Aventures de voyages-échanges

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Dans les circuits de correspondance naturelle, plus tard, dans le réseau télématique, pour nous le voyage-échange n’était plus déterminé à l’avance. Dans les échanges multiples des classes entre elles, peu à peu des affinités plus fortes s’établissaient entre quelques-unes, leurs échanges s’intensifiaient, leur connaissance des uns et des autres s’approfondissait et l’envie de rencontre naissait sans qu’elle ait été prévue au départ. Cette fois, l’origine était les enfants. « Et si on allait les voir ? ». L’affinité qui se découvrait pouvait être entre deux, mais aussi entre trois ou quatre classes. Et l’on vit des voyages et des séjours où plusieurs classes se retrouvaient plusieurs jours dans un camping, un centre de vacances inoccupé et prêté. Si la préparation demandait aussi de nombreux échanges comme dans les voyages-échanges classiques, il fallait aussi prévoir non seulement ce qu’on allait pouvoir faire, mais aussi comment on allait faire la cuisine, se répartir les places de couchage… L’auto-organisation était totale, avant et pendant le séjour. Mais ces classes, souvent des classes uniques, vivaient auparavant quotidiennement l’auto-organisation.

Ces voyages-échanges dans les circuits de correspondance naturelle prenaient parfois des aspects étonnants.

Gérard SENECAL raconte l’aventure du voyage chez eux à Hérouville-Saint-Clair en Normandie d’une classe de harkis de l’Aude, aventure à laquelle nous avions un peu participé :

« Marie-Thérèse et André Villeneuve étaient dans ce petit village de l'Aude, éloigné de tout. Saint-Martin-des-Puits n'était habité que par des familles de harkis. À l'école, il n'y avait que ces enfants arabes. André était inscrit dans le circuit de correspondance animé et coordonné par Bernard Collot et les feuilles que Saint-Martin-des-Puits envoyait pour la gerbe[1] n'étaient pas « terribles » : papier très léger, texte plus ou moins lisible selon qu'on avait le début ou la fin du tirage au duplicateur à alcool. Bien sûr pas d'imprimerie et pas de crédits de fonctionnement pour cette école qui avait pourtant davantage de besoins que les autres.

Un jour, dans une gerbe, on a pu lire un texte de Saint-Martin qui disait à peu près ceci : « On aimerait bien aller   vous voir, mais on n'a pas d'argent ! » Ils n'étaient sans doute pas les seuls dans ce cas, mais eux, ils l'ont dit.

À Lantignié, dans la classe de Bernard Collot, la discussion a dû être animée après la lecture de cette fameuse gerbe , car, peu de temps après, nous recevions de Lantignié une circulaire où en substance, les Beaujolais disaient :

« À Saint-Martin-des-Puits, ils n’ont pas d'argent, mais nous, nous pouvons peut-être en trouver pour eux. Il y en a dans notre tirelire ou dans la caisse de la coopé. On peut aussi se débrouiller pour en trouver. Qu'en pensez-vous ? »

Ce que les classes du circuit en ont pensé ? Que c’était tout à fait possible si on s'y mettait tous. Et c'est bien ce qui s'est produit. Par l'intermédiaire des gerbes de notre circuit au début, puis dans les autres circuits de correspondance naturelle, les informations ont circulé et l'argent est arrivé petit à petit. Des petites sommes au début, les économies individuelles ou les dons des coopératives. Puis des sommes plus importantes, fruits plus généreux du système D (ramassage de papiers et cartons, cueillette des escargots, ventes d’herbes...). Bientôt André fut en possession d'une somme qui lui permit de faire les premières démarches auprès de la S.N.C.F. Et les sous continuaient à arriver.

Un beau matin du mois de juin 1974, ils sont partis : seize enfants je crois, accompagnés par André et Fatima. La première étape était la gare de Belleville sur Saône où les attendaient les parents de Lantignié. Ce week-end-là, c'était la fête de l'école et les enfants de Saint-Martin-des-Puits en étaient les invités d'honneur !

Le lundi matin, ils reprenaient le train en direction de la Normandie. Destination : Blonville-sur-Mer. Ils sont restés cinq jours chez nous, accueillis, choyés, dorlotés, gâtés par ces mêmes familles qui n'avaient pas pu offrir un repas à un correspondant quelques années plus tôt ! Il fallait voir leur départ à la gare de Deauville. Les cadeaux normands étaient venus s'ajouter aux cadeaux beaujolais et les enfants n'avaient plus les mains assez grandes pour saisir tous les paquets.

Les parents présents ont dû aller les installer dans le train et les adieux furent émouvants ! André m'a raconté que le trajet dans le métro de la gare Saint-Lazare à la gare de Lyon ne fut pas triste !

Il ne pouvait pas y avoir de voyage de retour, dans ce cas très particulier, car leurs conditions de vie et de logement n'auraient pas permis aux familles de Saint-Martin-des-Puits de recevoir d’autres enfants. Qu'importe, l’aventure avait été belle. » (extrait  de la revue interne du mouvement Freinet « Techniques de vie »)

 

Je raconterai dans un prochain épisode l’arrivée des TNC dans l’école (1983). Elles ont multiplié les possibilités. Avec le réseau télématique, il était fréquent qu’au bout d’un certain temps une classe envoie un message à une autre « Est-ce que vous pourriez venir nous voir ? » ou « on voudrait faire un voyage-échange. Qui voudrait le faire avec nous ? »

C’est ce qui s’est passé une première fois (1984) entre ma classe de Moussac et la classe de Michel DEGHELT à Primelin en Bretagne. C’est dans l’intensité des échanges de messages que les enfants s’étaient repérés, puis que les relations s’étaient prolongées par courrier, albums… La rencontre projetée avait été préparée entièrement par les enfants des deux écoles pour la première fois par l’intermédiaire du minitel. Au fur et à mesure que la date prévue se rapprochait, c’étaient plusieurs messages par jour qui se répondaient. La préparation s’effectuait entre les deux classes en temps réel ! Nous n’en avions jamais réalisé une aussi minutieuse. Et j’ai eu alors l’idée de mettre les parents dans le coup de la télématique.

