents ou index de 1940-2021 

À leur demande de quelques abonnés, pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation