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Nos intrusions partout !

Toutes nos actions tous azimuts et surtout le colloque de Crozon nous avaient donné une certaine visibilité. Nous pensions qu’il fallait profiter de ces circonstances pour répandre un peu partout nos idées sur une autre école. Pour ma part, la bagarre déclenchée m’avait plus ou moins obligé à théoriser et écrire ce qui justifiait la valeur des classes uniques comme devant être l’école de l’an 2000 : comment se construisent naturellement les apprentissages, le rôle de l’hétérogénéité, de l’intégration dans l’environnement physique et social, de la nécessité des petites structures, etc., et pas seulement pour l’école. Chacun le faisait aussi à sa façon. Il nous fallait des billes, et nous en avions ! Ou plutôt nous croyions en avoir !

Si bien que nous nous sommes introduits partout où nous pouvions placer ces idées, partout où l’on parlait et discutait de ruralité, d’innovation, de réformes, d’apprentissages, y compris dans les colloques, institutions ou organisations comme les IUFM, les universités où nous n’avions certes pas une place. Beaucoup d’entre nous ont mis un pied dans les IUFM. Dans la plupart il y avait au moins un prof un peu atypique et quelque peu subversif. C’étaient eux qui nous faisaient venir, mais pas officiellement, c’étaient le mercredi avec les étudiants volontaires. Pour ma part je suis allé plusieurs fois à l’IUFM de Poitiers, à celui de Bourg ou à Rodez.

Le sigle des CREPSC nous a beaucoup aidés : nous ne nous présentions plus alors en tant que petits instituteurs insignifiants, mais comme des chercheurs, directeurs de recherche, délégués… d’un « centre de recherche » ! Nous ne trichions même pas, nous étions bien chacun directeurs de recherche dans chacune de nos classes ! Le président de la FNER, Yves-Jean, lui-même universitaire, nous avait expliqué comment cela fonctionnait : il nous communiquait les appels à contribution de tous les colloques dans lesquels il était susceptible de nous introduire ; il suffisait alors d’envoyer un résumé de l’intervention que l’on proposait en ayant soin d’utiliser le vocabulaire adéquat et paraissant émaner de gens sérieux et patentés de quelque chose !

Dès que l’un ou l’une d’entre nous avait un « tuyau », c’était « Qui y va cette fois ? » Et nous nous sommes retrouvés les uns et les autres dans des situations aussi improbables que souvent cocasses. Il est vrai que pour nous les instits de classe unique du 3ème type qui ne faisions plus de leçons depuis longtemps, se retrouver assis sur des estrades face à des publics passifs qu’il fallait essayer d’intéresser, pire de convaincre, c’était surréaliste. Nous avons assez vite compris que ce n’était qu’un rôle de comédien, il suffisait d’avoir un bon texte et de bien le dire ! Je vais narrer quelques-unes de ces situations me concernant, le plus souvent drolatiques.

C’était par l’intermédiaire d’Hubert Montagner avec qui j’étais resté en relations amicales après Crozon que je m’étais retrouvé à l’Université de Tours pour un colloque sur les rythmes scolaires. J’avais une place dans une table ronde, ces fameuses séances qui n’ont strictement rien de rond. Arrivé à l’université, j’allai voir la salle où je devais faire ma prestation. De droite à gauche il y avait déjà les petits panneaux indiquant qui était l’intervenant qui allait parler et au nom de quelle organisation. J’étais le premier à droite. Les habitués savent qu’il vaut mieux être le premier à intervenir : comme chacun dépasse plus ou moins son temps, le dernier entend l’organisateur lui dire « Désolé Mr Untel, mais il faut conclure, le temps est largement dépassé ! », et encore quand il ne lui coupe pas carrément le micro. J’étais donc ravi, j’allais passer en premier. Lorsque l’organisateur vint me voir pour que je lui précise de quel CREPS je faisais partie (Centre régional d’éducation physique et sportive). Il n’avait pas fait attention au « C » final de notre propre sigle ! Je le lui expliquai alors et je vis bien qu’il tiquait. Lorsque je revins ensuite dans la salle au moment de la table ronde, mon panneau avait été déplacé complètement vers la gauche ! Et bien sûr, au bout de quelques minutes à peine j’ai eu droit à la phrase fatidique. Seule satisfaction de cette séance : à peine terminée, celui qui représentait les CEMÉA vint me voir : « Désolé Bernard, pas plus que la FCPE et les autres qui ne faisons dans ces séances que rabâcher le même discours n’avions rien de nouveau à dire. Si j’avais su qu’il n’y avait que les CREPSC à apporter quelque chose de nouveau, j’aurais réduit mon intervention à une phrase ou deux ! 

