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Après Crozon nous avions bien senti que si nous les instits de classes uniques avions été le gros bataillon de la FNDPER, par contre les idées que nous défendions ne faisaient pas l’unanimité. Le maintien des petites écoles, oui, mais porter l’hétérogénéité des âges aux nues, fallait pas trop insister ! Et puis dans toutes ces manifestations, rencontres, nous nous étions rendu compte qu’il n’y avait pas seulement que des instits Freinet qui avaient d’autres pratiques dans les classes uniques ou les classes à plusieurs cours (*). Nous étions toutes et tous dans une position de recherche, d’essais. Nos échanges étaient riches et le besoin de confronter les pratiques, les solutions, les situations des uns et des autres s’était vraiment fait ressentir.

Nous décidâmes alors d’apparaître au sein de la FNDPER comme une entité spécifique, représentative d’un autre courant d’idées, ce qui nous permettait aussi d’organiser nos propres rencontres, nos propres événements. Et nous créâmes les CREPSC, centreS de recherches des petites structures et de la communication.

Nous avions pas mal débattu sur sa dénomination. Quelques-uns pensaient que le sigle était imprononçable et peu parlant ne faisant même pas penser à l’école. Pourtant, il nous a beaucoup servi. D’abord, lorsqu’une organisation se dénomme « centre de recherche » de quelque chose, cela fait tout de suite penser à des gens très sérieux. Mais nous avions mis un S à centres, parce que nous voulions d’emblée que chacun se considère comme le centre de sa propre recherche, l’intelligence collective ne pouvant naître que du réseau que constituaient tous les centres. D’autre part nous n’avions pas voulu le réduire aux seuls enseignants de petites écoles. L’hétérogénéité, la taille des structures, la communication, l’auto-organisation sont toutes aussi importantes dans toute communauté où l’on a affaire à des enfants, dans les familles, dans les villages, dans les exploitations agricoles, partout où l’on a affaire au vivant. La disparition de toutes les petites structures, qu’elles soient scolaires, agricoles, artisanales, territoriales… était bien le problème voire le drame de toute la société. Il est vrai que dans les CREPSC il n’y a eu que quelques parents, quelques maires, sur ce point nous n’avons pas vraiment réussi à convaincre que ce que nous défendions concernait tout le monde.

Nos statuts étaient assez particuliers. J’avais été chargé de les rédiger. Ils tenaient en une page. Le président était fictif, c’est-à-dire qu’il n’avait qu’un seul rôle juridique, c’était de signer des papiers officiels lorsqu’il y avait besoin de certifier une signature ou d’aller représenter éventuellement l’association devant un tribunal administratif. Les seules fois où il y en a eu besoin ont été lorsqu’il fallait une signature dûment vérifiée pour obtenir une subvention et, suivant celles ou ceux qui étaient à la manœuvre, il nous suffisait de déclarer à l’avance le nouveau président ou la nouvelle présidente à la sous-préfecture de Montmorillon où les statuts avaient été déposés. D’ailleurs, chaque adhérent pouvait s’affubler du titre départemental ou national qu’il voulait, secrétaire, directeur de recherche, délégué… des CREPSC, suivant les circonstances qui le nécessitaient et surtout les autorités auxquelles il s’adressait. Cela nous a beaucoup servi.

L’association était gérée par une assemblée générale permanente via la liste de diffusion télématique. Chaque adhérent en faisait de facto partie. Son principe décisionnel était simple : si une proposition ou une idée n’avait pas d’opposition manifestée, celle ou celui qui l'avait proposée la mettait en œuvre avec celles et ceux qui le rejoignaient à la manœuvre, celui qui dit est celui qui fait ! Sinon c’était discuté, remanié ou abandonné. Cela s’est avéré très efficace. Le seul moment où nous avons eu besoin d’un vrai trésorier tenant à jour les documents financiers légaux a été lorsque nous avons créé une revue ainsi que pour la seule occasion où nous avons reçu une subvention (création d'un serveur). Autrement dit, tout le monde avait les mêmes pouvoirs non liés à des obligations.

Rui d’Espinay, le fondateur de l’Institut des communautés éducatives portugaises (voir prochains épisodes), tout aussi attaché que nous à ce que personne ne puisse prendre des pouvoirs, pour le même résultat avait rédigé des statuts de quarante pages. Mais il est vrai que ICE était bien plus important que les CREPSC et comportait diverses grosses associations adhérentes. Toujours l’avantage des petites structures !

Nous avions alors l’outil permettant d’apparaître officiellement, d’agir et d’imaginer des actions en notre nom, de créer des événements importants comme le colloque d’Autrans alors que nous n’étions qu’une petite poignée en comparaison des associations nationales. Je raconterai dans d’autres épisodes que cela n’a pas été triste non plus. Un détail : j’avais voulu essayer de faire reconnaître les CREPSC comme une association d’éducation populaire, ce qui aurait pu nous apporter quelques facilités. Réponse : nos statuts n’étaient pas assez démocratiques !!!

Les CREPSC ont eu une vie intense jusqu’en 1997.

Cette année, il y a eu un choc immense : nous apprîmes que l’un d’entre nous s’était avéré être un pédophile. C’était un instituteur ardéchois, l’un des plus actifs et estimés de tous. J’étais allé le voir une journée et je n’avais rien vu qui me permette de le soupçonner. Même son ATSEM depuis deux ans ne s’était aperçu de rien. J’avais juste été quelque peu inquiété lorsqu’après être descendu l’après-midi jusqu’au bord du ruisseau d’un vallon boisé, en remontant une grande partie des enfants avait disparu. « Ne t’inquiète pas, on les retrouvera à l’école à un moment ou à un autre. » J’avais beau prôner qu’il faut faire confiance aux enfants, je trouvais qu’il allait un peu loin.

La question lancinante a traversé tout le monde : est-ce que nos pratiques favorisaient de tels comportements ? Certains de ses proches voulaient trouver des explications à son comportement, ce qui était impossible et insupportable aux autres. Cette tragédie en a dégoûté et démobilisé beaucoup, les CREPSC sont devenus très peu actifs et seuls Claude Crozet le trésorier d’alors et moi-même qui était à la retraite avons continué quelque temps à maintenir le nom, lui en continuant à maintenir en ordre les documents financiers, moi en continuant à me référer à eux lorsque j’intervenais ou écrivais.

Les CREPSC étaient plus ou moins morts ou n’étaient plus qu’un nom, de toute façon un système vivant meurt toujours, soit de vieillesse, soit d’accident. Mais, rien ne se perd, tout se transforme, et, en 1998-1999… Ce sera dans un autre épisode lorsque nous arriverons à cette période.

(*) Dans le mouvement Freinet, une frange était particulièrement investie dans la pédagogie de la communication qui provoquait un éclatement de la structure classique de leurs classes ce qui les rapprochait de nos classes uniques. Dans les CREPSC il y avait donc aussi des enseignants du milieu urbain.

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