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Bien sûr, il est probable que notre engagement quelque peu démesuré dans cette lutte pour les classes uniques était dû à ce que chacun d’entre nous avait vécu, pu faire vivre et constater dans les lieux où il exerçait, et, par voie de conséquence, l’incroyable stupidité de ces décideurs qui nous condamnaient. Pour ma part je suis absolument certain que cela a été cet après-midi où revenant de ballade avec les enfants j’avais découvert le message de Jean-Paul Gay (premier épisode de la série).

Cependant je suis persuadé que le plus important qui nous a fait nous acharner a été l’amitié que la bagarre nous avait apportée. Jusqu’à me demander aujourd’hui si ce n’est pas cette recherche qui est le vrai moteur de toutes les luttes, tout au moins un des principaux. Les gilets jaunes sur leurs ronds-points ont confirmé cette idée qui apparemment ne relève que de l’affect. Le sentiment d’appartenir enfin à un morceau de l’humanité. Je suis tout aussi persuadé que c’est ce qui a fait la force du mouvement Freinet, une famille de frères et sœurs que l’on a un peu trop réduite à avoir suivi un père, mais cela ce sont surtout les experts qui en parlent qui veulent le faire croire.

Pas facile d’ailleurs de cerner toutes les nuances de cette amitié. Le premier point c’est que nous n’étions plus des « collègues ». Le terme lui-même n’était jamais utilisé, sauf pour parler des autres. Une bande de copains. Pour être une « bande », alors oui, à la différence de la structure sociologique qui définit les bandes, en particulier celles des rues, nous formions bien une bande, mais sans leaders. Rien que cela est jouissif, l’absolu respect mutuel, la re-connaissance de ce que chacun est et fait et aussi que sans les autres tu n’es pas grand-chose. Liberté, égalité, fraternité, lorsque tu peux le vivre, cela n’a plus de prix. Au lieu de dire une bande de copains, il faudrait dire une bande de camarades si ce mot n’avait pas perdu son sens. Parmi les camarades il y avait ceux devenus des copains, d’autres des amis.

Au cours de cette rétrospective, j’en ai fait apparaître quelques-uns de ces copains ou amis. Bien d’autres ressurgissent après coup de ma mémoire. Par exemple, dans celles et ceux de ma proximité, Jacques Boutin qui dans notre secteur était le titulaire remplaçant qui venait me remplacer chaque fois que j’avais une autorisation d’absence et qui dans ma classe était comme un poisson dans l’eau. Mordu d’informatique il avait créé le club informatique de L’Isle-Jourdain et c’était lui qui nous passait les logiciels de Microsoft, déplombés ! Lorsque nous faisions la revue « École rurale, école nouvelle », il repérait la moindre faute, et il y en avait ! Bricoleur sans limites, il avait complètement rénové sa vieille maison en faisant des choses qu’aucun artisan maçon ou charpentier n’aurait osé faire. Il était venu dans ma propre maison avec son autre bande de copains pour transformer un débarras en vrai bureau. Et c’était lui qui lors de ma retraite avait organisé chez lui une énorme réception en y faisant venir de toute la France d’autres amis « de combat ».

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Il y a eu aussi Jean Pauly. Il était directeur d’une petite école des Yvelines mais particulièrement attaché à sa terre natale du Lot. Dans les Yvelines il avait créé le réseau d’écoles rurales « la Campagnole ». Il a été de toutes nos rencontres de la fédération de l’école rurale et des CREPSC. Lorsque je suis parti à la retraite le petit syndicat du PAS a renouvelé pour un an la mise à disposition à mi-temps et c’est Jean qui l’a assumée. Il a particulièrement assuré l’animation du réseau Marelle qui comptait plus de 200 classes. Il était peut-être le plus tolérant de nous tous, le plus bienveillant vis-à-vis des autres collègues, ce qui est beaucoup plus rassembleur que le quelque peu forcené de l’école du 3ème type que j’étais ! Ce réseau dont je vous ai narré la création a vraiment été le cœur affectif en même temps que l’intelligence collective de plusieurs centaines d’enseigant-e-s, l’âme qui donnait envie de faire évoluer son regard et ses pratiques. C’était en quelque sorte une personne en lui-même, pour faire intellectuel je dirais un véritable système vivant.