 

Une autre anecdote un peu semblable. Cette fois c’était à l’université de Poitiers un colloque de géographes sur l’innovation rurale. Il n’y avait que des universitaires… sauf moi. Même scénario, comme je n’avais même pas une université de référence, position en fin de table ronde et au bout de deux ou trois minutes micro coupé en plein milieu d’une phrase et débat et questions lancés. C’est alors que la doyenne des géographes, parait-il très respectée dans l’université, se leva furibonde :

- Qu’est-ce que c’est ce colloque de soi-disant chercheurs ! Je n’ai entendu déblatérer que des lieux communs insipides. Le seul qui avait quelque chose à apporter parce que connaissant le problème a été cet instituteur de campagne et vous l’avez empêché de parler ! J’ai honte pour vous ! Et elle quitta la salle. Il y eut un silence stupéfait.

- Y a-t-il d’autres questions ? demanda l’organisateur. Silence gêné d’une salle particulièrement refroidie et tout le monde rejoignit la traditionnelle buvette. J’ai bien essayé de m’y rendre aussi en me disant que je pourrais peut-être discuter, je n’ai eu droit qu’à des dos tournés. Je me suis donc privé du verre de vin d’Anjou et suis retourné dans mes pénates, quand même très satisfait !

 

Une autre fois cela a été à Vesoul, le Vesoul qu’a chanté Jacques Brel. Cette fois c’était Yves Jean, invité comme président de la FNER qui m’avait demandé de le remplacer. L’académie de la Haute-Saône voulait marquer l’inauguration d’un plan d’introduction des technologies nouvelles, tous les enseignants du département avaient été conviés à venir écouter les « huiles » qui allaient leur parler.

Je débarquai la veille au soir à la gare de Vesoul où l’on devait venir me chercher. Sur le quai il n’y avait qu’une seule personne, un monsieur bien habillé, je supposai donc qu’il m’attendait. Je m’approchai lorsque, m’ignorant totalement, il se précipita vers l’autre passager descendu et que manifestement il connaissait bien et tous deux prirent le chemin de la sortie. Bizarre. Ne voulant pas rester en rade, je les rattrapai, et les interpellai :

- Je m’excuse, mais ne seriez-vous pas l’accueil de la journée académique ?

- Ah ! C’est vous monsieur Collot ? Et bien, suivez-nous.

Je les suivis donc à deux pas derrière, sac au dos, ils ne m’avaient quand même pas demandé de porter la valise de l’Inspecteur Général directeur du département des technologies nouvelles au ministère que l’Inspecteur d’académie lui-même était venu réceptionner.

Et nous arrivâmes dans le salon de l’inspection où un lunch avait été préparé pour toutes ces dames et messieurs importants se connaissant et ayant des choses à se dire. D’accord, je détonnais un peu n’ayant jamais fait l’effort d’avoir un costume adéquat à ces circonstances et portant continuellement la même tenue qu’en classe ou dans mon jardin. J’étais donc parfaitement ignoré et me contentai de piocher dans les amuse-gueules à foison qui allaient constituer mon repas du soir et me servir des verres de champagne qui semble être le breuvage ordinaire de ce monde. Lorsqu’entra François Oeuvrard, du département de la prospective et de l’évaluation du ministère et dont je vous ai déjà parlé à propos du colloque de Crozon. M’apercevant et avant de saluer qui que ce soit elle se précipita vers moi et m’embrassa :

- Ça alors Bernard ! Comment vas-tu ? Que deviennent vos classes uniques ?

Je vis bien que tout le monde était éberlué. Qui pouvait bien être ce type mal habillé que semblait bien connaître une personnalité ? Je pus quand même finir la soirée en discutant avec quelqu’un. Le lendemain, je fis bien mon intervention devant un parterre d’enseignants… qui n’en avait rien à cirer étant plutôt là en service commandé et attendant d’aller boire un coup au vin d’honneur.

Et l’histoire n’est même pas terminée : pour le retour, Môssieur l’Inspecteur général ne pouvait attendre le train en partance de la gare de Vesoul où l’on devait nous reconduire tous deux. L’inspecteur d’académie fit alors modifier mon propre billet pour qu’au lieu que je sois conduit à la gare de Vesoul je reparte d’une gare au sud de Paris, à une heure de Vesoul, dans la limousine avec chauffeur de l’académie, parce que cela arrangeait l’huile du ministère. À l’arrière il fallait bien que cette huile se mette à causer normalement avec son voisin en cherchant quand même à savoir ce que pouvaient bien être ces CREPSC. Et moi d’en profiter pour, sans salamalecs, lui balancer quelques propos pas très gentils sur l’Éducation nationale. Manifestement il n’appréciait pas de recevoir de leçon d’un hurluberlu du bas de l’échelle, mais il fallait bien qu’il reste poli, ce d’autant que c’était lui qui m’avait imposé un détour de deux ou trois heures. Ce n’était pas forcément malin ni diplomatique de ma part, mais ça fait plaisir de se lâcher ! Il n’empêche que le même inspecteur s’est trouvé par la suite plus ou moins obligé d’assister au colloque d’Autrans que nous avons organisé.

