Du journal scolaire mensuel à l’hebdomadaire.

Le journal scolaire a été dès l’origine du mouvement Freinet, avec la correspondance, l’outil qui justifiait en grande partie les raisons d’écrire. Pourquoi écrire si personne ne le lit ? Parmi toutes les raisons qui font que l’on a ou aurait besoin d’écrire (donc d’apprendre), il y a communiquer (il n’y a pas que celle-ci). Oui, mais pourquoi communiquer si on ne sait pas qui a été intéressé par ce qu’on communique, s’il n’y a pas de réactions à ce que l’on communique ?

Du fait de la lourdeur de la mise en œuvre de l’imprimerie, le journal scolaire ne pouvait qu’être au mieux mensuel. Une de ses fonctions était de donner de la valeur à des écrits, que quelques-uns aient la noblesse que lui confère l’imprimerie. Elle était aussi de valoriser auprès des familles ce que faisait l’enfant à l’école. Sa distribution se réduisait donc aux parents et à des habitants du village. Elle permettait aussi d’apporter un peu de moyens à la coopérative de la classe, ne serait-ce que pour l’encre, le papier à utiliser pour les suivants.

Le mouvement Freinet avait bien instauré des circuits de journaux scolaires entre une dizaine de classes en moyenne, mais ils provoquaient assez peu d’interactions du fait du laps de temps qui s’écoulait entre l’expression d’une information et le moment où cette information était lue.

Pourquoi à Moussac, nous en étions arrivés à la réalisation d’un hebdo réservé à des classes du réseau

Un jour, à la réunion du matin, Frank revint à l’école en colère et revendicateur : « C’est fini, je ne veux plus faire le journal pour le distribuer aux parents et au village : d’abord, les gens te l’achètent pour te faire plaisir, mais ils ne le lisent même pas. Ensuite, hier mon père m’a passé un savon parce que j’avais fait un dessin sur lui. Si c’est pour me faire engueuler, c’est vraiment pas la peine ! »

La page qui a tout déclenché 

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Page réalisée et dupliquée avec la machine à alcool

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Frank[1] qui avait de multiples cordes à son arc avait entre autres un bon coup de crayon. Nous étions dans la période du Tour de France et son père était un mordu du vélo et du cyclotourisme. Frank avait donc réalisée une page très technique avec des calculs en se servant des chronos réalisés par son père et Bernard Hinault. Il avait en plus un sens de l’humour assez corrosif. Pour illustrer la page il avait donc dessiné cette route avec devant Hidalgo, un autre coureur célèbre, et tout au fond son père. Ce n’était pas du tout méchant ce d’autant qu’il expliquait en l’ayant souligné que son père, lui, s’amusait. Mais ce dernier n’avait pas apprécié que son bougre de fils fasse rire tout le village à ses dépens !

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Il s’en suivit une discussion animée. D’autres enfants renchérissaient aussi que leur journal n’était pas plus lu, d’où l’inutilité de dépenser de l’énergie. « Il y a une vieille qui m’a même dit : merci, cela fera du papier pour les WC ! »

Abandonner le journal scolaire, c’était plutôt moi que cela ennuyait. Une idée fusa « Faudrait qu’on ne l’envoie qu’à des correspondants. ». Bien sûr, c’était la solution ! Faire un journal uniquement pour les correspondants permettait aussi de tout dire dans la mesure où cela n’était ni diffamatoire ni injurieux pour personne, de raconter ce qui n’intéressait pas tellement les adultes ou qui risquerait de ne pas être compris ou mal pris par eux, et même un peu ce qu’on ne voulait pas trop qu’ils sachent.

D’où la décision qui a marqué toutes les années suivantes : nous ferons un journal tous les 10 jours pour d’autres classes, notre « entre-nous », et un journal mensuel fait de la compilation de pages soigneusement sélectionnées pour les parents et le village en même temps que pour alimenter la caisse de la coopérative. D’une part c’était la liberté de l'expression et de la communication retrouvée, d’autre part cela nous apprenait aussi la nécessaire autocensure lorsque l’on ne veut pas s’exposer inutilement ou risquer de blesser.

C’est ainsi que notre aventure dans le réseau d’écoles prit encore une autre dimension, elle devint encore plus grande avec l'hebdo inséré dans le réseau télématique (épisode suivant).


[1] Frank a par la suite fait un brillant parcours à l’université, pour faire un doctorat de géographe il est allé au Vietman et dans un pays de l'Est étudier la migration vietnamienne, puis au lieu de devenir un universitaire il s’est engagé dans une école de sourds-muets pour apprendre et utiliser le langage des signes. Il est installé actuellement en Alsace où il imagine et monte des spectacles événementiels délirants dont les populations sont les acteurs pour promouvoir vins et régions viticoles (https://www.facebook.com/FrankRepubliqueduWeinland). C’est un ami.

à Moussac

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Aujourd’hui

télématique5

 

épisode suivant : l'hbdo dans un réseau hypersophistiqué épisodes précédents ou index de 1940-2021 

À leur demande de quelques abonnés, pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation  - par les billets concernant l’école à Moussac de 1976 à 1996 – par les billets concernant l’école dans le Beaujolais de 1960 à 1975