Jean était notre poète écrivain. Un Maupassant ou un Pagnol, plein de finesse et d’humour et toujours avec un recul quelque peu philosophique et bienveillant sur notre monde. « L’année des quarante jeudis, Chroniques de Maurice Campagnolo » l’instituteur, est un délice à déguster par tout le monde (éditions Odilon).

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De retour dans son Lot à sa retraite, il continue d’écrire sur l’autrefois et l’aujourd’hui et c’est toujours un régal ! Je vous conseille de déguster « Sortie 56, chroniques du pays chevelu ». En même temps il est toujours dans la lutte contre les éradications lorsqu’elle a repris dans certains départements sous prétexte de conserver le nombre global de postes à condition que les petites écoles se regroupent au chef-lieu. Très récemment il m’a fait la surprise de débarquer chez moi avec Christian, Marie-Chantal et Sylvette. Je ne vous dis pas la fête !

 

 Il y en aurait beaucoup d’autres à citer, rencontrés grâce aux classes uniques. Mais il y en a un dont je veux absolument parler plus longuement parce qu’il n’était pas un enseignant : Didier Soubry.

Mon ami Didier

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La première année de mon arrivée dans le Poitou, je l’avais rencontré un soir en rentrant de l’école, lui à pied le long du chemin. Un grand mec mince, cheveux longs et moustache à la gauloise, un peu viking sur les bords. J’étais en pays de connaissance ! Je ne pouvais faire autrement qu’arrêter ma deux pattes (2CV), lui demander où il allait et l’embarquer dans ma guimbarde.

Didier était arrivé de Paris, rien dans les mains, rien dans les poches. Il était devenu tondeur de moutons payé à la tâche c’est-à-dire au nombre de bêtes tondues, il lui arrivait de travailler chez mon voisin Daniel dont je vous ai parlé. Lorsque je l’ai rencontré, il habitait une maison encore moins bien que la mienne dans un hameau de Moussac. Le propriétaire ne lui faisait pas payer de loyer… à condition qu’il la rende vaguement habitable. Quand elle a commencé à être habitable, évidemment il l’a viré, lui, sa compagne Danielle et ses trois filles, Éléonore, Margot et Mathilde.

Les lieux de naissance ne déterminent pas toujours ce que l’on est. Pour un parisien des banlieues, Didier était né paysan et philosophe et un peu trop « bonne pâte » qui ne fâche ni ne se fâche jamais avec personne. Il n’était en rien un soumis, mais ne voulait pas s’emmerder à affronter ; ça n’allait pas ? Il se cassait plus loin. Il adorait ses filles.

Il avait ensuite trouvé un boulot plus régulier chez un agriculteur bio dans un village voisin qui lui offrait en même temps un logement. Il s’est trouvé que ce même agriculteur m’avait permis de mettre quelques ruches à la lisière d’un de ses bois. J’y croisais quelques fois ses trois filles, de vraies sauvageonnes que je voyais dans le rétroviseur me faire un doigt d’honneur quand elles voyaient passer le barbu chevelu dans sa vieille bagnole, beaucoup moins présentable que leur père. Cela a été très drôle lorsque plus tard elles sont venues à l’école de Moussac et qu’elles se sont aperçues que l’énergumène qu’elles narguaient allait être leur instit !