 

Je pourrais raconter encore quelques autres anecdotes aussi cocasses comme lorsque dans le cadre du centenaire de la naissance de Freinet, Henri Portier, un ami, qui coordonnait les manifestations pour cet événement me choisit très malignement et un rien provocateur pour la table ronde organisée à Beaubourg, se doutant que j’allais lancer quelques piques aux universitaires qui parlent doctement de Freinet sans jamais avoir mis les pieds dans une classe.

 

Dans la Vienne je ne sais plus comment nous avions eu une relation avec quelqu’un du CNED à Poitiers. À l’époque il n’y avait pas toutes les applications qui permettent très facilement à tout le monde de faire des visioconférences. On pouvait cependant faire des conférences téléphoniques, mais c’était très cher et plus ou moins réservé aux grosses entreprises multinationales. Pour promouvoir leur utilisation dans l’éducation à distance, le CNED nous avait fait participer à une journée consacrée à cela puisque nos classes uniques avaient l’habitude de communiquer avec la télématique. La classe de Frédéric Gautreau et la mienne avons donc eu à cette occasion accès au numéro spécial du CNED et, avec plusieurs vieux téléphones à cadran reliés entre eux dans chaque classe par un bricolage maison, nous avions inauguré ce qui est devenu courant. Cela n’avait pas été très probant et nous avions du mal à ne pas superposer les paroles des uns et des autres pour que cela soit audible, mais c’était rigolo d’essayer de faire ce qu’aucune classe n’avait encore fait. Et puis c’était satisfaisant de savoir qu’il y avait au moins une grosse institution de l’Éducation nationale qui considérait les classes uniques et ce qu’elles faisaient avec intérêt (il y avait aussi le CIEP de Sèvres et l’INRP dont j’ai déjà parlé, ce dernier dont la directrice était Francine Best, un peu trop dérangeant a été dissous en 2010, ).

 

Il y a eu aussi une journée très curieuse à Bordeaux où cette fois je me suis fait vraiment plaisir. C’était une journée d’étude organisée par la CAF en direction de tous les professionnels de la petite enfance et de l’enfance et cela avait été par l’intermédiaire de l’ACEPP (fédération des crèches parentales) que j’avais été contacté pour y intervenir. Au téléphone la responsable m’expliqua que je devais faire l’intervention du matin qui devait lancer le débat de la table ronde qui suivrait. Échaudé par toutes les expériences précédentes, je ne manifestai aucun enthousiasme. Mais j’étais tombé sur la bonne personne : elle me proposa que j’écrive ce que j'allais dire, ensuite de le lui envoyer, puis qu’elle le transmettrait alors avant cette journée à tous les invités de la table ronde en leur précisant que la table ronde débattra sur ce que j’aurai développé et pas sur autre chose.

Ce qui fut fait et cela a marché. Or dans la table ronde, il y avait l’inspecteur d’académie de la Gironde. J’avais pas mal éreinté l’Éducation nationale, coincé par la maîtresse de cérémonie, il a bien fallu qu’il essaie de réfuter ce qu’un petit instituteur avait balancé publiquement. Mais c’était le petit instit l’intervenant principal de la matinée qu’avait choisi la CAF ! Bien embarrassé, avec beaucoup de « Oui, mais… », etc., il essaya de s’en sortir du haut de sa hauteur. Et là mes amis, quelle jouissance d’entendre les ricanements, les quolibets émanant de la salle émaillant ou interrompant ses propos. D’accord, c’était mesquin, mais de temps en temps cela fait du bien !  

 

Tous les amis des CREPSC auraient aussi beaucoup d’anecdotes toutes aussi folkloriques à raconter, comme Jean-Michel Calvi lorsqu’il était allé nous représenter au parlement européen de Strasbourg dans une journée de travail sur l’école rurale. Certes, il n’y avait qu’une poignée de députés, mais quand même ce n’était pas rien de se retrouver dans le temple de l’Europe !

En 1995 il y a eu la grande concertation nationale sur l’avenir de l’école lancée par le ministre François Bayrou. Nous nous étions toutes et tous introduits dans les commissions de synthèse départementales et régionales, avions envoyé en bonne et due forme nos contributions. On sait ce que sont ces grandes concertations, pratiques pour endormir les citoyens et noyer les poissons dérangeants.

 

Nous avons vite compris qu’en dehors des expériences improbables vécues dans nos intrusions dans des milieux qui n’étaient absolument pas le nôtre et parfois des déplacements et hébergements remboursés, nous perdions complètement notre temps. Ce n’est certes pas dans ces lieux que société et école changeront. Comme si tout le monde ne le savait pas depuis longtemps ! En tout cas cela nous ôtait toute envie, si nous en avions eu, de faire partie de ces mondes factices imbus d’eux-mêmes. La société a toujours été dirigée par des gens hors sol, comme est mis en batterie le bétail qui doit se retrouver dans les rayons des grandes surfaces avant de finir dans nos assiettes.

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