Étonnantes histoires de réseau

1 - Avec des enfants… de la forêt vierge

 

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Patrice GONIN était instituteur de la classe unique de Haute-Rivoire dans les Monts du Lyonnais. Un jour, il rencontra André COGNAT à la présentation d’un de ces films. André COGNAT, ouvrier lyonnais, était parti vivre en Guyane parmi les Wayana depuis 1961[1]. Il avait contribué à médiatiser les problèmes que connaissaient les Amérindiens, notamment par ses livres ainsi que par ses interventions dans plusieurs films documentaires ou ethnographiques. Antécume était son nom d'adoption parmi les Wayanas et il est à l'origine du village d'Antécume-Pata, sur les bords du fleuve Maroni, plus loin de Maripasoula, le poste avancé des autorités françaises. A Antécume-Pata il avait réussi à ce qu’il y ait une école publique et un instituteur, en pleine forêt vierge.

Tous deux discutèrent beaucoup, et de l’école de Patrice, et de celle d’Antécume. Ils avaient les mêmes idées sur la nécessité de ne pas couper les enfants des écoles de leur milieu, de leur proximité, de leur culture. Lorsqu’André Cognat retourna en Guyane il proposa la correspondance avec Haute-Rivoire. Les échanges commencèrent. Les petits Lyonnais découvrirent une vie quelque peu étonnante. Les petits guyanais racontaient qu’ils allaient à l’école en pirogue au milieu des crocodiles, que les filles se mariaient à 13 ans, etc. Leur vie, ordinaire ! Ils firent même eux aussi un journal scolaire. Cela était suffisamment exceptionnel pour que les enfants de Haute-Rivoire le répercutent dans leur propre journal à tout le réseau. Et les guyanais se retrouvèrent avec des lettres qui venaient de toute part et leurs textes, leurs réponses se trouvaient répercutés par d’autres journaux scolaires hebdomadaires. Ils devinrent présents et familiers dans une ou deux dizaines d’écoles de France.

 

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Un jour nous lûmes à Moussac que leurs papas n’arrivaient plus à trouver d’herminette, vieil outil de charpentier qui leur permettait de creuser leurs pirogues et depuis belle lurette plus fabriqué. Les journalistes du journal régional la Nouvelle République avaient quelque sympathie pour les enfants de notre école où ils venaient de temps en temps. Les enfants les contactèrent, leur expliquèrent le problème de leurs copains amazoniens, ce qui est en soi assez curieux pour un journaliste. Et la Nouvelle République publia un bel article titré « Les enfants de l’école de Moussac cherchent une herminette pour leurs copains de la forêt vierge » ! Les enfants ont immédiatement reçu de nombreux coups de téléphone, quelquefois surprenants : « M’sieur, il y a quelqu’un qui veut nous en vendre une parce qu’il dit que c’est un objet de collection ! Je lui réponds qu’il n’a rien compris ? » Finalement nous avons trouvé un menuisier qui nous en a apporté une et qui de surcroît a passé un moment avec les enfants pour leur expliquer tout ce que l’on faisait avec autrefois, avec démonstration à l’atelier bois… et l’herminette fut envoyée.

 Les enfants de Haute-Rivoire eurent une idée saugrenue : pour eux il n’était pas normal que là-bas ils n’aient pas aussi un ordinateur et une imprimante. Patrice GONIN sachant qu’à Antécume il y avait un groupe électrogène, il les laissa et les aida à s’engager dans ce projet. Comment trouver des sous ? Et germa une étonnante idée de… SCOP enfantine ! Leurs correspondants leur avaient déjà envoyé des colliers faits avec de dents de crocodiles, des graines colorées, des bijoux tressés avec des herbes séchées… qu’ils fabriquaient eux-mêmes. Ils leur proposèrent alors d’en faire beaucoup, de les leur envoyer, eux se chargeraient de les vendre, d’encaisser, puis d’acheter le fameux ordinateur et de le faire amener par André Cognat. L’affaire fut conclue. A Haute-Rivoire commença alors l’organisation de l’entreprise. Ils firent des prospectus, des tableaux de tarifs, ouvrirent des livres de comptes, des registres de commandes… et informèrent toutes les autres écoles du réseau. Et toutes les écoles se transformèrent en agents commerciaux. Les enfants faisaient de la publicité auprès des parents, des voisins, passaient les commandes par messages à Haute-Rivoire, les recevaient, les distribuaient, encaissaient les chèques des coopératives scolaires, faisaient leurs propres comptes, envoyaient le chèque aux lyonnais.

Ces bijoux originaux eurent beaucoup de succès… et l’ordinateur a bien été acheté !

Antecume Pata et son école existent toujours, mais leurs conditions sont devenues encore plus difficiles dans notre société étatisée et mondialisée à outrance : https://www.youtube.com/watch?v=TX9x1LJi_dY ou https://www.youtube.com/watch?v=92dXlV-Wg_A

André Cognat est lui décédé https://www.franceguyane.fr/actualite/societe-social-emploi/moun-lagwiyann/deces-d-andre-cognat-fondateur-d-antecume-pata-490421.php


[1] André Cognat était parti en Guyane dans le cadre d’une ONG pour aider la population à se soigner, puis il s’est attaché aux Wayanas jusqu’à devenir l’administrateur du village qui porte son nom : https://www.humanitrad.org/nos-missions/nos-missions-precedentes/38-antecume-pata-guyane

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À leur demande de quelques abonnés, pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation  - par les billets concernant l’école à Moussac de 1976 à 1996 – par les billets concernant l’école dans le Beaujolais de 1960 à 1975