Les classes uniques pouvaient tout faire ! 

Chez Marie-Chantal l’Ardéchoise

 

Pendant toute cette période où l’État avait décidé d’éradiquer les classes uniques, où elles faisaient peur à la plupart des instits et des parents, c’est assez fou ce qui pouvait s’y passer ! Mais personne n’en parlait.

 

classes uniques saintjean

Saint-Jean de Chambre, classe unique cachée dans la montagne ardéchoise, avec l’exceptionnelle Marie-Chantal D’Affroux. L’Ardèche regorge d’artistes et Marie-Chantal en connaissait beaucoup. Pipo et Pépette les clowns par exemple qui venaient passer des moments avec les enfants et montaient avec eux de petits spectacles. Il allait aussi dans d’autres écoles du coin. D’où l’idée de monter un spectacle avec tous les autres. Oui, mais à quoi bon monter un spectacle si personne ne le voit ? Les idées ne manquaient jamais à Marie-Chantal d’où celle d’aller avec sa classe unique et des enfants d’autres écoles volontaires, comme les saltimbanques en roulottes de villages en villages.

Marie-Chantal raconte :

« Cette année-là (92-93), l'installation à St-Michel d'un couple de clowns musiciens (Pipo et Pépette !) allait impulser un projet plus centré sur l'expression orale et corporelle, l'élaboration d'un spectacle itinérant. C'est-à-dire d'un spectacle qui allait donner lieu à un véritable périple de saltimbanques, d'un village à l'autre !

Le thème est venu s'imposer naturellement : la forêt. « De la forêt vécue à la forêt imaginée. »

Vécue, car elle nous entoure sur ce plateau ardéchois, mais il a fallu l'explorer un peu mieux grâce à quelques « spécialistes » en flore et faune.

D'abord un prof d'écologie, « descendu » de son Université de Paris pour venir nous raconter les chenilles processionnaires qui ravageaient les pins cette année.

L'unique instituteur du groupe, néanmoins chasseur, nous emmena passer des heures à l'affût des grosses et petites bêtes qui peuplaient nos bois.

On parla aussi des dangers pour la forêt avec les pompiers de Chalencon, de protection et d'environnement.

On fit des visites d'entreprises vivant du bois.

On parla de la forêt en géographie : il en existe tellement, avec des noms différents, du nord au sud de la Terre. On raconta la forêt en histoire : son rôle de cachette (des maquis celtes aux résistants en passant par les huguenots).

Et, à force d'en parler, de la regarder, de s'y balader, de la renifler, de la toucher, de la gratter et même de la goûter, nous sommes enfin arrivés à… la forêt imaginée.

On se raconta Mélusine

On a lu ou on se raconta pêle-mêle les légendes celtes, les chevaliers de la Table ronde, les contes de Grim et de Perrault, Alphonse Daudet, Merlin et le Petit Chaperon rouge, Mélusine et la chèvre de Monsieur Seguin ! Et de tout cela, on a fait des affiches, des poèmes, des peintures, des croquis, des décors, des chansons, des bruitages, des musiques, des histoires, des dialogues, des scénarii et… un spectacle avec plein d'animaux, des fées, des lutins, des champignons et des fontaines magiques, des explorateurs perdus, un petit Chaperon rouge bien plus malin que celui de Charles Perrault et une histoire à dormir assis, car la Belle au Bois dormant était en fauteuil roulant !

En janvier, nous avons mis sur pied un stage de clowns avec Pépette et Pipo, histoire de faire rentrer le métier ! Les « cycles 2 », eux, étaient partis en classe de musique où ils travaillaient les bruits de la forêt, y apprirent des chansons qui leur serviraient plus tard.

Chaque école travailla ensuite sur son propre scénario et Pépette mit tout ça en place le long d'un chemin qui passait entre nos 4 écoles !

Parlons quand même aussi des heures passées à récupérer des kilomètres de tissus, de fourrure, de tulle ; des soirées passées à tailler, à assembler avec les mamans les costumes d'animaux ou de lutins, de sorcières ou de princes ! Les heures de maquillage, de répétition, de lassitude et d'excitation, de trac enfin au fur et à mesure qu'on approchait de la tournée.

86 enfants sur les sentiers des chèvres !

Et ce fut le grand jour ! Les grands jours ! Imaginez 86 enfants, pendant une semaine, dans une grande file le long des chemins de la montagne vivaroise ! II n'y avait pas la roulotte espérée, mais des 4x4 récupérés assuraient l'intendance ! L'arrivée dans chaque village était annoncée par l'extraordinaire fanfare d'instruments hétéroclites fabriqués avec l'aide de Pipo et Pépette. Salles de classe, salles des fêtes étaient réquisitionnées pour un immense et joyeux campement. Brutalement, chaque village traversé se trouvait transfiguré !

L'emploi du temps d'une journée était à peu près celui-là :

Matin : lever, déjeuner, nettoyage, bagages… puis marche !

A midi, pique-nique au bord d'un ruisseau.

Après-midi parade…

Après-midi, sieste, parade dans le village où nous débarquions, couture (les costumes !) et répétition dès que l'intendance (merci à eux !) avait remonté les décors.

