Les premiers pas avec la télématique (communication électronique)

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1983 - Dans la Haute-Vienne, un instituteur détaché à l’OCCE (Office Central de la Coopération à l’École), Alain Caupène, cherchait un peu désespérément des volontaires pour initier des écoles à la télématique. Il avait entendu parler de notre réseau d'écoles rurales de la Vienne et il m’appela au téléphone :

- Est-ce que ta classe voudrait participer à une expérience avec vos ordinateurs ?

- Je veux bien, mais nous n’y connaissons rien. Ce sera quoi ?

- T’inquiète pas : tel jour à telle heure branchez votre TO7 avec la cassette minitel, et attendez que je vous appelle au téléphone.

 Présenté comme cela, il y avait de quoi intriguer toute la classe. À l’heure dite, nous étions tous devant l’écran allumé en attente de la sonnerie.

- Allo ? Vous êtes prêts ? Appuyez sur telles touches, raccrochez le téléphone et regardez l’écran.

La stupéfaction quand nous vîmes s’aligner des lettres sur l’écran :

- Bonjour. Bravo, vous êtes là. Écrivez que vous me lisez bien et appuyez sur envoi. À vous.

 Nous étions abasourdis, y compris moi. Chaque fois que nous allions appuyer sur une touche, Alain allait aussi voir la lettre s’inscrire sur son propre écran. Incroyable ! Et la conversation silencieuse continua jusqu’au moment où :

- Attention, maintenant ce sont des camarades d’une école parisienne qui sont avec vous. Continuez bien. Au revoir.

Et ce fut de petits Parisiens que nous ne connaissions pas qui prirent la suite. L’échange ne fut pas très long parce que nous comme eux n’étions pas très habiles avec un clavier et que nous ne savions pas trop quoi dire à brûle-pourpoint à des inconnus.

Nous venions de découvrir un monde nouveau et je crois que dans ce moment face à l’écran nous avons été un peu comme les premiers astronautes dans leur fusée en voyage vers la lune.

Oui, mais quoi faire avec cela ensuite ? Un des TO7 était constamment branché avec sa cassette d’émulation et bien sûr il ne s’y passait plus rien.

Dans le même temps, un universitaire de l’université d’Aix-en-Provence, Georges Chappaz, militant des « Cahiers pédagogiques », avait conçu avec son équipe un serveur vidéotex[1] très performant avec lequel on pouvait créer des boites aux lettres électroniques (BAL), l’ancêtre des emails, pardon des courriels ! Il en avait mis une à la disposition de l’ICEM (Institut Coopératif de l’École Moderne - pédagogie Freinet) qui ne savait pas trop quoi faire avec, mais Alex Lafosse m’avait communiqué son adresse électronique et comment y accéder. L’idée alors fut de donner les coordonnées aux autres écoles du réseau et d’essayer de se servir de la même boite comme on écrit sur un mur. Et nous commençâmes ainsi la télématique. Certes, ce n’était pas comme les tchats d’aujourd’hui puisqu’on ne pouvait se connecter à la BAL qu’un à la fois pour écrire quelque chose puis d’y retourner ensuite pour voir si d’autres avaient écrit quelque chose en dessous. Mais il suffisait d’y aller régulièrement, mais pas aux mêmes moments, pour voir ce que d’autres y avaient écrit et de répondre à la suite. C’était un début.

Deux ans plus tard, il y a eu le plan informatique national dit « plan Fabius » et les classes uniques ont été dotées d’un autre ordinateur : l’excelvision. Il n’était pas mieux que les TO7 sauf qu’il permettait la connexion en temps réel avec un autre excelvision via la ligne téléphonique.  Avec la classe unique d’Asnières sur Blourde nous prenions rendez-vous une fois par semaine et nous faisions avec eux un extraordinaire cadavre exquis décliné chaque fois avec de nouvelles règles. Une demi-heure de concentration intense des deux classes où toutes les extrapolations possibles surgissaient au défilement des mots qui s’affichaient et qui s’interrompaient brutalement au moment où il fallait imaginer une suite et il en ressortait des textes qui auraient rendu jaloux les surréalistes. Je me souviens d’un Zorro rentrant dans un tunnel, en ressortant à cheval sur une chèvre… ! Nous reprenions ensuite chacun de notre côté certaines productions en les mettant en forme et les publions dans nos hebdomadaires, ça impressionnait surtout les maîtres et maîtresses.

1984 - Pour faire des échanges télématiques en se servant du minitel, il fallait avoir un accès à un serveur. Beaucoup de villes et de départements avaient le leur. Au nom des copains du réseau, j’avais demandé et obtenu un rendez-vous avec le directeur du département des technologies au Conseil général de Poitiers, un certain Mr Pichon. Il était très sympa et j’avais fait jouer que si le département avait son Futuroscope qu’il mettait en avant, ce serait pas mal qu’il puisse s’enorgueillir aussi que des écoles de la Vienne s’emparent de ce que le département offrait à la population, c’est-à-dire de son serveur. Cela avait marché : non seulement nous avions accès gratuitement au serveur, pouvions faire les premières listes de diffusion, le premier journal télématique, non seulement il mettait les deux personnes ne s’occupant que du serveur directement à la disposition des enfants et de leurs instituteurs, mais de surcroît il s’engageait à ce que le matériel des écoles du réseau soit renouvelé au fur et à mesure des avancées. Officiellement c'était à titre expérimental. Si bien que nous avions pu ensuite remplacer les TO7 par des PC, les imprimantes à aiguilles par des imprimantes à jets d’encre… Cela a continué après mon départ : lorsque je suis repassé à Moussac un peu après visiter le collègue qui m’avait succédé, il y avait un écran numérique géant, un appareil photo numérique, un caméscope numérique qui avait remplacé le caméscope super VHS, internet…

Détail important : tout cela était fait à l’insu de l’inspection académique et de l’inspecteur primaire ! L’expérience m’avait appris qu’il valait mieux ne pas passer par eux lorsqu’on le pouvait, une fois devant le fait accompli ils n’avaient plus qu’à tirer la couverture à eux. C’est ainsi que deux ans après au moment du lancement du plan informatique par Fabius, le directeur du département technologies de l’INRP (Institut National de Recherches Pédagogiques) qui était un ami du mouvement Freinet et avec qui nous nous rencontrions souvent me téléphona pour me dire rigolard : « Sais-tu que l’Inspecteur d’Académie de la Vienne se répand dans les couloirs du ministère pour proclamer que dans son département il avait réalisé le premier réseau télématique d’écoles ? » Il n’était jamais venu voir ce que nous faisions, pas plus que l’inspecteur de la circonscription, et nos notes administratives continuaient à traîner dans les fonds de tableaux !

La collaboration des enfants directement avec « les filles à Pichon » comme elles étaient appelées au CG était réelle et directe, de nombreux messages étaient échangés :

- On voudrait avec nos copains du réseau faire tous les matins une carte météo visible en direct par tous.

- Bon, on s’en occupe. Autre message dans la foulée :

- C’est fait, est-ce que cela vous va comme ça ?

- Oui, mais….

- Ah ! Vous êtes exigeants les enfants. On va essayer.

Avec la liste de diffusion des enfants, nous avions aussi créé celle des enseignants du réseau. De par nos échanges devenus quotidiens, nous avancions beaucoup plus vite pour faire évoluer nos pratiques, mais aussi nous pouvions constituer un groupe encore plus solidaire.

C’est ainsi qu’un matin l’un d’entre nous fut méchamment dénigré au cours d’une inspection à cause d’une lettre prétendue anonyme. Après le passage de l’inspecteur, le collègue un peu commotionné nous envoya un message pour se soulager. Immédiatement, toujours via la messagerie, nous décidâmes de nous retrouver en fin d’après-midi pour envisager une riposte. Nous rédigeâmes alors une lettre au nom du réseau que nous avions intitulé ASCOMEL, association pour la communication à l'école [2]), et l’un d’entre nous alla la poster à Poitiers pour qu’elle arrive le lendemain à l’inspection. Vous imaginez la stupéfaction de l’inspecteur qui n’avait même pas pu commencer son rapport d’inspection. Quelques jours plus tard, nous reçûmes une réponse, adressée au président de l’ASCOMEL, quelque peu embarrassée et tentant de s’expliquer. Diable ! Qu’est-ce que c’était cette association ? On ne sait jamais quels soutiens elle peut avoir ; on ne peut pas réagir comme avec un fonctionnaire sous ses ordres ! Et du coup, lorsque le collègue reçut son rapport, tout ce qui lui avait été reproché avait disparu. Aujourd’hui tout le monde baignant dans la communication électronique, il est probable qu’il n’y aurait pas eu cet effet de surprise, peut-être aussi que les réactions collectives instantanées pour soutenir un collègue se sont un peu perdues.

Nous n’avions eu aucun problème pour insérer la télématique dans nos pratiques parce que dans notre réseau existant avant, nous nous heurtions justement aux délais occasionnés par l’acheminement du courrier, ce qui ralentissait bien souvent les interactions. Avec la télématique et les interactions presque en temps réel, nous avons alors carrément réalisé une vaste école ou des classes par moment travaillaient sur des thèmes carrément ensemble en temps réel.

On peut dire que nos écoles ont été parmi les premiers à détourner la fonction première du minitel (annuaire téléphonique) pour créer des réseaux, comme Xavier Niel avec ses « messageries roses », mais lui c’était pour une autre raison ! Il faut aussi dire que l'étonnante distribution de minitels gratuits à toute une population permettait à tous de lire ce qui était transmis par les uns, même si l'ordinateur était beaucoup plus confortable pour le faire (préparation hors connexion).

Ceci n’était que le début de l’ère informatique racontée à partir de Moussac. Mais simultanément il se passait beaucoup de choses auxquelles nous participions aussi. Ce sera pour les prochains épisodes.


[1] Le Vidéotex est un service de télécommunications permettant l'envoi de pages composées de textes et de graphismes simples à un utilisateur en réponse à une requête de ce dernier (interactivité). Ces pages sont destinées à être visualisées sur un écran cathodique, par exemple sur une télévision ou tout autre écran au format de la télévision. Le Minitel français est le terminal adapté à ce service.

[2] Les fonctionnaires sont collectivement relativement impuissants face à l'administration en dehors d'appartenir à un syndicat. Pour pouvoir agir indépendamment et pas seulement en direction de l'administration nous avions largement utilisé cette possibilité. Nous devenions alors juridiquement une personne morale autonome. Plus tard pour défendre les classes uniques nous avions créé l'ADPER, association de défense et de promotion de l'école rurale, puis les CREPSC, centres de recherches des petites structures et de la communication. Les intitulés impressionnaient, personne ne sait trop bien le nombre des personnes ni qui elles sont qu'une association déclarée représente. Cela nous a conduit à des situations cocasses comme lorsque nous étions reçus au ministère. Je le raconterai prochainement.

 Prochain épisode : l'extension du réseau télématique - épisodes précédents ou index de 1940-2021 

À la demande de quelques abonnés, pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation