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Le projet ACNÉ, arbres de connaissance pour une nouvelle école.

« Personne ne sait tout mais tout le monde sait quelque chose »

 

 

À Crozon, l’intervention de Michel Authier avait été sympathique et enthousiasmante (je l’ai racontée dans un épisode précédent).

Michel Authier m’avait été conseillé par Michel Serre. Mathématicien, philosophe, sociologue, il avait commencé sa carrière comme prof dans un lycée technique. C’est là qu’il s’était heurté à l’absurdité de la compétition scolaire, au déni des compétences non scolaires que chaque enfant ou adolescent possédait, à l’isolement intellectuel des lycéens, à la superficialité des connaissances dites acquises. Il s’était penché sur la pédagogie institutionnelle. Passé sociologue, il avait travaillé et écrit avec Rémi Hess une étude sur « l’analyse institutionnelle » dans les entreprises, puis travaillé avec le philosophe Michel Serre.

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Edith Cresson, alors Premier ministre, avait demandé à Michel Serre de plancher sur une université à distance. Le philosophe très occupé allait refuser lorsque Michel Authier et Pierre Lévy s’emparèrent alors du projet. Très vite ils s’aperçurent que le problème n’était pas la distance pour des savoirs universitaires, mais comment s’acquièrent savoir et compétences en utilisant les ressources de chacun en les mutualisant au sein d’une communauté. Et ils conçurent la philosophie des arbres de connaissance.

Michel Authier, mathématicien et aussi informaticien, conçut alors un outil permettant à la fois de cartographier en temps réel et en continu les savoirs et compétences d’une communauté, tout en permettant à chacun de les déclarer, de les communiquer, d’en solliciter, de s’en approprier. Les deux grands principes : la capitalisation collective des richesses, leur mutualisation. C’était l’usage qui en était fait par les autres qui les validait. Ceci était très important : cela renversait le classique « le maître fait une leçon, puis fait faire des exercices, puis des exercices de contrôle, peu importe si ladite connaissance n’avait pas été demandée ou n’avait aucune utilité immédiate. Inspiré par la pédagogie institutionnelle, chaque compétence ou connaissance déposée prenait le nom de brevet et la carte a pris l’aspect d’un arbre, ses feuilles et le briques du tronc et des branches étant des brevets. Suivant ce que l’on voulait chercher, analyser l’état de la communauté, les feuilles et les briques prenaient des couleurs différentes[1]. Par l’intermédiaire de l’arbre, chacun pouvait communiquer avec les autres. Je ne m’étendrai pas plus, j’ai expliqué et détaillé son usage dans d’autres écrits.

Pour réaliser l’outil et le rendre opérationnel, Michel créa une petite société qu’il appela TriVium, embaucha une poignée d’informaticiens enthousiastes qui au début travaillèrent sans salaire et l’outil qu’il appela Gingo fut créé. Pour pouvoir continuer à le développer et à le diffuser, il fallait que TiVium vive et Michel Authier embaucha un directeur commercial et orienta la société plutôt vers une clientèle ayant des moyens, c’est-à-dire les grandes entreprises.

 

En revenant de Crozon, Michel Authier vint me voir à Moussac. Il fut aussi surpris que moi lorsque j’avais écouté sa conférence : il s’aperçut alors que ma classe unique était naturellement et par elle-même un arbre de connaissance, sans besoin d’un outil informatique. L’idée naquit alors que Gingo pouvait devenir un outil qui contribuerait à la transformation de l’école et en un après-midi nous conçûmes le projet ACNÉ, Arbres de la Connaissance pour une Nouvelle École.

Le lendemain, je transmis l’information à tous les CREPSC. Même si Michel Authier pouvait mettre Gingo quelque temps à disposition de quelques écoles pour expérimentation, c’était son directeur commercial qui était le maître financier. Le problème était donc son coût. Il a été résolu à deux endroits :

- Dans le Rhône il y avait un sénateur aussi fan des technologies nouvelles que l’était Monory dans la Vienne. À St-Laurent de Chamousset, il avait créé un centre informatique départemental. Cela a été Roger Beaumont, instit à Pollionnay, qui réussit à le convaincre d’acheter et d’installer Gingo à St-Laurent de Chamousset et de permettre son utilisation par des écoles du département. Ce fut ACNE-Rhône

- À Rennes ce furent Pierrick Descottes et Christian Légo qui réussirent à obtenir de Trivium une utilisation à coût réduit pour des écoles Freinet de la région. Ils appelèrent le projet ACACIA.

Dans le Rhône les arbres de connaissance ont été installés, évidemment chez Roger Beaumont à Pollionay, dans l’école Anatole France à Lyon où une partie des enseignants pratiquaient la pédagogie Freinet et dans l’école de Rémi Castérès. Au début, les AdC ont été utilisés de façon assez scolaire puisqu’ils permettaient pour ceux pratiquant la pédagogie institutionnelle de clarifier voire de contrôler où en étaient les enfants dans l’acquisition désordonnée des compétences scolaires requises, déjà appelées brevets. Mais ce faisant, en particulier chez Rémi Castérès qui était le plus traditionnel, ils découvraient l’importance d’autres compétences à valoriser quant au développement cognitif des enfants. Chez Roger Beaumont cela alla jusqu’à organiser une ou deux fois l’an un « marché des connaissances » : organisé comme un marché avec des stands, les enfants, des parents, des gens du village offraient une compétence que les uns et les autres voulaient et pouvaient acquérir ; apprendre à faire un panier, apprendre à faire de la broderie, faire un dessin avec un logiciel de dessin, tirer un pénalty, etc. Il n’y avait pas de limites. Dans l’objectif de ACNE, les AdC avaient produit leur effet.

adc5À Rennes, sous l’impulsion de Pierrick Descotte et de Christian Légo, du fait de la relative proximité des instits Freinet utilisateurs, le projet ACACIA prit une certaine ampleur. Régulièrement le groupe ainsi constitué se rencontrait, confrontait ce qui se passait dans leurs classes avec les AdC. Pierrick narrait régulièrement dans un bulletin « La feuille d’acacia » ce qui se passait, c’était assez étonnant. Je vous cite de mémoire cette anecdote très significative :

« Chaque semaine nous faisions le point sur tous les nouveaux brevets déposés et utilisés. Il fallait aussi prouver que toute compétence déclarée était bien réelle.  Il y avait une petite Éthiopienne qui dans la classe était assez renfermée, participaient très peu à toutes les activités. Elle n’avait évidemment jamais déposé le moindre brevet. Un jour les autres lui demandèrent :

 - Mais enfin Régina tu sais bien faire quelque chose !

Régina était très embarrassée d’être ainsi interpellée, mais devant l’insistance des autres elle finit par se lancer :

- Je sais monter sur un éléphant !

Stupéfaction de toute la classe. Oui, mais impossible de le prouver !

- Cela ne fait rien, on te croit, dépose le brevet.

Alors la petite se lança triomphante :

- Je sais aussi porter un seau d’eau sur ma tête et ça, je peux le faire voir !

Et toute la classe admirative allant voir la démonstration dans la cour.

À partir de ce jour, Régina s’ouvrit aux autres, se mit à participer à toutes les activités, à en instiguer. »

C’est à Rennes que l’utilisation des AdC dura le plus longtemps et a réellement provoqué une évolution de l’approche pédagogique pour quelques enseignants Freinet. Une partie du mouvement Freinet s’y était intéressé et quelques classes avaient réussi à l’utiliser. De mon côté Michel Authier m’avait permis de l’offrir pour un an à quelques enseignants. Parmi eux il y avait Philippe Ruelen, on verra plus tard ce qui en a résulté.

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Gingo coûtant trop cher, des enseignants eurent alors l’idée de faire un arbre en papier affiché sur un grand panneau. Chaque compétence était inscrite sur une feuille et au fur et à mesure elles étaient collées sur une branche, pour simplifier chaque branche concernait un domaine des savoirs. Le problème a été que très vite l’arbre était surchargé de feuilles et devenait inutilisable. Cependant, Jean-Louis Chancerel, un ami de Michel Authier et conseiller scientifique à l’École normale de Lausanne, avait là-bas lancé l’opération « École vaudoise en mutation » (j’en reparlerai). C’était en 1998, j’étais à la retraite. Avec Jean-Louis, nous avons constitué un groupe d’enseignants en Suisse et en France de quelques-uns des CREPSC se lançant dans les arbres de connaissance en papier, créé une liste de diffusion. Pendant un an il eut un très grands nombre d’échanges qui ont occasionné une intense réflexion. Je collationnais quotidiennement les messages pour en faire un site (communication, capitalisation, mutualisation !) que chacun pouvait consulter. (Ce très vieux site peut encore être vu ici.) 

Et puis peu à peu, avec l’apparition de nouvelles possibilités numériques et d’internet se généralisant, avec l’abandon de Gingo, TriVium s’étant tourné uniquement vers les grandes entreprises et leurs DRH en remplçant Gingo par Seek, les AdC disparurent peu à peu dans les petites structures scolaires, mais pas tout à fait la philosophie qui les avait inspirés.