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Dans la Vienne le minitel n’était pas encore distribué gratuitement et à l’école nous nous servions de l’ordinateur TO7 émulé en minitel. Je demandais alors à la direction départementale des télécoms de nous prêter quelques minitels pour une expérience éducative. Je répartis alors les minitels obtenus dans quelques familles, en plaçai un à la mairie, un autre à la recette postale, un autre au café de Monique. Cela a été d’abord quelques soirées à l’école de découverte et d’initiation à cet engin inconnu de tous. Cela fut d’ailleurs beaucoup moins facile qu’avec les enfants et je m’apercevais que se représenter que des caractères écrits sur un écran à un endroit allaient pouvoir se lire une seconde ou une heure plus tard sur un autre écran si on le lui demandait en appuyant sur une touche, n’était pas du tout évident pour des adultes qui imaginaient encore que lorsqu’ils parlaient au téléphone, le correspondant entendait parce qu’un fil reliait directement les deux téléphones ! J’ouvrais alors une BAL (boite aux lettres électronique) pour chaque famille et une BAL commune.

Dès que nous arrivâmes à Primelin, les enfants rédigèrent sur l’ordinateur de la classe un premier message adressé à tout le monde racontant succinctement le voyage. Quelques-uns envoyèrent des messages personnels à leur famille : « J’ai oublié mon pyjama. Est-ce que je peux coucher en slip ? ». J’envoyais moi-même un message rassurant. J’en envoyais un autre chaque soir : « Tout le monde a bien mangé. Tout le monde est bien tranquille. Bonne nuit ». Le matin quand tout le monde revenait des familles d’accueil, nous commencions par une lecture des messages reçus, chacun répondait s’il le voulait, et le soir suivant nous recommencions un autre compte-rendu de la journée et d’autres messages personnels.

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« Cet après-midi nous sommes allés au bord de l’océan. Il faisait très beau. Nous avons couru dans l’eau. À la fin, tout le monde était trempé. Les parents riaient et ils ont fait sécher nos habits sur les rochers. Pascal s’est fait pincer par un crabe, mais ce n'était rien. Nos correspondants nous ont appris à les attraper sans se faire pincer. Puis nous sommes allés à la pêcherie… »

À Moussac beaucoup de parents s’étaient retrouvés dès le premier soir et répartis à l’heure de l’apéro là où il y avait les minitels. Les plus dégourdis manœuvraient le clavier, il leur fallait discuter pour rédiger un message et l’envoyer, se faire aider pour envoyer un message personnel… et l’apéro se terminait souvent assez tard, prolongé par des discussions… sur l’école et ces drôles de méthodes. Dans le village, le voyage de l’école et le minitel faisaient événement. À la mairie, à la poste et au café chez Monique, l’écran sur lequel on pouvait lire les pérégrinations de ces « drôles » en vadrouille restait allumé toute la journée. L’école venait de prendre une place encore plus importante dans la vie locale et les regards portés sur elle avaient quelque peu changé. « Quand même, de quoi ils sont capables ces drôles ! »

J’ai par la suite systématiquement utilisé ce dispositif chaque fois que l’école partait plusieurs jours. Dans une classe de neige de trois semaines en Auvergne, nous étions la seule classe unique au milieu de CM2. Les autres enseignants étaient stupéfaits : nous étions la seule classe, avec ses petits, dont aucun des élèves n’avait eu pendant tout le séjour un « coup de blues » ou fait une crise pour partir. Mais tout en étant reliés en permanence avec les familles, nous évitions aussi les coups de téléphone, hantise des classes en déplacement, où l’inquiétude perceptible dans la voix des mamans déclenchait immanquablement les pleurs à l’autre bout du fil… ou vice versa !

Chaque voyage-échange était une aventure différente qui mériterait d’être narrée. Pour citer encore Gérard Sénécal : « les vendanges en Gironde, le feu de joie et les danses avec un groupe folklorique berrichon dans la ferme d'un parent à Vatan, l'apprentissage du rugby en Corrèze, le souper aux chandelles et la bonne espagnole dans le seizième arrondissement, le dîner dans un grand restaurant des Champs-Élysées… »

Aujourd’hui les voyages-échanges sont plus rares et souvent le fait des derniers anciens encore en fonction. Il est vrai que l’attrait des voyages en eux-mêmes est moins général ou ne concerne que les défavorisés. Il est vrai que les contraintes administratives et hyper sécuritaires sont un frein. Il est vrai que les instructions officielles de 2 000 à 2 012 ont placé toute activité hors programme comme récréative ou perte de temps. Peut-être les nouveaux enseignants sont-ils moins disponibles, que le contexte les rend moins audacieux. Mais ce qui est certain c’est que ces voyages-échanges n’étaient pas un but en eux-mêmes, ils s’inscrivaient naturellement dans la pratique de la communication au quotidien, ils n’étaient pas un « à côté », une technique, ils faisaient partie de la vie ordinaire. Il y avait toujours les échanges en amont qui rendait tout possible. Peut-être est-ce cet amont qui commence à manquer aujourd’hui, paradoxalement alors qu'échanger est devenu facile.


[1] La « gerbe » était constituée des pages que chaque classe envoyaient à une classe coordinatrice (dans ce cas c’était Moussac) qui les répercutait agrafées à tout le circuit. J'ai abordé succintement ce qu'étaient la correspondance naturelle dans ce billet

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