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Depuis pas mal d’épisodes, je cite l’ACEPP. Il est temps que je lui consacre un chapitre, ce d’autant que c’est un mouvement éducatif assez peu connu que l’on peut qualifier de révolutionnaire et qui, contrairement à beaucoup d’autres, perdure et est resté fidèle à ses idées du début.

Son histoire.

Elle est encore une conséquence de mai 68. Une de plus. Dans les années 70, les crèches municipales ou privées étaient rares, quelques-unes étaient carrément gérées par l’Église catholique, par contre le nombre des familles dont les deux parents devaient travailler croissait rapidement. Comment faire garder les jeunes enfants en attendant leur entrée dans l’école ? Problème crucial. À cette époque était né le quotidien « Libération », le journal créé par Jean-Paul Sartre et Serge July (le Serge July quand il était jeune !), mais certainement pas ce qu’il est devenu aujourd’hui. Il était beaucoup lu par toute la mouvance plus ou moins proche ou sympathisante des soixante-huitards. Libé consacrait une ou deux pages aux annonces des lecteurs et l’on vit fleurir des annonces de ce type : « Nous cherchons une solution pour faire garder notre enfant pendant que nous devons aller travailler. Qui est dans le même cas à Paris ? Voilà nos coordonnées ». Ce n'étaient pas des Bobos qui eux avaient les moyens d’embaucher une garde d’enfants. Étant un lecteur assidu de Libé, je me souviens très bien en avoir vu passer, mais je n’étais pas encore concerné.

Il s’était alors constitué de petits groupes de familles à Paris et dans les grandes villes. La première solution immédiate que la plupart avaient trouvée était, en mutualisant les possibilités de présence des uns et des autres, de conduire les enfants dans l’un des appartements le jour où un des deux parents pouvait être présent. Mais cela s’est vite avéré compliqué : appartements trop petits, jours de présence impossibles pour des familles. En mettant en commun les moyens financiers, il était possible de louer quelque part une salle vide, de l’aménager un peu et d’embaucher une personne, généralement une chômeuse ou une étudiante, et que les parents pouvant être libres allaient aider. Et c’est ainsi que sont nées les premières crèches parentales sauvages. À l’époque il n’y avait pas tout le fatras de lois, décrets, contrôles d’aujourd’hui et l’État s’en fichait royalement, au contraire, cela l’arrangeait.

Toujours dans la même époque des années 70, je vous ai déjà parlé de l’influence qu’avait eue Françoise Dolto dans des émissions quotidiennes très écoutées par toute cette mouvance. Il devenait même beaucoup plus facile d’en discuter et de s’en inspirer pour mettre collectivement en œuvre les principes qu’elle énonçait. D’emblée, ces crèches sauvages ce sont donc posé les problèmes de l’éducation, de l’épanouissement, du rôle des adultes… de la liberté. Les pratiques éducatives des crèches parentales étaient et sont toujours très proches de ce que nous défendions dans nos classes uniques. L’ACEPP défendait comme nous le multiâge. Elle a fait un énorme travail, y compris dans d’autres pays, pour l’accueil de la diversité que ce soit des enfants ou des parents.

Lorsqu’on réfléchit et qu’on essaie de faire vivre autre chose que ce qui est courant à des enfants, on cherche instinctivement à contacter d’autres collectifs dans la même recherche ou devant les mêmes problèmes. Pas très évident, n’oubliez pas qu’à cette époque internet n’était pas encore développé.  D’où, en 1980, naissance de l’ACEP (association des collectifs parents et enfants) par quelques crèches parisiennes, à laquelle ont ensuite été joints celles et ceux qui s’occupaient des enfants et devenu-e-s des professionnel-le-s (ACEPP). Au début, le mouvement des crèches parentales a été surtout urbain.