Lorsqu’il n’a plus été utile dans la ferme, il a été bien sûr viré, comme quoi ce n’est pas parce qu’un fermier se revendique bio qu’il est forcément le cœur sous la main. Il s’est alors installé avec sa tribu dans une caravane sur le camping de Moussac. Les habitants de Moussac ont beau être de braves gens, Didier n’était pas loin d’être assimilé aux bohémiens, ce qui ne le défrisait pas plus que ça. Il faut dire qu’une partie de sa famille s’était aussi installée à Moussac, une de ses sœurs, Sylviane, a été le plus fidèle soutien de l’école, une autre, Christine, a été l’emploi aidé dont je vous ai parlé et qui a été avec moi dans la classe pendant les dernières années.

Et puis il a trouvé un boulot régulier comme homme à tout faire dans une mairie voisine, effectivement il pouvait tout faire ! Petit salaire régulier, cette fois il a pu acheter une vieille maison dans un hameau de Moussac, un peu comme la mienne, qu’avec Danielle sa compagne il a rendue peu à peu confortable. Il faut dire qu’il était beaucoup plus dégourdi que moi. De son côté, Danielle avait trouvé un emploi comme aide-soignante, elle aussi était douée pour prendre soin des autres beaucoup plus que d’elle-même. Ils étaient devenus acceptables, c’est-à-dire reconnus. Par la suite Sylviane a été maire de Moussac pendant une session et elle a maintenu les bâtiments de l’école supprimée dans leur fonction : pour les enfants.

Vous comprenez qu’avec Didier j’avais pas mal de points communs. De plus il avait cette capacité rare : il était toujours heureux, ne se plaignait jamais quand d’autres n’arrêtent pas de gémir, même si c’est à juste titre. Ses yeux bleus pétillants et son sourire, si tu n’avais pas le moral, il te le remettait à l’endroit. Un vrai philosophe.

Dès qu’il a eu installé sa caravane sur le camping, il avait inscrit ses filles à l’école. Je n’avais pas eu besoin de le convaincre, il avait tout de suite pigé ce que nous faisions sans douter une moindre seconde que l’école ce devait être cela et rien d’autre. Ses filles aussi d’ailleurs, je ne sais pas si elles s’y sont régalées, mais moi oui avec elles, des enfants qui savaient vivre la liberté en même temps que la responsabilité. Mathilde avait impressionné le journaliste Marcel Trillat lorsqu’il était venu tourner une émission d’envoyé spécial (je vous en ai déjà parlé) lorsqu’elle animait un débat sur la religion, tout comme Didier que la caméra n’avait pas loupé alors qu’il était dans le jardin de l’école à montrer à des enfants comment ils pouvaient semer. « Vous restez à cause de l’école ? lui demanda Trillat. - Pas que à cause de l’école, mais pour l’école ! »

Avec son beau-frère Jean-Paul, c’étaient les seuls parents d’élèves que je me permettais de tutoyer.

 

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Il y en a eu bien d’autres que je n’ai pas cités, comme Marc Thillerot, le maire de Sommeval, petite commune du Nord, éternel motard à la moustache gauloise, Christine Charles, instite en Corrèze et magnifique valkyrie dont le décès prématuré nous avait bouleversés, Michel Baron qui, retraité, continue toujours à défendre les écoles rurales, etc. etc. 

La quasi totalilté de ses amis sont... plus jeunes que moi ! Je ne m'en étais jamais rendu compte... sauf aujourd'hui ! 

Voilà l’essentiel de ce que m’a apporté la classe unique de Moussac pendant les 20 années où j’y suis resté. Mais n’est-ce pas ce que la majorité des enfants et des adolescents recherchent, à l’école, dans leurs villages, leurs quartiers, dans la rue ou ailleurs ? Des copains ! Pourquoi ensuite cette aspiration disparait ou est désespérément refoulée ? Pourquoi est-ce seulement dans la lutte que l’on peut la retrouver ? Discutez avec des anciens de toutes les guerres : la seule chose que leur mémoire n’a pas effacée ce sont les copains… et malheureusement les copains qui y ont disparu. Triste humanité.

 Prochain et dernier épisode de la série 1989-1996 : épilogue !  épisodes précédents ou index de 1940-2021 – La lutte pour l’école rurale