Pour ma part, à partir de ma retraite, j’ai collaboré officieusement directement avec Michel Authier pour tenter de développer l’usage des AdC et leur philosophie dans l’école et le monde associatif. J’ai ainsi bourlingué dans pas mal de lieux où était discutée l’innovation à l’école. Parfois, Michel me demandait de le remplacer pour présenter les AdC lorsqu’il ne pouvait aller à tel ou tel endroit. C’est ainsi que je me suis retrouvé par exemple au Conseil général de Nancy dont le président, Michel Dinet, était un personnage complètement atypique dans le monde politique, ou à Parthenay, ville qui voulait devenir la première ville numérique au service de la démocratie et de la population.

Chantal Lebrun, collaboratrice et fan de Michel, organisait chaque année une rencontre de deux ou trois jours entre toutes celles et ceux qui utilisaient ou cherchaient à utiliser les AdC et sa philosophie dans des milieux très variés. Ces rencontres étaient passionnantes entre personnes aux activités professionnelles, intellectuelles ou militantes complètement différentes. La diversité de ce qui devrait faire vivre et fonctionner une société est vertigineuse. Chantal elle-même était une personne autodidacte atypique : jeune, elle avait commencé sa carrière comme footballeuse professionnelle en Italie !

Les premières années de ma retraite, j’avais même tenté d’instiguer deux grands projets. Le premier à Nevers avec le club Léo Lagrange très développé dans la Nièvre. Les AdC devaient être l’outil permettant la capitalisation, la communication, la mutualisation des idées et des moyens de tous les jeunes de la ville. Nous avions réussi à mobiliser et à faire participer à la conception beaucoup d’associations de jeunesse de Nevers et le projet était prêt à être finalisé. C’est le maire, Didier Boulot, un ancien instituteur, qui l’a fait capoter en refusant de le subventionner. Le problème de Gingo l’outil des AdC, en dehors de sa philosophie dérangeante pour tout pouvoir, était son coût qu’imposait TriVium à la désolation de Michel. Ce d’autant qu’alors internet n’était pas encore très développé, il fallait rajouter le coût d’un serveur si l’AdC devait concerner plusieurs communautés d’un territoire.

L’autre projet avait été avec la fédération régionale des crèches parentales. Il ne pouvait pas y avoir de milieu plus favorable puisque dès sa création le fondement de l’ACEPP était l’entraide et la mutualisation des moyens de chaque crèche parentale qui se créait. Là aussi le projet alla encore moins loin : le coût et aussi la crainte et une certaine aversion pour les outils numériques.

Je me suis beaucoup dépensé dans cette aventure… sans aucun effet pour faire changer quoi que ce soit ! Mais intellectuellement j’y ai beaucoup appris dans le côtoiement de personnes exceptionnelles que le petit instituteur que j’étais n’aurait jamais pu rencontrer.

Et puis on croit qu’une idée disparait. Or, beaucoup plus tard, un certain Philippe Ruelen l’a faite ressurgir. Je vous en reparlerai !

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Michel Authier

[1] Plus la couleur des briques était foncée, plus les compétences étaient soit partagées, soit demandées suivant comme on indexait la carte. Le tronc de l’arbre était constitué par les compétences en général les plus simples. Plus on s’élevait dans les branches, plus elles étaient complexes, les feuilles étaient les plus pointues. Lorsque l’outil de recherche indiquait les connaissances plus ou moins semblables recherchées et que l’on pointait la souris sur une brique, on avait alors la description de ladite connaissance et l’on pouvait adresser un message à son possesseur ou à plusieurs possesseurs pour lui ou leur demander de la transmettre, prendre rendez-vous, discuter… C’était aussi et surtout un outil de communication (bien sûr dans une classe il suffisait d’aller le voir !)

L'analyse de  la forme de l'arbre n'était pratiquement pas utilisée dans les classes. L’algorithme qui provoquait l’image de l’arbre ainsi que les couleurs et répartissait les branches était très sophistiqué, si bien que son analyse, si elle donnait des informations surprenantes et inattendues sur la communauté qui le produisait, sur ses richesses ou ses manques, n’était pas évidente. Si bien que Michel Authier était très souvent demandé pour effectuer son analyse par les très grosses entreprises qui l’utilisaient pour les aider à définir leurs politiques de management, de formations, de recrutement… ou de licenciement. Comme quoi n’importe quel outil peut être utilisé pour n'importe quoi.