Tous les permanents de l’association, surtout des permanentes, provenaient des crèches parentales qu’elles avaient créées. La gestion de l’association était vraiment collective et horizontale, elle l’est toujours, d’ailleurs toutes celles qui s’occupaient de crèches n’étaient dans les faits pas directrices mais coordinatrices. Il n’y avait donc pas que le côté éducatif et matériel, les crèches parentales sont ainsi le mouvement associatif qui a la plus longue expérience de la gouvernance partagée. Je me suis inspiré pour l’école du 3ème type de leurs trois documents fondamentaux : le projet éducatif qui définit l’attente des parents. Le projet pédagogique qui précise comment les professionnel-le-s vont réaliser avec les enfants le projet éducatif. Le règlement intérieur qui établit comment vont se réaliser les relations entre professionnel-le-s, administrateurs et parents usagers. Chaque année, voire en cours d’année, ces documents sont revisités et en cas de dysfonctionnement les crèches font appel à un ou une observatrice extérieure qui les aide à visualiser ce qui a pu provoquer le provoquer (j’ai joué ce rôle à deux ou trois reprises). Aujourd’hui, tous les collectifs de la mouvance alternative dont un des problèmes principaux est de faire perdurer une organisation horizontale stable pourraient s’inspirer de leurs plus de quarante ans de pratique.

Le mouvement s’est très vite étendu dans le milieu rural, a même dépassé les frontières pour s’étendre en Belgique d’abord, puis en Allemagne et ailleurs. Aujourd’hui l’ACEPP fédère plus de mille lieux d’accueil parentaux de la petite enfance.

L’ACEPP se ramifiait en fédérations régionales ou départementales (GICEP pour la Vienne). Son premier rôle a été bien sûr d’aider à la création et au fonctionnement des crèches parentales, sur tous les plans (matériel, pratique, financier, juridique, éducatif…) y compris le développement des outils permettant la communication entre toutes les structures du réseau. Ses permanents, surtout des permanentes, avaient acquis une étonnante expertise. Mais aussi, l’État ne s’étant pratiquement pas encore occupé de la petite enfance, au lieu d’attendre qu’il le fasse et de subir alors ses inepties habituelles, elle est intervenue dès le début auprès des pouvoirs publics pour qu’il y ait un statut des crèches parentales, la création d’une formation et une qualification pour les éducateurs de jeunes enfants (EJE)[1], des normes sur les taux d ’encadrement, la reconnaissance de la place prépondérante des parents, etc. Et du coup elle a participé à l’élaboration de tous ces cadres. Stratégiquement, c’était bien joué. Il faut dire que pour l’État la petite enfance n’était pas un enjeu politique (pas encore !) comme l’a été sa mainmise sur l’enfance et l’adolescence par son école. En somme, elle a été le seul mouvement révolutionnaire, parce que ce qu’elle défendait sur le plan éducatif était bien révolutionnaire, à se faire reconnaître pas les institutions… et en obtenir des subsides. J’ai entendu une fois dans je ne sais plus quel événement la directrice de la CAF déclarer que l’ACEPP était la seule organisation dont elle savait ce qui avait été fait des financements publics alloués.

Le plus étonnant c’est que l’ACEPP agit aussi dans le cadre de l’économie solidaire, du développement local et durable, de la citoyenneté et de la démocratie participative. C’était simple : les crèches parentales étaient des structures ouvertes sur la vie locale (comme nos classes uniques), participaient à cette vie, la dynamisaient… Ses parents pratiquaient la démocratie participative pour le fonctionnement de leurs crèches, nécessairement dans les villages ou quartiers ils ne restaient pas passifs. L’ACEPP a ainsi beaucoup travaillé avec toutes les structures militant pour des transformations de la vie économique et citoyenne locale, y compris à l’étranger comme au Portugal ou en Belgique[2]. Très curieusement, ce nouveau savoir pour agir dans ces domaines n’avait pas tellement été acquis avec les sciences économiques et sociales, mais aussi avec des ethnologues.

Sommairement brossé, voilà ce qu’était et est toujours l’ACEPP.

Alors, quelle a été son histoire avec l’école rurale et les CREPSC ?


[1] Les EJE sont à mon sens les seul-e-s éducateurs, éducatrices qui ont reçu-e-s une véritable formation sur la connaissance de l’enfant, ses besoins physiques, psychologiques, sociaux, environnementaux… sur les conditions nécessaires à leur développement comme à leurs apprentissages. À côté, la formation des enseignants dans les IUFM est carrément indigne.

[2] J’ai raconté dans un épisode précédent comment avec la fédération de la Vienne (GICEP) nous avions organisé un circuit de cars pour que des écoles puissent aller à Poitiers. Or l’appel à projet du Conseil général auquel avait répondu le GICEP n’était pas à finalité éducative mais pour tenter de développer l’usage du transport en commun dans les campagnes !!!

Prochain épisode : l'ACEPP, les CRESC et l'écol rurale. épisodes précédents ou index de 1940-2021 – La lutte pour l’école rurale