Vers 19 heures, "banquet" offert par les parents du village, puis maquillage de 86 frimousses et habillage d'autant de gamins ! Heureusement, les grands aidaient les petits, les instits aidaient les grands et nous, on s'aidait tout seul !

Quand les derniers projecteurs s'étaient éteints, il fallait attraper les petits qui dormaient à moitié (certains étaient emmenés chez eux jusqu'au lendemain), s'habiller, se démaquiller à peu près et se glisser dans les duvets sous les tentes comme à SILHAC, dans les salles des fêtes ou de classes ailleurs.

Cette année-là nous sommes aussi allés à la rencontre d'autres spectacles dans de vrais théâtres ! Mais le clou fut l'accueil d'une troupe de jeunes musiciens, danseurs et comédiens RUSSES (Véréteng) qui, entre 2 tournées, l'une en Espagne d'où ils revenaient, l'autre en France qui n'avait pas encore commencé, débarquèrent à St-JEAN où ils furent hébergés dans nos chaumières. Pour nous remercier, ils nous offrirent un superbe spectacle dans le temple du village. Après, il y eut des danses avec eux, sur la place du village… et la veillée fut longue !

4 spectacles, 31 km de marche, près de 1 000 spectateurs, quelques sous dans les chapeaux, beaucoup plus du côté de la DRAC-Rhône-Alpes (40 000 F), une grosse fatigue, des souvenirs fabuleux.

Marie-Chantal n’avait pas froid aux yeux, je dirais même qu’elle était particulièrement gonflée :

Dans une oasis tunisienne.

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C’était pendant la période des attentats à Paris. Bien sûr que nos mômes en entendaient parler, ils en discutaient et avaient beaucoup de mal à comprendre les raisons de cette violence. Lorsque nous leur expliquions l’intolérance vis-à-vis de celles et ceux qui étaient différents, venaient d’ailleurs, cela ne leur disait pas grand-chose vu que dans nos écoles perdues dans les campagnes ils n’avaient jamais vu quelqu’un venant d’un pays d’Afrique.

Comment leur faire comprendre ? Chez Marie-Chantal ce fut tout simple : « Faudrait aller les voir ! » Ben voyons ! Enthousiasme ! « Tout le monde est d’accord ? Et bien je m’en occupe ! La Tunisie, ça vous irait ? - C'est où la Tunisie ?... »

Je ne vous dis pas les démarches insensées qu’entrepris Marie-Chantal, entre l’administration pour un truc pareil, les sous à trouver quelque part parce que pas question qu’un enfant ne puisse y aller parce que cela coûterait cher, les formalités à remplir auprès de tous les organismes, où aller, comment y aller, les parents à convaincre… Et tant qu’à faire, autant aller là où la vie des autres sera la plus vraie et la plus différente : ce sera une oasis tunisienne ! Je connais peu de personnes, dont moi-même, qui auraient seulement imaginé une aventure pareille… et la faire !

Impossible de narrer ce périple en détail, il est presque facile de l’imaginer. Mais la fin vaut d’être narrée :

Tout s’était bien déroulé, avec Marie-Chantal tout se déroule toujours bien. Toute sa troupe était de retour à Tunis, prête à embarquer. Lorsque, coup de théâtre : il manquait quelqu’un… le papa accompagnateur qu’ils avaient perdu lorsqu’ils se baladaient dans le souk tunisien ! Après tout ce n’était pas grave, ce n’était pas un enfant[1], il aurait bien pu se débrouiller pour rentrer seul et il y avait le bateau à prendre qui lui n’attendrait pas. Mais pas question de laisser quelqu’un en route, quel que soit son âge. Marie-Chantal laissa donc ses mômes bien regroupés avec des consignes aux plus grands « Personne ne bouge tant que je ne serai pas revenue », ce qui donne une petite idée du degré de maturité et de confiance des enfants de classe unique, et elle partit à la recherche du papa perdu. Retrouver une personne dans un souk tunisien c’est comme chercher une aiguille dans une botte de foin ! Mais Marie-Chantal en plus de ne pas avoir froid aux yeux est étonnamment instinctive. Connaissant très bien ce papa, elle devina ce qu’il avait pu faire et très vite elle le retrouva bien dans le souk, ramena le mouton égaré et tout le monde embarqua comme s’il ne s’était rien passé !

On pourrait faire un gros livre entier avec tout ce qui avait pu se passer et avait pu se faire avec elle, même dans les classes réputées avec les enfants les plus impossibles comme lorsqu’elle s’est retrouvée dans une classe des quartiers populaires de Saint-Denis à La Réunion. S’il y avait à faire le portrait de ce que devrait être l’instit, ce serait elle !

Il faut dire que Marie-Chantal dans sa vie personnelle avait vécu une multitude d’aventures toutes aussi incroyables… et elle continue ! 


[1] La hantise des enseignants dans tous les déplacements, c’est de perdre un enfant !

Extraits de leur journal

"Dans la mosquée, il y avait une prière qui faisait très peur" 

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Marie-Chantal, retraitée

Prochain épisode : Lorsque les classes uniques participent au développement local ! épisodes précédents ou index de 1940-2021 

À leur demande de quelques abonnés, pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation