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Mai 1986. Le papa d’Arnaud était conducteur de poids lourds dans les transports internationaux. Il ne rentrait que le week-end, et encore pas toujours, et Arnaud souffrait de cette absence. Il envoya un jour un message à la liste de diffusion :

 - Mon papa est chauffeur routier. La semaine il n’est pas à la maison. Je ne le vois pas. Comment font les papas marins pour vous parler et vous écrire ?

Il n’eut pas de réponse concernant les papas marins, mais cela déclencha des réactions, des échanges et des discussions sur l’absence d’un parent et les souffrances ignorées que cela engendrait. Et plus personne ne pensa aux marins jusqu’aux vacances.

En septembre de la rentrée suivante nous reçûmes le message suivant de la classe unique de Primelin en Bretagne et au bord de l’océan.

Êtes-vous toujours intéressés par la vie des marins ? Si vous voulez, Didier le papa de Frédéric est marin et va partir avec la Calypso. Il est d’accord pour vous écrire. 

Cinq mois et une rentrée scolaire s’étaient passés avant que ne ressurgisse un message que tout le monde avait oublié, sauf la classe de Primelin (et probablement son enseignant Michel DEGHELT). Peut-être que les enfants de Primelin, dont beaucoup de papas étaient marins et Frédéric baignant dans leurs histoires, avaient plutôt envie de vivre d’autres choses, toujours est-il qu’à Moussac nous sautâmes sur l’occasion.

Immédiatement une lettre fut envoyée à Didier. Didier était officier mécanicien et se trouvait engagé dans une nouvelle expédition de la Calypso en remplacement du titulaire malade. L’expédition à laquelle il allait participer se situait sur la barrière de corail australienne.

Mais comment écrire à un marin en mer ? Didier nous mit en relation avec la fondation Cousteau et nos futures lettres allaient prendre le chemin suivant : envoi postal à la fondation à Paris, expédition par avion à Townsville en Australie, puis par hélicoptère jusqu’à la Calypso. Si la poste française ne retardait pas nos courriers, envoyés le lundi ils pouvaient être lus par Didier le mercredi, ses réponses arrivant le début de la semaine suivante !

Et une étonnante aventure épistolaire commença. Nous envoyions de grandes lettres collectives décorées auxquelles participaient les petits.

Est-ce que tu as le mal de mer ? Fais très attention aux requins ! Tu n’as pas eu trop peur pendant la tempête ? Moi j’aurais eu peur quand les grands m’ont lu ta lettre. Où couches-tu ?… 

Les plus grands posant au fur et à mesure des questions plus pointues, géographiques, scientifiques…

L’équipe de la Calypso était très intriguée et amusée par ces grandes lettres colorées qui égayaient la cabine de Didier. Je ne sais si c’est pour cela, mais Didier, bien que simple officier mécanicien remplaçant, participa à des plongées avec les autres .

Et Didier se prit au jeu. Ses lettres de deux ou trois pages étaient de petits bijoux de littérature épistolaire par lesquels nous suivions semaine après semaine, presque en direct, l’expédition australienne.

 

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Il était évident qu’il nous fallait communiquer tout cela au réseau. La reproduction de son courrier dans le journal scolaire était facile comme un court résumé à la liste de diffusion. Une telle aventure nous semblait aussi digne du magasine télématique pour être lue par bien d’autres. Mais le format vidéotex (celui du minitel) ne se prêtait pas à la lecture facile de longs textes. Il fallut donc transformer les deux ou trois pages de chaque lettre de Didier en un seul écran minitel en se servant de ses possibilités réduites. J’ai déjà expliqué cela dans le chapitre 107, « Les journaux télématiques, ancêtres des sites »

Et l’aventure de la Calypso devint celle de tout le monde. Nous recevions des messages de questions dont les enfants se faisaient les relais dans leur lettre hebdomadaire. Un prof italien nous demanda même un jour comment joindre la fondation Cousteau parce qu’il était tombé sur notre magazine télématique.

A la fin de l’expédition, nous fûmes à nouveau contactés par les enfants de Primelin.

Didier est revenu. Nous pouvons l’interviewer et l’enregistrer. Envoyez nous toutes vos questions. Nous copierons les cassettes et les enverrons aux classes qui le voudront.

L’aventure se termina par cet enregistrement sonore de la voix de Didier accompagnée de photos.

Nous connaissions bien Primelin et ses enfants de par les échanges dans le réseau et surtout parce qu’en juin 1988 nous avions fait un voyage-échange avec eux. Didier s’était déjà révélé comme un papa épris de liberté. Je me souviens du premier jour où il accompagna les deux classes au bord de l’eau, les enfants commençant par faire éclabousser l’eau du bord, puis comme enivrés allant de plus en plus loin tous habillés, en ressortant les vêtements trempés devant les parents hilares et Didier :

- Allez les enfants, on se déshabille et on étend tout sur les rochers au soleil !

Qui peut dire qu’on ne peut rien faire avec les parents ?!

Quelques pages de La Fourmilière (cliquez pour agrandir)

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Je n’ai malheureusement pas retrouvé de photos de Didier ni les lettres que les enfants lui envoyaient. Peut-être sont-elles encore quelque part... chez Didier ! 

Michel Deghelt, l’instituteur de Primelin. Il était aussi une passionné des chevaux et de l’intérêt éducatif et thérapeutique de leur présence auprès des enfants, ce qu’il n’a pu réaliser dans sa classe unique (dans le Morvan il existe une école alternative avec la présence constante de chevaux)

Michel Deghelt

Prochain épisode : La vidéo -  épisodes précédents ou index de 1940-2021 

À leur demande de quelques abonnés, pour celles et ceux qui sont surtout intéressés par les billets de ces périodes sur l’école et l’éducation  - par les billets concernant l’école à Moussac de 1976 à 1996 – par les billets concernant l’école dans le Beaujolais de 1960 à 1975