Lorsque des classes uniques participaient au développement local

classes-uniques l'aubépin2

La classe unique de l'Aubépin, dans les Monts du Lyonnais avec Jean-Michel Calvi. L'hiver y est plus rude  et la neige un peu plus  fréquente que dans la plaine, mais pas assez abondante pour être une station de sports d'hiver ! Jean-Michel, comme nous tous, utilisait au maximum l'environnement à portée de la main. Il n'y a pas de gymnase à l'Aubépin, mais on peut initier les enfants au ski de fond, activité reconnue pour son aspect éducatif et sportif et que les communes urbaines développent à grands frais dans des classes de neige. Il fallait donc résoudre deux problèmes : transformer des chemins de promenades en pistes balisées et équiper l'école en skis de fond.

Le premier problème a été résolu en mettant à contribution quelques villageois qui découvrirent par la même occasion une potentialité laissée en jachère. L’école et les enfants les connaissaient bien tous ces chemins où ils partaient régulièrement en découvertes, peut-être même plus que la plupart des habitants. Il suffisait d’en faire des circuits et même une cartographie.

Le second a été abordé de façon simplement économique : l'achat d'une vingtaine de paires de skis et leurs chaussures représente un investissement qui laisse perplexe une mairie pour un usage uniquement pédagogique qui n'est pas évident. Mais, si ce matériel peut avoir d'autres usages, l’obtention du financement par la municipalité est plus aisée. Comme à Moussac, pourquoi ce qui est demandé à grands frais pour l’école ne servirait-il qu’à l’école ? L’idée est alors que les skis de l'école soient mis à la disposition des habitants et loués en dehors des périodes d'utilisation par la classe ! Tout simple.

Les enfants s'organisèrent alors pour stocker le matériel, apprirent à tenir des comptes, contrôler des entrées et des sorties, enregistrer des demandes, ont fait du calcul, de la comptabilité. Les habitants participèrent à l'amélioration des balisages, organisèrent des randonnées et, pour beaucoup d’entre eux, firent pour la première fois du ski !

L'Aubépin n'est pas devenu une station de ski à la mode, mais l'école a été à l'origine du développement d'une activité améliorant le cadre de vie et renforçant le lien social dans la commune.

 

À Puylagarde

classes-uniques puylagarde

Dans beaucoup de villages, l’instituteur était le correspondant local du journal régional. J'ai été moi-même été celui du "Progrès" lorsque j’étais dans le Beaujolais. Dans la classe-unique de Puylagarde, dans le Tarn-et-Garonne, l’instituteur dont je n’arrive plus à me souvenir du nom avait eu l’idée de transférer sa fonction aux enfants de l’école et c’étaient eux les correspondants locaux de la Dépêche du Midi il me semble ! Ils rédigeaient les communiqués ou les comptes-rendus de la vie associative ou communale, faisaient parfois des reportages des événements locaux. Et ils étaient pris au sérieux !

Dans cette même école, je ne sais plus comment l’instit était en relation avec un peuple autochtone amérindien (peut-être des Iroquois), mais sa classe était devenue leur représentant en France.  Complètement saugrenu ! Je ne me souviens plus en quoi cela consistait, si cela n’était qu’honorifique et pourtant un des enfants de ma classe correspondait avec une fille de la sienne, mais je me doute que cela a dû être, au moins à un moment, quelque chose de surprenant.

Il m’est complètement impossible de citer, voire même de me souvenir ou de savoir, ce que dans toutes ces écoles, soit la classe entière, soit des enfants ont pu faire, provoquer de complètement inattendu. Même dans ma propre classe. Dans un épisode précédent j’avais cité comment un enfant de Moussac qui correspondait avec une enfant ukrainienne avait essayé et peut-être réussi que la troupe folklorique dont elle faisait partie avait pu être invitée au festival international de Confolens.

À Moussac encore : dans la Vienne le Conseil général avait fait un appel à projet pour essayer de relancer le transport collectif vers Poitiers. Avec la fédération départementale des crèches parentales[1] qui œuvrait aussi pour le développement local et durable à partir des enfants et avait répondu à l’appel, nous avions concocté l’idée d’organiser un service de un car pour emmener les écoles utiliser ou explorer les ressources de la ville, et les habitants pouvaient aussi monter dans ces cars subventionnés pour aller à Poitiers et reprendre l’habitude du transport collectif. Pendant un an, nous avions organisé des trajets pour que les écoles qui voulaient en profiter puissent utiliser le car une fois par mois, gratuitement. Pour donner l’habitude aux villageois d'utiliser les transports collectifs, cela a été un fiasco, de toute façon nous nous en doutions ! Pour les écoles cela a été mitigé parce qu’elles voulaient bien aller à Poitiers mais seulement si le jour où passait le car correspondait à un spectacle hautement pédagogique ! Par contre avec l’école voisine de Persac dont l’instit, René Bouzier, était un copain dans notre réseau, nous nous sommes régalés : nous partions sans avoir rien prévu, nous en discutions avec les enfants dans le car, et arrivés à Poitiers nous partions le plus souvent le nez au vent. C’est peut-être la meilleure façon de comprendre la ville et c’est incroyable comme les gens sont gentils quand des mômes curieux les interrogent à brûle-pourpoint et tout ce qu’ils peuvent faire quand ce n’est pas une demande en bonne et due forme ! C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés un jour dans les greniers de la mairie où étaient classées toutes les archives de la ville et soigneusement fermées à tout public, un autre jour dans la cabine du projectionniste du cinéma d’arts et d’essai (sans aller voir le film !), un autre jour un après-midi complèt dans la caserne des pompiers, etc.

 

Je raconterai encore d’autres anecdotes surprenantes lorsque j’en arriverai à la période où les technologies nouvelles de communication ont encore multiplié les possibles. Il n’est pas étonnant qu’avec de tels instits et de tels mômes nous ayons pu arriver à faire décréter un moratoire sur l’éradication des petites écoles en 1993, moratoire qui a malheureusement été éphémère.

Bien sûr toutes ces classes uniques ont été fermées. Leurs instit-e-s sont à la retraite, mais toutes et tous sont investis à fond dans des associations, culturelles, artistiques, écologiques.

 

 Jean-Michel Calvi, retraité

classes-unique l'aubépin


[1] J’avais des relations étroites avec la Fédération des crèches parentales qui elle-même soutenait le mouvement de sauvegarde des classes-uniques. J’en reparlerai plus tard. Utiliser les appels à projets et leurs subventions, voire les détourner, était aussi un art que nous avions tous appris !

Prochain épisode : 1983 - L'arrivée et la révolution des technologies nouvelles de communicatioin. épisodes précédents ou index de 1940-2021 

À leur demande de quelques abonnés, pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation