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L’imprimerie avait été le principal outil de la pédagogie Freinet. Dès mon arrivée à Moussac j’avais donc installé l’atelier imprimerie qui prenait pas mal de place. Achat d’une presse, récupération de casses dans les greniers d’écoles ayant eu autrefois un instit Freinet et chez les petits imprimeurs qui avaient moins besoin de refondre celles un peu usagées depuis l’utilisation de l’offset. La linogravure permettait éventuellement de décorer une page, mais l’effet n’était pas terrible. Nous récupérions aussi les vieilles machines à écrire des entreprises [1] pour les stencils et le limographe ou les machines à alcool pour dupliquer les pages (j’en ai déjà parlé).

L’imprimerie avait un défaut : elle prenait beaucoup de temps entre la composition et le tirage des pages, si bien qu’il fallait choisir collectivement pas plus d’un ou deux textes par enfant et par mois pour le journal scolaire. Si ces textes choisis permettaenit au début de faire de la grammaire et de l’orthographe lors de la mise au point collective, par contre c'était quelque peu frustrant pour les autres.

C’est alors que sont apparues les photocopieuses. Elles ont bouleversé l’utilisation des textes, leurs agencements, permis d’intégrer plus facilement le graphisme, voire les photos en noir et blanc, multiplier la variété des textes publiés comme des reportages complexes, des recherches scientifiques ou mathématiques, etc. La maquette se faisait sur une feuille par collages des textes frappés à la machine à écrire, voire écrits à la main, par des dessins réalisés directement sur la feuille, etc. Lorsque nous avons eu accès aux PAO (publication assistée par ordinateur), à Moussac nous avons quand même continué d’utiliser cette façon de procéder parce qu’elle permettait d’être plus libre que dans la composition un peu standardisée de la PAO.

Du coup, comme pour la réalisation de pages sur écran minitel, c’est une autre forme d’expression et de lecture qu’il fallait créer : ce pouvait être la page entière, suivant comme elle était composée, qui devenait expressive, le graphisme ne servait plus seulement à illustrer ou décorer, mais pouvait contribuer au sens du texte, le rendre plus triste, plus ironique, plus compréhensible… La lecture ne se faisait plus tout à fait comme celle des pages d’un livre en commençant en haut à gauche pour aller jusqu’en bas à droite : c’est beaucoup plus globalement que le regard appréhendait une page, était attiré d’abord par une partie de la page, rebondissait ensuite sur une autre partie pour construire le sens de ce qui était exprimé, un peu comme il le fait pour les affiches.

Et surtout la photocopie a permis de redonner le choix à chaque enfant de ce qu’il voulait communiquer ou non, de multiplier les productions et leur publication en réduisant le temps de la réalisation. La faiblesse de l’imprimerie a été de tout temps de réserver la communication publique aux privilégiés qui pouvaient avoir un éditeur. La photocopieuse comme toutes les technologies de la communication ont redonné un pouvoir à tous ceux qui le voulaient, elles ont démocratisé l’expression publique et la communication.

Au fur et à mesure que les uns et les autres pouvaient avoir accès à une photocopieuse, beaucoup du mouvement Freinet ont abandonné l’imprimerie. Le mouvement Freinet allemand a conservé son usage plus lontemps que nous : il est vrai que c'était la patrie de Gutenberg mais aussi et très paradoxalement alors que les enfants devaient composer en alignant des caractères de droite à gauche et à l'envers (lecture dans un miroir dont ils n'avaient même plus besoin) l'opération facilitait la mémorisation des mots et de leur orthographe.

Le seul problème était dans l’investissement d’une photocopieuse. Au début j’avais cherché et trouvé des mairies des entreprises ou des établissements qui en avaient une et qui voulaient bien faire nos tirages. Le principal était le centre AFPA du Vigeant, à côté de l’Isle-Jourdain dont le directeur adjoint était un ami. Chaque semaine, je lui amenais les maquettes de notre hebdo (voir épisode suivant) et lorsque tout le monde avait quitté l’établissement il nous faisait le tirage et nous n’avions même pas besoin de lui fournir le papier. Lorsque je vous disais que l’école était devenue l’affaire de tous ! J’étais même arrivé à faire tirer un ou deux numéros par le Crédit Agricole de Poitiers !

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Et puis nous avons eu la nôtre. Je ne sais plus comment j’avais réussi à obtenir l’investissement, mais cela devait être en même temps que la mairie a acquis la sienne, peut-être pour ne plus avoir à nous supporter quand nous lui demandions de nous faire des tirages.

Alors, nous avons disposé de tous les moyens qui permettaient à un collectif de communiquer, d’entrer en interrelation avec d’autres collectifs (classes) ou d’autres personnes. L’apprentissage de tous les langages dévolus à l’école avait encore moins besoin d’être motivé.

 [1] Je récupérais de vieilles Japy ou Underwood, puis lorsque traitements de textes et imprimantes se développaient nous avions même récupéré une machine à écrire électrique à boule !

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 Je viens de retrouver dans un vieux carton une pile de « La Fourmilière ». Je ne résiste pas au plaisir de vous faire voir dans l'épisode suivant ce qu’était notre journal scolaire avant la son intégration dans le réseau télématique

épisodes précédents ou index de 1940-2021 

À leur demande de quelques abonnés, pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation  - par les billets concernant l’école à Moussac de 1976 à 1996 – par les billets concernant l’école dans le Beaujolais de 1960 à 1975